Archives de catégorie : Récit

Première rencontre (1/3)

1ère partie – Promenade avec mon chien

C’était un Dimanche, certainement. Probablement le matin. Ça devait être début Juin. Dans les champs, les blés étaient hauts et, dans les prés, les veaux avaient grandi. François Mitterrand achevait son premier septennat dans le confort de la cohabitation, la négation de son cancer et la dissimulation de sa fille naturelle, et je conduisais une Audi 100 break.

À cette époque, j’avais aussi une chienne, Ena, labrador jaune. Elle va jouer un rôle majeur dans la découverte du monde agricole que j’étais sur le point de faire. Plus tard, nos longues balades à deux  sur les chemins de Continuer la lecture de Première rencontre (1/3)

Les petits Versailles

Et voici le deuxième texte de Géraldine C.

Les jardins n’en reviennent pas ! Ils sont briqués, lustrés, travaillés, retournés, aménagés, entretenus, déblayés, plantés, tondus au plus près. Ils sont mis au carré ! Ils n’ont jamais autant vu leur propriétaire que ces dernières semaines. Ils sont eux-mêmes subjugués de tant d’attentions et de tant d’intérêts. Ils sont rutilants et fiers. Même les jardins de Versailles, d’ordinaire si choyés, pourraient en pâlir de jalousie.

Pas un jour sans entendre le ronron d’une tondeuse ou d’un coupe haie. Pas un jour sans entendre le coincement d’un sécateur oublié voilà des années dans un coin de garage. Pas un jour sans entendre les coups saccadés du rythme d’une pioche qui s’en donne à cœur joie.

Les potagers sont prêts, alignés, bêchés de toute part, les rangs sont Continuer la lecture de Les petits Versailles

Et une pression en terrasse, une !

J’ai entrepris de Karcherisera la terrasse ; 38,25 m2 d’un dallage gris clair posé en opus incertumb il y a quelques années par un tout petit entrepreneur du coin, fantasque, mais cultivé. Au cours des années, une dizaine exactement, cette terrasse ne nous a causé aucun souci : pas d’affaissement, pas de fissure, pas d’ébréchure, rien. Notre petit-fils en est si content qu’il peut tourner autour de la table pendant deux heures d’affilée sur son tricycle 100% plastique. Nous aussi, nous en sommes contents, de la terrasse et du petit fils, quoique nous songions à offrir au second un tricycle avec des roues à pneumatiques à défaut de pouvoir changer le dallage de la première pour un revêtement moins sonore.

Cette année, à la fin de cette période d’hiver marquée par le début de l’exil, nous n’avons pas pu ne pas remarquer que notre terrasse était passée du gris-clair au gris-noir et que, par temps humide, assez habituel dans nos contrées, l’endroit devenait dangereusement glissant. Il fallait agir. Je me suis dit aussitôt que le remède résidait dans un énergique nettoyage au Karcherc, mais que pour cela il vaudrait mieux Continuer la lecture de Et une pression en terrasse, une !

Le Saint-Régis

Couleur café n°35

 Le Saint Régis
6 rue Jean du Bellay – Paris 4ème

Je m’étais bien juré qu’un jour, j’entrerais au Saint-Régis pour y prendre un verre.  L’établissement est idéalement situé, à l’angle de la rue Saint-Louis-en-l’Ile, du nom du roi capétien, et de la rue Jean du Bellay, du nom du père du poète de la Pléïade . De plus, il est juste en face de la brasserie qui me vit probablement le plus au cours de la seconde moitié du XXème siècle, la Brasserie Saint-Louis.

La façade du bistrot est engageante : à l’ancienne, ses larges vitrines sur allèges dans les tons gris foncé, séparées seulement par de minces montants de style atelier, donnent une vue réconfortante sur un bar aux multicolores bouteilles éclairées par derrière.

