Je suis un pilier de bistrot

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Je suis un pilier de bistrot.
Le Sorbon, rue des Écoles

Je suis un pilier de bistrot. Oh, pas du genre Antoine Blondin, malheureusement. Ce cher Antoine! Non que je l’aie connu. Mais j’aurais bien aimé écrire comme lui, ne serait-ce qu’un peu, un tout petit peu. Je sais qu’il fréquentait beaucoup un café de la rue du Bac, le Bar Bac, près du domicile qu’il partageait avec sa mère. Il disait : « La littérature, c’est des litres et des ratures». J’ignore s’il écrivait dans ce bistrot ou s’il travaillait ailleurs. Je le vois plutôt chez lui, par exemple sous les lambris de ce grand appartement, au coin d’une fenêtre donnant probablement sur la Seine, tapant à la machine, une cigarette au coin de la bouche, un œil à demi fermé sous la piqure de la fumée, juste après une nuit de beuverie et juste avant un petit déjeuner tardif, qui serait fait d’un demi pression suivi d’un café et d’un croissant, juste pour la forme. Non, je n’ai jamais rencontré ce cher Antoine et tous ces détails, je les ai imaginés. Ils font partie de ce personnage que je n’ai connu que par ses écrits au style brillant, sobre et classique, et par ses éclats zazouesque de Saint-Germain des Prés.

Aujourd’hui, on ne se souvient plus de lui que comme auteur de « Un singe en hiver », dont Henri Verneuil avait tiré son meilleur et à peu près seul bon film.

Oubliés Les Enfants du Bon Dieu, L’Europe Buissonnière, L’Humeur Vagabonde, Monsieur Jadis, oubliées ses chroniques du Tour de France.

Il avait tant d’amis de cœur, de compagnons de cuite et d’associés de beuveries que, comme l’a dit l’un d’entre eux, « le jour de son enterrement, même l’église était bourrée. »

La disparition d’Antoine a laissé à tous ses amis, ceux qu’il connaissait et ceux qu’il ne connaissait pas, un drôle de goût, noué dans la gorge, un goût doux-amer, un goût de nostalgie, d’élégante nonchalance ou de nonchalante élégance, un goût de pas de chance, d’inachevé, d’adolescence tardive, un goût d’écriture, un goût de solitude, de désespoir anodin, de ratage admirable.

Je disais donc que j’étais un pilier de bistrot. Il n’y a pas un autre endroit où je pourrais rester assis presque sans bouger, pendant deux heures durant, ne buvant que deux cafés ou un demi pression, assis sur une chaise souvent inconfortable, dans un brouhaha de conversations, de jets de vapeur Cimbali et de soucoupes entrechoquées. Pas un autre endroit où je pourrais passer deux heures à écrire un petit mot sur un ami que je n’ai pas connu, Antoine Blondin.

Antoine Blondin (1922-1991)

 

 

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