Archives de catégorie : Fiction

Le Cujas (47)

Et voilà que tout d’un coup, on m’offrait une place d’où je pourrais servir le pays. Certes, il s’agissait de travailler pour un gouvernement de collaboration, un gouvernement soumis à l’autorité allemande. Mais Cottard m’avait convaincu qu’avec son groupe d’amis, je pourrais agir, orienter la politique, préserver Pétain des influences fascisantes de beaucoup de ses collaborateurs. Alors, j’ai accepté. Début novembre, je déménageai à Vichy. J’entrai comme fonctionnaire détaché au Gouvernement de l’État Français. Mon poste officiel était deuxième adjoint au Secrétaire Général du Ministère de l’Intérieur.

Chapitre 8 – Georges Cambremer

Dixième partie

Plus ou moins… enfin, disons, pas tout de suite. Les choses ne sont jamais simples, vous savez… rien n’est jamais tout blanc ou tout noir. D’abord, il faut comprendre que je n’étais qu’un fonctionnaire parmi d’autres. Je débutais, on ne me confiait que des tâches sans importance, organiser des réunions, établir des comptes rendus, faire des recherches de détail. Cottard était souvent à Paris et je le voyais très peu, j’ignorais tout des ficelles du pouvoir, je ne connaissais même pas les noms de tout les membres du H4. Je restais donc prudent, je m’efforçais de faire mon travail du mieux possible, j’observais, j’apprenais…
Au début, les options du Gouvernement ne me choquaient pas vraiment : j’avais découvert Continuer la lecture de Le Cujas (47)

Le Cujas (46)

Aussi incroyable que cela puisse paraître, l’officier supérieur français qui commandait le camp de Hazebrouck avait obtenu du commandant allemand d’organiser une visite aux officiers blessés qui avaient été hospitalisés à Armentières. Je me suis débrouillé pour faire partie du groupe de visiteurs et j’ai réussi à m’évader en sautant du camion au retour. Ensuite, je me suis caché de ferme en ferme. La plupart avait été désertées mais j’y trouvais toujours de quoi manger et surtout de quoi m’habiller en civil. Deux semaines plus tard, je me suis retrouvé à Paris.

Chapitre 8 – Georges Cambremer

Neuvième partie

Le matin où je suis arrivé avenue d’Eylau, ma mère s’est tout de suite affolée. Elle disait qu’en tant qu’officier évadé, j’allais être recherché par les Allemands, que je risquais d’être envoyé dans un camp en Allemagne ou même pire. Il fallait absolument que je me fasse faire des faux papiers. C’est Continuer la lecture de Le Cujas (46)

Le Cujas (45)

Prenez donc contact avec Viviane, elle vous indiquera mes disponibilités. Elles ne sont pas très nombreuses, je le crains. Ah ! mais j’y pense ! Vous rentrez en Amérique la semaine prochaine, je crois ? Alors, ça ne va pas être possible, parce que moi, je pars après-demain en voyage officiel en Indochine pour trois semaines et d’ici là, je n’ai vraiment pas une minute à moi. Je suis sincèrement désolé, ç’aurait été avec grand plaisir, mais vous voyez… enfin… Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une excellente fin de séjour à Paris. Je vous raccompagne. Au revoir, Monsieur Stiller.

Chapitre 8 – Georges Cambremer

Huitième partie

Bonsoir, Monsieur Stiller. Vous avez trouvé facilement ? J’aime bien l’Empire Céleste, c’est un endroit calme et la cuisine y est excellente. Nous y serons tranquilles pour parler. Vous n’avez rien contre la cuisine chinoise, j’espère ? Au contraire ? Eh bien, tant mieux… Ah ! Bonsoir, Monsieur Wang… Ma secrétaire vous a bien commandé un canard laqué pour deux personnes ? Parfait ! Avec une bouteille de Château Minuty, s’il vous plait. Je vous remercie…Ah ! Et puis aussi deux cachets d’aspirine… J’ai une de ces migraines … Depuis que je suis rentré d’Hanoï, je ne me sens pas très bien, le soir surtout. Je dois avoir un peu de fièvre. Vous savez, dans ces pays, on est à la merci du Continuer la lecture de Le Cujas (45)

Le Cujas (44)

Oui, c’est Sylvette qui a été sa première fois. C’est drôle que cela ait eu lieu le soir même où il sortait vierge d’une maison close, vous ne trouvez pas ? Il n’avait rien voulu accepter des services professionnels que lui proposait la petite Louise, mais à peine quelques heures plus tard, il connaissait son premier grand frisson grâce à une gentille fille rencontrée par hasard. Mais Sylvette n’a pas été que sa première fois. Elle a été aussi sa première liaison.

