Boris, Mikhaïl, Spitz et moi

Je m’arrange avec mes souvenirs en trichant comme il faut.
Louis-Ferdinand Céline

Spitz et moi, nous venions de passer huit jours dans ce grand complexe pétrochimique de la PSSP à Rovno. Sur le plan technique, cela avait été plutôt intéressant pas facile tous les jours. Pas facile, tout d’abord parce que nous avions découvert les preuves que la majeure partie des gros problèmes d’exploitation de cette usine provenait des exploitants eux-mêmes et non des constructeurs franco-allemands comme les Russes le prétendaient pour réclamer des millions de dollars d’indemnité. De plus, qu’il y ait eu un peu de dessous de table à la passation des marchés n’aurait pas été pour nous étonner. Ça n’avait pas été facile non plus à cause des lourdeurs de l’administration et de la crainte permanente de chaque administratif, ouvrier, technicien ou ingénieur devant toute autorité supérieure, ce qui avait rendu chaque étape lente, laborieuse et parfois pénible. Pourtant, il était arrivé parfois que ce soit drôle. Drôle quand, une fois devant l’énorme réservoir d’acide super-phosphorique dont nous devions expertiser l’intérieur de fond en comble, nous avions constaté qu’il n’avait pas été vidé, faute de consigne de la direction. Drôle aussi quand, épuisés et affalés dans le minibus à l’arrêt qui devait nous ramener en fin de journée à notre hôtel en ville, nous avions pu observer pendant plus d’une heure trois grosses femmes en bottes vider l’eau du bassin d’agrément de l’entrée de l’usine au moyen de trois seaux et de trois pelles plates. Drôle enfin quand, un soir, au lieu de nous ramener en ville, le minibus nous avait conduits au milieu d’une forêt où nous attendait toute la direction du complexe autour d’une grande table ronde installée dans une clairière éclairée par de grands feux de joie; nous y avions été nourris légèrement de fromage et de concombres et abreuvés abondamment de vodka tiède servie dans des verres à moutarde en portant des toasts à l’amitié franco-russe jusqu’à ce qu’on ne tienne plus debout.

Malgré ces distractions, nous n’étions pas mécontents de rentrer en France et en particulier de laisser là Boris Grodsky. Boris était un petit bonhomme peu sympathique mais capable d’absorber des quantités étonnantes de champagne, de whisky et de vodka et ce, dans n’importe quel ordre. Il avait été dépêché en tant qu’ingénieur mécanicien par la compagnie d’assurance russe Black Sea pour participer à notre expertise technique. Nous n’avions pas mis longtemps à découvrir que Boris n’avait rien d’un ingénieur et qu’il était plutôt chargé de nous surveiller et de rapporter chacun de nos gestes à des autorités dont nous soupçonnions l’identité. Bien entendu, nous lui avions caché nos découvertes, et nous réservions soigneusement nos conclusions pour notre rapport qui serait rédigé à Paris.

L’autorisation promise de voyager par avion ne nous étant jamais parvenue, notre retour était prévu en train. Comme pour l’aller et sauf retard, le trajet prendrait environ vingt-quatre heures jusqu’à Moscou, un parcours de moins de 1200 kilomètres à travers le nord de l’Ukraine et le sud de la Russie. Cette fois-ci, nous aurions la chance de bénéficier de ce que les gens de là-bas appellent un « train mou ». Les trains de voyageurs étaient alors composés de wagon « durs » et de wagons « mous ». Les wagons durs n’avaient pas de compartiments mais des dizaines de couchettes raides et étroites sans aucun cloisonnement. Beaucoup plus confortable, un wagon mou comportait une dizaine de compartiments « de luxe » pour voyageurs et une cabine pour l’employé du wagon chargé du service et de l’inévitable samovar. Le qualificatif « de luxe » était justifié par les sombres boiseries, les lampes art moderne, les miroirs biseautés et les coussins chargés de passementeries des larges couchettes. Dans chaque wagon, il y avait deux compartiments à une place et huit compartiments à deux places. C’est dans l’un de ces derniers que nous devions voyager.

