Les nouvelles aventures de William Shakespeare (8)

La date exacte de la rencontre entre Walrus Carpenter et William Shakespeare reste imprécise. Selon le professeur Adderley Sleepsmouth, elle se situe à la fin de l’année 1599, probablement entre la Toussaint et la Saint-Damase. Ce dont ce bon vieil Adderley est certain, c’est que c’était un mercredi.

A cette époque, Shakespeare était en panne d’inspiration. Deux ans auparavant, il avait écrit dans la foulée Richard II et Richard III. L’histoire d’Angleterre ne lui fournissant plus de Richard, il décida d’entreprendre une nouvelle saga sur les Henri. En moins de soixante-douze semaines, il écrivit et produisit sur scène Henri IV, Henri V et Henri VI. Mais les Henri commençaient à lasser le public et l’audience de la série diminuait d’un épisode à l’autre. Et puis William lui-même en avait assez de ces héros récurrents : après Henri VI viendrait forcément Henri VII, puis Henri VIII et pourquoi pas Henri IX pendant qu’on y était ? Il se résolut donc à abandonner les Henri. Et c’est pour cette raison que, depuis au moins une semaine et demie, il n’avait rien écrit de valable, si ce n’est deux alexandrins —et en français s’il vous plait — dont on sait ce qu’il advint (voir les Nouvelles Aventures de W.S. n°4). Bref, William n’écrivait plus. Le Cygne de Stratford-Upon-Avon rongeait sa plume de désespoir et ne buvait pratiquement plus que du thé tiède à peine infusé. Il ne se nourrissait que de fameuses grouses aux petits pois et ce n’était que d’une main molle qu’il continuait à lutiner Emma (Emma Gussip – 1561-1643), la servante de l’auberge du Cygne et de la Cheminée (voir la note n°1 des N.A.W.S. n°2). Bref, il dépérissait.

Walrus Carpenter, lui, était en pleine forme. Tout lui réussissait. Sa jeune épouse était enceinte pour la neuvième fois, ses quatre enfants étaient mignons tout plein et son commerce de ceintures de flanelle était florissant. Il envisageait même de créer un deuxième magasin sur la rive gauche de la Tamise, car il était persuadé que cette partie de la ville était l’avenir de Londres et de la ceinture de flanelle. Et donc, en cette fin d’année 1599, après avoir sillonné toute la matinée les rues de ce côté du fleuve à la recherche d’un fonds de commerce à vendre, Walrus Carpenter entra à l’auberge du Cygne et de la Cheminée pour se restaurer et se reposer un peu. Il fut accueilli par l’aubergiste, Audrey “Baldie” Fitzgarlic, (voir la note n°1 des N.A.W.S. n°2) qui, faute de table libre, le plaça à celle que Shakespeare occupait sans discontinuer depuis trois jours.

Bien sûr, Carpenter ignorait qu’on l’installait devant celui qui allait devenir le plus grand auteur dramatique de tous les temps, déjà signataire de huit tragédies, trois comédies et d’un nombre indéterminé de sonnets. De la même manière, Shakespeare ne savait pas que le bonhomme rutilant qui s’asseyait en face de lui s’appelait Walrus.

Le dialogue qui suit a été rapporté par Emma Gussip (“From the mop to the top and how I did it”-1638 ) qui, tout en essuyant la table voisine pendant une heure et quart, ne perdit pas un mot de l’échange entre les deux hommes :