Chapitre 8 – Georges Cambremer

Septième partie

Oui, je l’ai bien connue. À vrai dire, elle n’est restée avec Antoine que quelques mois, mais nous sommes souvent sortis ensemble. Elle voulait devenir comédienne et elle préparait le Conservatoire au Cours Simon. Pour payer ses études, elle était cousette dans une maison de couture de la rue Mogador. De temps en temps, elle obtenait des places gratuites au troisième balcon de la Comédie Française et elle en faisait profiter ses amies. C’est comme ça que nous l’avions rencontrée ce fameux soir au Nemours : elle sortait de voir Britannicus. Le lendemain de leur rencontre, Antoine l’avait Continuer la lecture de Le Cujas (44)

Le Cujas (43)

De temps en temps, un homme se levait pour suivre l’une des filles et disparaitre derrière l’une des portes dans la fumée de son cigare. J’avais fini par m’installer au bar pour discuter avec le barman, un grand et beau métis de la Martinique. Je me souviens qu’il portait une veste de smoking blanche avec un œillet rouge à la boutonnière. Il me parlait respectueusement de la pluie et du beau temps avec distinction et sans aucun accent de son pays. De temps en temps, une fille venait nous rejoindre, sans doute pour tenter sa chance auprès de moi, mais avec une grande discrétion et sans jamais insister. Drôle de soirée…

Chapitre 8 – Georges Cambremer

Sixième partie

J’y viens, j’y viens. Antoine a fini par reparaitre dans le salon de musique. C’était bien après minuit. En le regardant venir vers moi, je guettais un sourire, une gêne, un air rêveur, une expression quelconque, quelque chose qui aurait pu me donner un indice sur la façon dont ces deux dernières heures s’étaient passées pour lui. Mais son visage restait impassible. Sans un mot, il a pris mon bras et m’a entrainé vers la sortie.
Dehors, il faisait bon. Nous avons marché jusqu’au jardin du Palais-Royal, nous nous sommes assis sur un banc face à la fontaine et là, il s’est mis à parler. Solennel comme à son habitude, il a commencé par me remercier. « Mon cher Georges, laisse-moi t’exprimer Continuer la lecture de Le Cujas (43)

Le Cujas (42)

Après cette aventure qui n’avait duré que quelques jours, j’avais ressenti en moi un changement profond, une sorte de calme. J’avais l’impression de peser plus lourdement sur la terre : j’avais fait l’amour à une femme, j’étais devenu un initié, je savais… À mon retour à Paris, quand j’avais revu Antoine, j’avais bien senti que, lui, il ne savait pas.
Quand il me fit cet aveu, je jouai la surprise, mais pour ne pas le vexer, pas plus que s’il venait de me dire qu’il n’avait jamais mangé d’orange.
« Ça peut s’arranger, tu sais ! Tout de suite, même, si tu veux. Nous sommes à deux pas du Chabanais. Je t’y accompagne… en frère… d’accord ? »
Je crois que c’est exactement ce qu’il attendait de moi car tout de suite, presque soulagé, il a dit « D’accord ! »

Chapitre 8 – Georges Cambremer

Cinquième partie

Le Chabanais c’était la maison close la plus célèbre et la plus luxueuse de Paris. Je n’y étais jamais allé, pas plus que dans aucune autre maison d’ailleurs, mais tenter l’expérience avec comme prétexte le dépucelage de mon meilleur ami, ça me plaisait bien.
N’entrait pas qui voulait au Chabanais, loin de là. Il fallait montrer patte blanche. Il fallait être ministre, artiste célèbre ou très riche, ou même prince régnant et nous n’étions que deux gamins de bonne famille. Mais mon oncle Charles, le frère de mon père, était un habitué. Il m’avait assuré que, si un jour la chose me tentait, il me suffirait de donner son pseudonyme à l’entrée pour que les portes me soient grand ouvertes et que tous les frais soient portés sur sa note. Ce pseudonyme, c’était « Charles Martell, avec deux L » en référence à son cognac habituel. J’ai de bonnes raisons de m’en souvenir, vous verrez.
Cette soirée fut mémorable, pour bien des raisons d’ailleurs. Nous sommes arrivés au Chabanais vers dix heures et demi. C’était encore très tôt Continuer la lecture de Le Cujas (42)

Le Cujas (41)

C’est comme cela que nous nous sommes réconciliés.
Nous avons repris très vite nos habitudes, nos balades dans Paris, nos discussions sans fin dans les cafés. Mais, à vrai dire, nous n’étions plus des lycéens. À cette époque, je préparais le concours d’entrée à l’École Polytechnique et lui l’École Normale Supérieure. Ces noms ne vous disent probablement rien, mais…

Chapitre 8 – Georges Cambremer

Quatrième partie

Ah ? Vous connaissez ! Vous vous doutez donc que nous étions plutôt chargés en travail. Mais nous arrivions quand même à nous réserver du temps pour nous.
Nous avions fait le serment de nous consacrer toutes les soirées du vendredi et tous les après-midi du dimanche.  Quoi qu’il arrive, le vendredi, nous nous retrouvions vers 9 heures du soir, la plupart du temps au Harry’s Bar ou à la Closerie et la soirée commençait. Les restaurants, les revues, les bars, les clubs de jazz… Nos nuits n’en finissaient pas. Je réalise aujourd’hui que, pour des étudiants, nous dépensions vraiment beaucoup. Antoine, lui, c’était sans compter. L’argent n’avait pas d’importance ; il invitait les amis, les inconnus ; il distribuait les pourboires, il faisait des cadeaux ; il jouait aux courses et dans Continuer la lecture de Le Cujas (41)