Passer encore vingt-quatre heures avec Spitz dans un lieu aussi confiné n’était pas vraiment pour m’enchanter. Depuis une douzaine de jours, tout d’abord à l’hôtel de Moscou, puis dans le train à l’aller et enfin le soir à l’hôtel de Rovno, nous avions épuisé tout ce qu’on peut se raconter comme banalités sur le métier, la mission, la Russie, la politique française (nous étions à la veille de la victoire de Mitterrand sur Giscard d’Estaing), les vacances, enfin toutes ces choses dont deux hommes en voyage peuvent parler quand ils se sont découverts peu d’affinités. A la fin de ce séjour, nous n’avions plus grand chose à nous dire.

Peu de voyageurs devaient embarquer à Rovno, des paysans et des militaires principalement. Le quai était déjà encombré de leurs parents, leurs amis, leurs voisins alors que le départ ne devait se produire que dans plus d’une demi-heure. Spitz était parti à la recherche de cigares et j’étais monté seul dans le wagon. Depuis une fenêtre du couloir, j’observais tout ce monde en train de discuter, de s’embrasser, de rire ou de pleurer lorsqu’un groupe d’une dizaine de personnes en uniformes chamarrés surgit du bâtiment de la gare pour remonter vivement le long du quai en écartant la foule. Quand ils s’arrêtèrent à quelques mètres du marchepied menant à notre wagon, je vis qu’au milieu d’eux, il y avait un grand gaillard d’une quarantaine d’années qui semblait le centre de gravité du groupe. Contrairement aux autres, il portait un costume civil, mais quel costume ! Pantalon de peau juste en dessous du genou, veste de chasse en tweed aux revers bordés de cuir, loden gris-rose à col de fourrure jeté sur les épaules, chapka en astrakan et bottes mousquetaire en cuir souple. Je n’arrivais pas à décider s’il me faisait penser à une gravure de mode de chez Arnys ou à une caricature de sportsman. Tout ce beau monde en uniforme papillonnait autour de lui qui souriait largement et riait fort. Le peuple des autres voyageurs le regardait en restant à distance.

Il était temps de monter dans le train et l’homme au loden gris-rose fut le dernier à le faire après s’être écarté poliment pour laisser monter Spitz et ses cigares. Il resta quelques instants sur le marchepied à plaisanter avec les uniformes tandis que le train commençait à rouler. Quand il fut parvenu au bout du quai, il rejoignit le compartiment voisin du nôtre. Spitz baissa les rideaux qui donnaient sur le couloir et nous commençâmes à nous installer pour vingt-quatre heures de roulis à petite vitesse entre deux murs de bouleaux.

Au bout d’une heure, on frappe à notre porte. Pensant qu’il s’agit du préposé au samovar qui vient servir le thé, j’ouvre sans poser de question. C’est l’homme au loden. Il porte sur son visage un large sourire et sous son bras un seau en argent avec une bouteille de Champagne et trois flûtes enfouies dans de la glace. Il dit dans un anglais presque correct grammaticalement mais qui, phonétiquement, semble sorti d’une opérette:

   -Ah ! Maintenant tous ces crétins sont partis, alors nous allons pouvoir boire tranquillement entre gentlemen. J’espère je dérange pas ?

Je réponds dans la même langue :

   -Pas du tout, Monsieur, mais…je ne comprends pas…

   -Ah ! Je vois vous êtes pas anglais. Français, non ? Alors nous parlons français plutôt, non ?

Et il poursuit dans un français du même tonneau que son anglais :

   -Eh bien, nous avons un long voyage à faire et j’ai compris vous êtes étrangers. J’aime bien parler aux étrangers, il y a toujours quelque chose à apprendre. Alors, j’apporte à boire. J’espère je dérange pas. Je dérange ? Ah ! Je reviens plus tard !

   -Pas du tout, pas du tout. C’est très aimable, vraiment…

Tout en parlant, je regarde Spitz qui est torse nu derrière moi en train de mettre une veste de pyjama. Il me fait un signe que j’interprète comme un acquiescement. Je continue donc :

   -Ecoutez, nous sommes ravis. Peut-être pourrions-nous vous rejoindre dans votre compartiment dans quelques minutes ?

   -Ravi de même, enchanté, content ! Dix minutes alors ? Chez moi !

   -Dans dix minutes, alors…

Quand il est sorti, je demande à Spitz:

   -Qu’est-ce que c’est que ce bonhomme ?

   -Sais pas. Mais c’est un type important : tu as vu l’escorte à la gare. Un haut fonctionnaire, quelqu’un du Parti, quelque chose comme ça. Le pays en est plein. Vaut mieux y aller et faire attention.

