Green Book – Critique aisée n°153

Critique aisée n°153

Green book
Peter Farrelly – 2018
Viggo Mortensen, Mahershala Ali

 Pour commencer une critique de cinéma, de théâtre ou de littérature, en général, je cherche une accroche. Le temps que je la trouve, que je l’écrive, que je la peaufine un peu, les idées pour le corps de la critique me viennent. Ou du moins, je les attends (que croyez-vous que je sois en train de faire en ce moment ?). Parfois, elles viennent, et parfois il faut que je change d’accroche. Pour ce qui est de Green Book, le dernier film de Peter Farelly, ma première idée a été de faire une comparaison entre ce film, Green Book, et Vice. Je les avais vus presque coup sur coup et je venais de terminer la rédaction de ma critique de celui des deux qui voudrait retracer l’ascension de Dick Cheney. J’avais donc tous les éléments en mémoire, mais le seul point commun que je leur ai trouvé, c’est le poids supplémentaire, la vingtaine de kilos qu’ont dû prendre Christian Bale et Viggo Mortensen, l’un pour incarner Dick Cheyney, Vice-Président des USA de 2001 à 2009, et l’autre, Tony Vallelonga, videur italo-américain du Bronx. Pas très intéressant.

Alors, j’ai trouvé une autre accroche : avec Green Book, je retrouvais l’Amérique, ma première Amérique, celle de mon road trip à moi, 1962, les USA, New York, la route, les voitures, la musique, les motels, les diners, les paysages, le Sud profond, la ségrégation… Pour commencer ma revue, je raconterais comment, à deux ou trois mois près, j’aurais pu rencontrer cette voiture, quelque part entre Birmingham et Montgomery, et, dans une gas station, croiser ce videur italo-américain du Bronx et ce pianiste noir distingué. Voilà ce que j’allais faire.

Puisque ça, c’est fait, voici maintenant ma critique : le film commence par une brillante séquence à la Woody Allen. La scène se passe au Copa, le Copacabana, le plus fameux cabaret des États Unis, celui où toutes les grandes vedettes du show business se sont produites devant les tables des dîneurs les plus fortunés de l’Amérique, emplissant à ras bord les caisses de son propriétaire, le patron de la mafia locale. Scène de foule élégante et bruyante, maîtres d’hôtel et serveurs affairés, accorte vendeuse de cigarettes, big band et crooner (personnellement je pense qu’il s’agit du regretté Bobby Darin, qui voulait devenir Sinatra, mais qui n’en a pas eu le temps.) Quand la musique éclate, quand Bobby Darin entame that old black magic, alors on est à New York, un New York qui a d’ailleurs disparu. Le reste du film n’aura rien à voir avec tout ça, mais cette scène, qui n’est là que pour introduire le personnage principal, le videur du Copa, montre toute la technicité du réalisateur. Le reste du film, c’est une comédie optimiste sur la ségrégation, qui met face à face (si l’on peut dire, vous verrez bien) deux personnages que tout oppose : en 1962, un pianiste noir, riche et raffiné embauche un italo-américain du Bronx pour lui servir de chauffeur-garde du corps pendant une tournée de trois mois dans le Sud profond. En suivant la progression classique d’un road movie, on se dirige tout droit vers un happy ending prévisible à travers des situations attendues. Prévisible, attendues, certes, mais qu’importe : la voiture est confortable, les paysages sont beaux, les motels parfois moins, les conversations souvent désopilantes et les acteurs formidables.

Il est d’usage de dire que la performance de Viggo Mortensen, homme naturellement grand et mince, au visage émacié et parfois même inquiétant, dans ce rôle de complète composition de gros bâfreur, vulgaire, cogneur, ignorant et de bonne volonté est extraordinaire et qu’elle aurait dû lui valoir l’Oscar du meilleur acteur (qu’il n’a pas eu). Pour l’Oscar, je ne sais pas. Mais pour le reste, je suis d’accord. Le personnage qu’il incarne dégage une telle force, une telle confiance en soi, une telle sympathie que l’on sait que rien de mal ne pourra arriver tant qu’il sera là. C’est pour le spectateur une situation confortable qui lui permet d’apprécier toutes les qualités du film.

Le pianiste noir, incarné par Maershala Ali, qui a obtenu à cette occasion l’Oscar du meilleur second rôle, ne pourra pas manquer de vous faire penser à Barack Obama.

Un critique professionnel a cité Frank Capra. Social, généreux, optimiste, drôle… Capra ? Ce n’est pas idiot.

Oscars 2019 : meilleur film : Green Book ; meilleur acteur dans un second rôle : Mahershala Ali

Bientôt publié

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3 réflexions au sujet de « Green Book – Critique aisée n°153 »

  1. Chapeau les deux lascars, Philippe et Jim : vous avez la même culture anglo-saxonne, pour ne pas dire américaine, vous fréquentez les mêmes lieux… vous êtes frangins ou quoi !?!?!?