Des premières tables du Saint-Régis, celles qui sont situées près de l’unique entrée, on a une vue sur l’abside de Notre-Dame. Le décor du bistrot est hétérogène mais attirant : le sol, les murs et le plafond sont ceux d’une boulangerie-pâtisserie d’avant-seconde-guerre : simples carreaux de céramique blanche aux murs, carreaux ouvragés et staff de même au plafond, carrelage en damier noir et Continuer la lecture de Le Saint-Régis

Quand et comment

Quand il éternuait, c’était dans un énorme cri poussé sur trois notes, un Tcha central encadré par deux gigantesques Ha, rugissement complexe souvent suivi d’un soupir de soulagement.

Quand il se mouchait, c’était la tempête, la trompette, bruyante, prolongée, avec une secousse de la tête pour terminer. Ensuite, il regardait autour de lui en souriant, comme pour s’excuser, les yeux encore pleins de larmes.

Quand il riait, c’était ses yeux qui commençaient. Ensuite un rire étouffé montait par secousses dans sa gorge puis dans son nez. Enfin, le rire éclatait au grand jour pour se terminer en une toux violente. Car il fumait beaucoup.

Quand il fumait… Non, on ne peut pas dire quand il fumait car il fumait tout le temps, des Favorites, cigarettes brunes à bout de liège, ou des Mecarillos, petits cigares aigres et bon marché, mais aussi des Monte Christo ou des Coïbas. Il fumait aussi la pipe. Il en avait une dizaine. Elles étaient disséminées partout. Bien rangées sur Continuer la lecture de Quand et comment

À Moissac

Géraldine C. nous écrit de Moissac en Occitanie

Moissac – 27 mars 2020

Ce matin l’air pique aux narines. Sitôt tourné le coin de la rue, j’aperçois le canal qui exhale un voluptueux panache blanc de vapeur d’eau. L’éveil des jardins se fait aujourd’hui sous une fine pellicule de gelée. Les premières fleurs de pivoine semblent se serrer les unes aux autres pour se tenir chaud. Çà et là dans les jardins, les premiers prunus arborent de frileuses petites fleurs fuchsias. Tout est calme. J’entends une mésange qui répète son couplet du matin. Tous les volets des maisons sont fermés. Le soleil qui pointe son nez réchauffe mon visage et j’accueille avec délectation ce frôlement si réconfortant. Je prends la rue à gauche, puis la rue à droite puis encore la rue à gauche. Je laisse mes pas me guider au rythme de Continuer la lecture de À Moissac

Le Rostand

Ce texte a été publié une première fois le 29 novembre 2014. Depuis quelques mois, j’y vais moins souvent, au Rostand. J’ai longtemps espéré y vivre la scène que je décris ci-dessous, mais je finis par me lasser et me dire que ce n’était peut-être pas la bonne méthode pour trouver un éditeur. Et puis, la clientèle, ça manque quand même un peu de jeunes. 

Couleur café (14)

Le Rostand    15 rue de Médicis


En cette fin d’après-midi de juin, la circulation dans la rue de Médicis est étonnamment réduite. Il doit y avoir une grève de quelque chose quelque part qui a empêché les banlieusards d’arriver ce matin, à moins que ce ne soit la méthode Hidalgo qui commence à porter ses fruits. On est entre nous, en quelque sorte. Le soleil filtre à travers les arbres et éclaire gentiment la terrasse du Rostand, toujours pleine à cette heure. Le Rostand a été refait il y a quelques années. C’est maintenant un magnifique café de style Napoléon III, un peu chic et un peu cher. Quand il fait beau, la terrasse, qui fait face à l’ouest, est un de mes endroits favoris. Les passants choisissent plutôt le trottoir d’en face, celui qui longe les grilles du Luxembourg. Ils sont attirés par ces éternelles et lassantes expositions de photographies que les administrateurs du Sénat se croient obligés d’accrocher aux grilles, sans doute pour se justifier de leur budget ‘culture’, et dont le principal effet est d’empêcher de voir le jardin.