   -D’accord. On y va.

Le compartiment de notre hôte parait beaucoup plus grand car il ne comporte qu’une seule large couchette dans une alcôve en boiserie à demi dissimulée par une lourde tenture retenue par une embrase. Deux fauteuils, deux chaises pliantes et un guéridon à trois pieds complètent l’ameublement. Le seau à champagne trône sur la petite table. Allongé sur sa couchette à notre entrée, l’homme s’est levé :

   -Ah ! Mikhaïl Boronov ! Plaisant vous rencontrer !

Nous nous présentons à notre tour.

   -Asseyez-vous, s’il vous plait. Je pense vous aimez le champagne ? C’est une pitié, c’est Champanskoïe, champagne russe. On trouve plus dans mon pays Veuve Clicquot depuis un an. Très dommage, mais le Champanskoïe est très bon quand bien glacé. Je sers.

   -Merci beaucoup, dis-je

   -Merci beaucoup, dit Spitz.

Court instant de gêne dans la conversation, caché par le rituel de la dégustation du champagne. Il ressemble à du demi-sec ; j’ai horreur de ça mais, au moins, il est frappé.

   -Eh ! Pas mal, pas mal du tout, dis-je hypocritement. Très agréable en tout cas !

   -Vraiment ? J’ai aussi caviar si vous aimez. Pas russe, iranien. Contrebande. Chut ! Ah!

Par contre, je suis un fou de caviar et, depuis un séjour déjà ancien à Téhéran, surtout de l’iranien. Du fond du seau à glace, il extrait une boite métallique dont le couvercle représente un gros poisson noir dans un cercle bleu. Il l’ouvre avec délicatesse et le trésor gris apparait, brillant, humide, huileux. Il doit bien y en avoir cinq cents grammes.

Dans l’heure qui suit, nous consommons la totalité du caviar et deux bouteilles de champagne demi-sec. La conversation se développe agréablement. Nous parlons d’abord avec prudence des relations entre l’Est et l’Ouest, de Leonid Brejnev et de Ronald Reagan. Nous nous libérons un peu avec la politique française, apprenant à Mikhaïl (depuis quelques instants, nous nous appelons par nos prénoms) que tous les sondages donnent Giscard gagnant contre Mitterrand. Enfin, nous nous détendons complètement en parlant des beautés de la France, du cinéma américain, de Paris (j’adore le cinéma américain et Paris; ça tombe bien, Mikhaïl aussi !).

En somme, ce long voyage commence bien. La nuit est maintenant tombée, mais qu’importe. Nous ne nous soucions pas vraiment d’admirer des plaines vides ni d’interminables forêts de bouleaux.

Mikhaïl a fait venir l’employé du wagon et lui a adressé sèchement quelques brèves paroles. Une demi-heure plus tard, l’homme est de retour avec un plateau chargé de morceaux de poulet, de charcuteries, de concombres et autres boulettes dont je ne connais ni le nom ni l’usage. Il revient quelques minutes après pour renouveler la glace.

La conversation continue et les bouteilles se succèdent dans le seau d’argent. Je commence à avoir sommeil. Nous parlons à présent de nos métiers : Mikhaïl est un « businessman », comme il dit lui-même. Ses affaires paraissent nombreuses, complexes et plutôt vagues.

Et nous ? Nous ? Nous sommes des experts travaillant pour les compagnies d’assurance…

   -Ah bon ? dit Mikhaïl. Et c’est bonne profession ?

À la cinquième bouteille, Mikhaïl connaît tout des finesses du métier. À la sixième, le jour se lève sur une forêt de bouleaux, et nous avons raconté à Mikhaïl, le plus souvent sur le ton de la plaisanterie, à peu près tout ce que nous avons fait dans l’usine de Rovno. Il rit beaucoup. Au milieu de la septième, je quitte le compartiment à tâtons, j’arrive à rejoindre ma couchette et je m’endors immédiatement.

C’est un soleil de fin d’après-midi qui vient me réveiller à travers la vitre dont nous avions oublié de tirer le rideau. Spitz n’est pas dans le compartiment. Il doit être en train de fumer dans le couloir. Petit à petit, la campagne fait place à la banlieue. Le train ralentit et commence à basculer continuellement d’un aiguillage sur l’autre. Nous entrons dans la gare Kievsky. Ni très frais ni très dispos, nous rassemblons nos affaires et nous descendons sur le quai. Grégory Fedkine, notre correspondant à Moscou, est là qui attend. J’aperçois Mikhaïl qui s’éloigne à grands pas suivi de son porteur, son grand loden gris-rose flottant derrière lui.