Le Cujas (40)

(…) le dimanche était réservé à la famille et le samedi après-midi, j’allais jouer au foot au Bois de Boulogne avec les garçons d’un patronage. J’avais bien essayé d’y entraîner Antoine, mais sans succès. Pourtant, un jour, il avait fini par accepter d’assister à l’un de nos matchs. Il pleuvait. Nous, les joueurs, nous étions trempés, couverts de boue, surexcités, heureux… Lui, je le vois encore nous observer, à l’abri dans la limousine familiale. C’est à peine s’il en avait entr’ouvert la vitre. A la fin de la partie, il était venu jusqu’à moi sous son parapluie pour me dire qu’il avait trouvé le spectacle assez ennuyeux et carrément vulgaire et qu’il était surpris que je me plaise à ce pugilat braillard que nous appelions du sport.

Chapitre 8 – Georges Cambremer

Troisième partie

Ça a été la cause de la première de nos vraies disputes. Emporté comme j’étais, je le traitai de fillette et de poule mouillée et je lui tournai le dos. Le jeudi suivant, je refusai de me rendre chez lui, mais le jeudi d’après, à l’heure habituelle, il se présenta chez nous. Il apportait un bouquet de fleurs pour ma mère et, pour moi, un livre. Le livre, c’était Les Aventures de Tom Sawyer. Sur la page de garde, il avait écrit : « À mon ami Georges, parce qu’il aime les aventures et parce que je l’aime ; à Paris, le 22 avril 1927 » Ce bouquin, je l’ai toujours. Regardez, il est là, dans ma bibliothèque. Tenez, prenez-le…
Voyez cette écriture ! Étonnant pour un garçon de treize ans, non ? Et l’emphase de cette dédicace ? Et en même temps sa simplicité ! Elle m’avait touchée au cœur, au point que j’en avais la gorge serrée. Tenez ! Encore aujourd’hui… Incapable de prononcer Continuer la lecture de Le Cujas (40)

Boris, Mikhaïl, Spitz et moi

Je m’arrange avec mes souvenirs en trichant comme il faut.
Louis-Ferdinand Céline
Mes meilleurs souvenirs, j’ai tendance à les raconter plusieurs fois.
Moi

Spitz et moi, nous venions de passer huit jours dans ce grand complexe pétrochimique de la PSSP à Rovno. Sur le plan technique, cela avait été plutôt intéressant… et pas facile tous les jours. Pas facile, tout d’abord parce que nous avions découvert les preuves que la majeure partie des gros problèmes d’exploitation de cette usine provenait des exploitants eux-mêmes et non des constructeurs franco-allemands comme les Russes le prétendaient pour réclamer des millions de dollars d’indemnité. De plus, qu’il y ait eu un peu de dessous de table à la passation des marchés n’aurait pas été pour nous étonner. Ça n’avait pas été facile non plus à cause des lourdeurs de l’administration et de la crainte permanente de chaque administratif, ouvrier, technicien ou ingénieur devant toute autorité supérieure, ce qui avait rendu chaque étape lente, laborieuse et parfois pénible. Pourtant, il était arrivé parfois que ce soit drôle. Drôle quand, une fois devant l’énorme réservoir d’acide super-phosphorique dont nous devions expertiser l’intérieur de fond en comble, nous avions constaté qu’il n’avait pas été vidé, faute de consigne de la direction. Drôle aussi quand, épuisés et affalés dans le minibus à l’arrêt qui devait nous ramener en fin de journée à notre hôtel en ville, nous avions pu observer pendant Continuer la lecture de Boris, Mikhaïl, Spitz et moi

Le Cujas (39)

Quand j’arrivai au château le jour suivant, Madame de Colmont n’y était pas. J’étais désolé, mais sur l’assurance que je pourrai la voir dès le lendemain, je surmontai ma déception et je me consacrai complètement à Antoine et à ses jeux d’enfants. Ce fut une journée tout aussi extraordinaire que celle de la veille. Hier, je découvrais le grand amour et aujourd’hui, mon meilleur ami…

C’est aussi ce jour-là que j’ai rencontré Isabelle, Isabelle de Prosny, une cousine d’Antoine qui habitait en ville, à Aix. Ils ont fini par se marier, tous les deux. C’était prévisible : amis d’enfance, cousins éloignés, sang bleu… Pendant des années, jusque vers l’âge de quinze, seize ans nous avons passé presque tous les étés ensemble.

Chapitre 8 – Georges Cambremer

Deuxième  partie

Antoine était très différent de moi. À vrai dire, j’étais plutôt aventureux, casse-cou, inconscient, emporté et, je dois le dire, aussi un peu vantard, et si j’aimais lire comme l’avait déclaré ma mère à Madame de Colmont, c’était surtout des romans d’aventures, Les Cinq sous de Lavarède, Vingt-mille lieues sous les mers, Fantômas, ce genre de choses. Au contraire, Antoine était calme et réfléchi. Il avait un an de moins que moi, il ne courait pas vite, il n’aimait pas jouer au football et il ne savait pas qui était Continuer la lecture de Le Cujas (39)