…..Tu reprends un café? Je crois qu’on va taper très fort à la rentrée avec le dernier de Bernard. Je viens de finir la lecture, c’est encore Continuer la lecture de Le Rostand

La vie brève

Marguerite claque la porte. Les hommes de la maison sont vraiment trop bêtes ! Son père ne lui parle jamais et ses frères ne savent que ricaner. Elle balance sa longue natte brune en montant l’escalier. Elle a seize ans et voudrait quitter cette petite ville de province ! Elle court se réfugier dans ses livres, elle n’aime que ça. Pourvu que sa belle-mère ne passe par là, elle éteindrait la lumière.

Marguerite colle son front à la vitre. Les lumières scintillent sur l’asphalte mouillé. Il fait bleu dehors, le jour tombe. Paris, quelle merveille ! Paul, quel amour ! Elle se sent légère, légère, elle est mariée et heureuse !

Elle presse contre elle la veste que Paul a oublié sur le fauteuil. Les jouets délaissés par les enfants jonchent le sol mais elle ne les voit pas. Il est parti, la guerre est là. Il lui a laissé la garde de la maison et de sa fameuse entreprise. Elle a le vertige. Elle est seul maître à bord pour la première fois de sa vie. Elle se ronge les ongles.

Marguerite a envoyé les enfants chez Continuer la lecture de La vie brève

Le Parc aux Cerfs

Le Parc aux Cerfs est fermé.
C’est probablement définitif, parce que l’autre jour, quand je suis passé devant, un type collait sur la vitrine une affiche qui disait « A CÉDER ».
C’est triste.
Encore un bout de Montparnasse qui se fait la malle. 

Qu’est-ce qui va remplacer un de mes restaurants fétiches ? 
On parie pour une boutique de fringues ou une agence immobilière ? 
En attendant, relisez donc mon Parc aux Cerfs.

 

Couleur Café 10
Le Parc aux Cerfs, Rue Vavin, Paris.

J’aime bien le Parc aux Cerfs. Créé en tant que bar américain dans l’immédiat après-guerre, il s’est vite transformé en restaurant. Je le fréquente depuis plus de trente ans. Son côté confortable, sa décoration hors mode, son calme, la gentillesse sans familiarité du personnel, sa cuisine toujours simple et de qualité, tout cela continue de m’attirer régulièrement. J’aime aussi l’apéritif offert et les petits gobelets remplis de crayons de couleur qui équipent les tables depuis toujours.

La façade est plutôt discrète, mais l’emplacement dans la rue Vavin et le voisinage des Continuer la lecture de Le Parc aux Cerfs

Un après-midi de chien (2/2)

Couleur Café n°34  (suite)

Si vous n’avez pas lu la première partie de cet après-midi de chien, vous feriez mieux de cliquer la-dessus :

LIRE LA PREMIERE PARTIE 

Maintenant, vous pouvez passer à la suite.


 
Le Balzar
49 rue des Écoles – Paris 5

Un après-midi de chien (2/2)

— (…)
— Oui, tiens, je veux bien un thé, dit le pullover rouge.
— Oui mais quel thé ? Faut être un peu plus directive que ça, ma grande, si tu veux être servie dans la vie ! Un Darjeeling, un thé au jasmin, un thé noir, un thé vert… ? Alors ?
— Vert. C’est ça, un thé vert !
— Mais tu sais bien que tu n’aimes pas ça, le thé vert ! Tu m’as dit que ça te donnait la colique !
— Oh, écoute, Maman, ce n’est pas la peine de…
— Quoi, écoute Maman ? C’est naturel, la colique. N’est-ce pas, Gérard, que c’est naturel, la colique ? Déjà toute petite, le moindre épice, le moindre grain de poivre, ça lui donnait des coliques épouvantables. J’étais obligée de lui faire des plats à part, bien fades… Ah ! Ce n’était pas toujours facile, vous savez. Enfin… Garçon ! Un Martini et un thé vert… Dites, garçon, ce n’était pas plus grand ici, avant ? Il y a vingt ans, c’était plus grand, non ? Ah bon ! Ça a toujours été comme ça. Vous êtes sûr ? Demandez-donc au patron, Je vous prie.

Le garçon s’éloigne. Un silence. Je rattrape un peu de texte. Continuer la lecture de Un après-midi de chien (2/2)