Grégory nous dit:

   -C’est drôle. Vous avez voyagé dans le même train que Monsieur Boronov. Vous le saviez ? Il m’a remis cette lettre pour vous.

Spitz ouvre l’enveloppe et je lis par-dessus son épaule:

Amis chers,

J’espère notre soirée a été excellente pour vous. Pour moi, ce fut grand plaisir.

Pour l’usine, Boris Grodsky avait rien compris. Il est un crétin. Je le dégrade et je le poste maintenant à notre usine de Norilsk, en orientale Sibérie.

Après, pour moi, je pense j’ai grand temps pour m’exporter à Miami-Beach.

Merci encore pour votre informative conversation.

Dasvidania.

Mikhaïl BORONOV (R.G.P. , A.P.M.S)

Administrateur du Consortium La Pétrochimie Socialiste au Service du Peuple

Directeur de la plateforme Bohdan Khmelnytsky (Rovno, Ukraine)

 

 

 

4 réflexions au sujet de « Boris, Mikhaïl, Spitz et moi »

  1. Il ne s’agissait pas d’une auto critique, mais d’une auto-dérision et je ne vise à rien d’autre qu’à raconter des histoires, vraies, fausses ou mixtes. Je ne cherche pas à les généraliser, ni à les utiliser pour une psychanalyse, ni à en tirer des leçons ni à en donner. Je veux juste raconter des histoires, saperlipopette, des histoires.

  2. J’ai bien admiré ton habituelle auto-dérision ici doublement remarquable (quant à l’action et son récit). Mais j’essaie presque toujours de quitter le niveau personnel où tu situes ton texte que j’ai bien perçu comme auto-critique conformément aux conseils des Jésuites ou des Oratoriens (des corbeaux rusés comme des renards) visant à démolir d’avance ou rendre immorale toute critique externe par la dénonciation de son éventuel manque de perspicacité, de jugement, de générosité, de compassion ou de savoir vivre en bonne société. On ne tire pas sur une ambulance, même lorsqu’elle est munie d’un haut parleur vantant les qualités de son chauffeur!
    Je te ferais, à mon tour, remarquer que, de tes propos très personnels, je tire des constats génériques et donc impersonnels (non dirigés contre toi – désolé -) qui me permettent de faire valoir (d’exhiber) une interprétation différente du fonctionnement de la communication que celle qui prévaut amplement autour de nous.
    Montrez-vous, exprimez vous, acquérez de ‘la visibilité,’ amassez (légalement ou pas) des fortunes pour faire des campagnes électorales monstres, etc. etc.
    Résultat: le Shah d’Iran, en suivant ces conseils exhibitionnistes de ‘m’as-tu vu,’ a provoqué la première révolution islamiste…
    Plus modestement, chez nous, nos politiciens ne sont plus jamais à la hauteur de leur campagne.
    Tu donnes de trop bons exemples pour ne pas en tirer de bons principes génériques de décision et d’action! De quoi se plaint-on?

  3. Il est amusant de voir que, dans une histoire à moitié vraie, donc à moitié fictive, et qui voulait donner davantage dans l’autodérision que dans le récit d’espionnage, il faille en plus tirer une leçon du genre de celle du corbeau qui jura-mais-un-peu-tard quand c’est justement le corbeau qui raconte l’histoire.

  4. Eh oui… en communication internationale, comme je te l’ai toujours dit, le gagnant est le récepteur astucieux… qui s’est donné le mal d’acquérir une connaissance au moins passive (l’important est l’oreille et ce qu’il y a derrière, non la bouche et ce qu’elle met devant) de la langue de l’émetteur ou locuteur étranger…

    Maintenant, il n’est plus nécessaire d’user de subterfuges sophistiqués et d’occuper le compartiment voisin de l’Orient Express, il suffit de te lire sur ce site!

    Tu auras noté aussi, (malgré ton désaccord de principe) que les ‘experts’ d’assurances font, comme les archéologues israéliens, des trouvailles qui, généralement, confortent les intérêts de leur communauté d’appartenance ou de décryptage!

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