  2. J’ai vu Green Book avant qu’il soit oscarisé meilleur film de l’année 2018. Le film m’a beaucoup plu et, sans être devin, j’ai immédiatement pensé qu’il recevrai l’Oscar. Pourquoi? C’est parce qu’il traite d’un sujet qui hante l’Amérique et qui a maintes fois été traité par Hollywood de façon décente, parfois magistralement, et qui (est-ce par sentiment de culpabilité, ou bien par activisme politique?) est celui de l’assimilation des afro-américains (on ne dit plus nigers, ni blacks) à la société américaine. Les noms donnés aux problèmes à vaincre étaient multiples: préjugés, ou racisme, ou ségrégationnisme. Dès après l’indépendance (1776), surtout dans la deuxième moitié du 19ème siècle, le grand challenge américain était de faire vivre ensemble toutes les vagues d’émigrants, essentiellement venant d’Europe, dont elle avait besoin pour son développement économique, industriel dans le nord-est, et agricole plus à l’ouest. La loi et son respect était imposée et constituait le ciment indispensable. L’assimilation, quelques soient les origines européennes et les religions, s’est faite sans trop de difficultés, nécessité oblige! Le problème des indigènes (les indiens) n’en était pas vraiment un puisqu’ils ne possédaient pas les titres de propriété de leurs territoires, tant pis pour eux, et il fut réglé par leur élimination. Restait celui des esclaves d’origine africaine. Eux n’avaient jamais choisis d’arriver là dès la colonisation dans les états du Sud (Virginie, Carolines, Géorgie, puis Mississippi, Alabama, etc), très indépendants du nord. Leur présence était vitale pour l’exploitation des grandes plantations et la vie aristocratique de leurs propriétaires. La guerre de Sécession avec la victoire du Nord, dite unioniste (1865), a fini par abolir l’esclavage mais n’a pas réglé du tout celui des préjugés et du racisme, qui d’ailleurs a gagné le nord avec la migration des ex-esclaves noirs vers le nord et l’ouest, et qui est resté ancré dans le sud sous une forme pernicieuse qui était la ségrégation raciale. Il faudra attendre l’ère Kennedy, la révolte de Rosa Parks (femme noire qui a refusé de céder sa place assise à un homme blanc dans un autobus à Montgomery Alabama) et Martin Luther King pour enfin s’attaquer au ségrégationnisme du sud, mais aussi au racisme, il faut bien l’avouer, qui continue à prévaloir en Amérique et même entretenu par certains personnages tels qu’un certain Donald Trump. La cicatrice reste bien ouverte, le problème continue de hanter l’Amérique, et pour ma part je pense que Hollywood a su plutôt bien l’adresser au fil des années. La littérature a aussi jouer son rôle. En tout cas, après ce préambule un peu beaucoup long, voici une liste de films, beaucoup d’entre eux oscarisés, qui me vient à l’esprit:
    – Gone with the wind (Autant en emporté le vent), de 1939, le chef d’oeuvre absolu.
    – Guess who’s coming for diner (Devine qui vient dîner), de 1967, un autre chef d’oeuvre dans son genre, en noir et blanc, de Stanley Kramer avec Spencer Tracy, Katharine Hepburn et, bien sûr, l’acteur de service du moment pour l’emploi Sidney Poitier, pour traiter des préjugés raciaux.
    – In the heat of the night (Dans la chaleur de la nuit), 1967 encore, avec Rod Steiger et…Sidney Poitier. Le racisme vaincu par l’intelligence
    – The butler (Le majordome), plus récent, 2013, avec Forest Whittaker et Oprah Winfrey. Je cite celui-là parce que l’histoire se passe à la Maison Blanche, couvre une période présidentielle de Einsenhower à Reagan (7 présidents) et la question du racisme, même en ce lieu suprême, y est présente.
    – The help (La couleur des sentiments), 2010, un petit chef d’oeuvre pour évoquer la ségrégation au travers des femmes domestiques noires dans une petite ville du Mississippi en 1962. Ce film n’a pas connu un grand succès en France, et pourtant…
    – Green Book bien sûr, la ségrégation du sud traitée, en 1962 encore, avec subtilité et avec plus d’humour que le précédent.
    Une réplique pour terminer et pour illustrer avec humour les préjugés là-bas, non seulement raciaux, mais entre blancs eux-mêmes: Tony, le chauffeur, le rital new-yorkais, cogneur naturel en toutes circonstances, à qui un quidam mal mené lui demande s’il est un flic, répond “do I look Irish?”. Eh oui! l’intégration n’a pas toujours été facile pour les irlandais, les préjugés ont la vie dure, alors vous pensez bien que pour les africains il y a encore du chemin à parcourir.

  3. Eh bien moi, lorsque je cherche la critique de la critique d’un film que je n’ai pas vu, je ne trouve rien à dire. Surtout lorsqu’elle est bienveillante. Dans ce cas, selon l’adage bien trempé : « Alors ferme ta gueule ».
    Oui mais j’aime bien être là.
    Alors que dirai-je si ce n’est qu’il est toujours agréable de lire quelqu’un qui aime ce qu’il fait, qui le fait bien, à l’instar de l’artiste sculpteur à l’ouvrage qui, par sa maestria, vous en bouche un coin.

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