WALRUS CARPENTER : Bonjour, ça ne vous ennuie pas que je partage votre table ?
WILLIAM SHAKESPEARE :   …
WC : Fait beau, non ?
WS :   …
WC : Je m’appelle Walrus Carpenter, je suis commerçant et je me porte bien.
WS :   …
WC : Puis-je vous demander pourquoi vous grignotez cette plume d’oie, alors que vous n’avez même pas fini votre fameuse grouse aux petit pois ?
WS :   …
WC : Et puis, vous allez vous esquinter la santé à mâcher cette feuille de papier couverte de ratures
WS : Sois attentif à ma prière, Ô marchand, et demeure muet comme la carpe de Vérone et discret comme l’écureuil de Lancaster.
WC : Moi, ce que j’en dit, hein, c’est pour vous. Dites-moi, vous n’avez pas mal au dos ? Non, parce qu’on dirait que vous avez mal au dos. Parce que si vous avez mal au dos, rien ne vaut une bonne ceinture de flanelle, et justement…
WS : Du diable, Shylock de banlieue ! Laisse mon esprit paresseux retrouver le chemin escarpé du lit de Melpomène. N’aurais-tu point compris ma requête première ? Ta mère serait-elle donc d’Ecosse, pour ne t’avoir donné, dans son avarice héréditaire et nationale, que si peu de cerveau ? Ou, tel l’illustre Grec qui chanta le malheur de la grande cité de Troade, tes yeux ne verraient-ils ni la lumière d’Helios ni l’évidence de ma réflexion ?
WC : Oh, mais, pas la peine de réfléchir ! Il vous en faut une, de ceinture ! Absolument ! Et justement, il se trouve que…
WS : Ah, voici mon poignard qui s’agite ! Il demande à changer de fourreau ! Ton ventre de moine de Venise sera-t-il celui-là ?
WC : Bon, bon, ce n’est pas la peine de s’énerver. Je ne dis plus rien !
WS : Enfin ! Voici l’hiver de mon mécontentement
WC : Pardon ?
WS : Je dis : voici l’hiver de mon mécontentement.
WC : …?
WS : Quoi ? L’hiver de mon mécontentement … c’est clair, non ?
WC : …
WS : L’hiver… la fin. Mon mécontentement… l’ennui causé par votre conversation. L’hiver de mon mécontentement…la fin de vos ennuyeuses interventions, le retour au calme et à la réflexion. Enfin c’est l’évidence, non ?
WC : Quand même, vous parlez d’une drôle de façon. Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?
WS : Je fais vivre des rois, des reines, des idiots, des courtisans, des princes, des jeunes filles, des épouses, des malins, des bouffons, des veuves, des vieillards, des soldats, des serviteurs, des généraux, des amants, des fous, des philosophes, des hommes, des femmes, des sorcières, des fées aussi parfois…
WC : Vous faites vivre tout ça ? Mais comment ?
WS : J’expose leur âme, je montre leurs passions, leurs désirs, l’envie, la peur, la grandeur, la vanité, l’orgueil, l’amour, la jalousie, l’amitié, la faiblesse, la trahison, la vengeance, la mort…
WC : D’accord, mais comment ?
WS : Par des mots : j’écris.
WC : Vous écrivez ?
WS : Des tragédies, des comédies, des fantaisies, des sonnets puisqu’il faut tout vous dire.
WC : Et ça paie ?
WS : Pas plus que je ne voudrais, mais pas moins qu’il ne faut
WC : Seulement ? Parce que, dans la ceinture de flanelle …Bon, mais à part ça, vous avez un vrai métier ?
WS : Ah ! Je le sens, voilà mon poignard qui s’agite à nouveau ! Il tremble dans son étui, le bougre ! Il brule de voir le jour. Le laisserai-je sortir couper quelque oreille ?
WC : Bon, bon, pas la peine de s’énerver. Faut dire ! Boire du thé clair à cette heure ! Pas étonnant que vous soyez de mauvaise humeur. Allez ami, buvons ensemble, c’est moi qui régale ! Toi, la servante, apporte-nous un pichet de vin d’Anjou, du meilleur !

La postérité a perdu quelques instants du dialogue, le temps pour Emma Gussip d’aller tirer le vin dans l’arrière-boutique. Quand elle pose le pichet sur la table, c’est Shakespeare qui parle :

WS : …une semaine, et même plus, que je n’ai rien écrit. Ça ne m’était jamais arrivé. C’est la catastrophe, je suis fichu, fini, foutu…
WC : Mais non, mais non !
WS : Ça vous va bien de dire ça, à vous, le marchand de flanelle ! Vous croyez que c’est facile d’écrire Romeo et Juliette, Richard III ou je ne sais quoi ? Mais c’est de la sueur, Monsieur, c’est des larmes, c’est du sang, et pas mal de bière aussi ! Mais surtout, c’est de l’inspiration, des idées ! Et ça, des idées, je n’en ai plus. Fini, je vous dis, je suis fini. Dommage, j’aurais pu faire une belle carrière…
WC : Mais non, faut pas dire ça ! Vous allez vous faire du mal ! Des idées ? Mais je vais vous en trouver moi, des idées !
WS : Vraiment ?
WC : Mais bien sûr ! Tenez, tout à l’heure vous m’avez dit que vous étiez assez fort pour les séries : Henri IV, V, VI et cetera… Eh bien, au lieu changer de roi à chaque épisode, choisissez en un et gardez-le ! Faites-lui vivre de nouvelles aventures ! Je ne sais pas, moi : Richard III en Espagne, Richard III contre Hercule, Richard III…
WS : Ridicule ! Et totalement exclu de surcroit : je n’écris de tragédies que d’après des histoires vraies. Or, Richard III n’est jamais allé en Espagne, sans parler du fils d’Alcmène…
WC : Qui vous parle de tragédie ? Faites-en des comédies !
WS : Impossible ! Impossible de faire d’un roi d’Angleterre un comique. Notre Reine n’aimerait pas que l’on plaisante avec la couronne.
WC : Alors, laissez tomber les rois. Créez un personnage et lancez-le dans des nouvelles péripéties à chaque nouvelle pièce. Je le vois assez bien, votre héros : une sorte d’espion, un agent de la Couronne… il dénouerait pour elle toutes les intrigues et déjouerait tous les complots. Ce serait un bel homme, plutôt de race saxonne. Il aurait le cheval le plus rapide d’Angleterre, des épées à ressort, des pistolets truqués, des manteaux à surprises. Il serait toujours impeccablement habillé, aucune femme ne pourrait lui résister… Qu’est-ce que vous en pensez ?
WS : …
WC : Ou alors, une sorte d’homme de loi, ou de police, ou de sciences, ou un mélange des trois. On ferait appel à lui en cas d’assassinat mystérieux ou de vol impossible, il résoudrait toutes les énigmes, démasquerait tous les coupables. Je le vois plutôt petit, gros et moustachu. Il serait plutôt prétentieux, suffisant, extrêmement agaçant. Pour renforcer l’effet, vous pourriez le faire belge, ou mieux, français. Très agaçant, le Français… Ou alors, il serait plutôt grand, mince et distingué. Très anglais, quoi ? Il fumerait continuellement la pipe et c’est grâce à de petites observations très précises qu’il parviendrait à dévoiler tous les mystères que vous voudriez bien lui soumettre. C’est inépuisable comme sujet, ça. Vous en auriez pour des années.
WS : Hélas, marchand sympathique, tu ne connais rien à l’âme humaine, et encore moins à l’âme anglaise. Jamais les anglais ne pourront s’intéresser à ce genre de personnages. Pensez-donc : des espions, des gens d’arme comme héros ? Jamais ! Comme personnages secondaires, peut-être, et encore ! Mais comme héros, jamais ! C’est le père d’Hamlet qui te le dis. Les amateurs de théâtre, et pas seulement les anglais, voudront toujours des rois, des ducs, des fées. Non, vraiment je te remercie, mais il n’y a pas d’avenir dans ces aventures. Cependant, O vendeur de flanelle, tu m’as donné une idée : abandonne les rois, m’as-tu recommandé. Et bien, soit, j’abandonne. Plus de roi, plus de duc, de prince ou de seigneur ? D’accord ! Mais un empereur ? Je n’en ai jamais fait, d’empereur. Ça pourrait marcher, un empereur. C’est dit, n’en parlons plus, je vais faire un César, et ce sera Jules César, mon Jules.
Quant à toi, le mortel par le truchement de qui la Muse m’a parlé à nouveau, toi le bourgeois qui a su me souffler à l’oreille les haleines parfumées de Clio et de Calliope, toi l’ignorant à qui le monde et surtout l’Angleterre devront un nouveau chef d’œuvre, que puis-je faire pour te remercier ? Te dédier ma prochaine tragédie, donner ton nom au héros de ma prochaine comédie, t’offrir un abonnement perpétuel au théâtre du Globe ?
WC : Non ! M’acheter une ceinture de flanelle !

 

ET DEMAIN, UN TABLEAU DE SEBASTIEN 

Une réflexion au sujet de « Les nouvelles aventures de William Shakespeare (8) »

  1. Le JDC nous offre ce matin du nanan, je dis bien du nanan, un véritable blogbuster. Ce texte a si bien capté mon imagination que j’oserais même imaginer ici une suite, et le marchand de flanelle (top English quality) de répondre: « vous tenez là mon cher Monsieur Shakespeare un scénario extraordinaire, un futur blockbuster qui raflera tous les Oscars, dont pour vous celui du meilleur scénariste, et dont one reparlera encore dans le prochain millénaire. Ne perdez pas de temps et soumettez votre scenario à la MGM (la Magnificent Globe Movies). Exigez Mankiewicz à la réalisation et une brochette des plus grands acteurs du moment. Je vois bien Marlon Brando dans le rôle principal, non pas celui de Jules César parcequ’il meurt trop tôt, mais plutôt celui plus dramatique de Marc Antoine, et puis cet anglais, si distingué, James Mason, dans celui du traître Brutus. Allez, mettez vous au travail, mais je vois que vous y êtes dejà. Permettez que je me retire…. ».

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