Le stockfisch et la méduse

Couleur café 9

Le Soufflot, rue Soufflot

 Cet après-midi, je me suis installé tranquillement avec ma canne anglaise et mon iPad à la terrasse du café Soufflot. Il faisait doux et j’avais soigneusement choisi une table à l’extérieur, avec banquette en vannerie perpendiculaire au trottoir. De cette manière, je faisais face au bas de la rue, avec en horizon la cime des arbres du Luxembourg. J’ai commandé mon demi pression à un garçon pour une fois aimable, qui m’a servi dans les deux minutes une bière très comme il faut.

J’ai sorti mon iPad, je l’ai ouvert et je l’ai connecté à Internet par le biais du réseau wifi du bistrot. Ça a marché tout de suite.

Tout allait donc bien, très bien même. J’étais en paix avec le quartier pour ne pas dire avec l’Univers, dans des dispositions d’esprit parfaites pour travailler mon texte sur cette gentille petite scène dont j’avais été le témoin il y a quelques mois dans un autre bistrot, celui du haut de la rue Gay-Lussac, et à laquelle j’avais donné comme titre provisoire: « Le bon, la brute et les enfants ».

J’ai entrepris de relire l’ébauche que j’avais écrite le jour même de la scène.

Et puis, c’est arrivé. J’ai commencé à percevoir la voix d’une cliente installée à une rangée de tables vides de moi. Au bout d’un instant, je n’entendais plus que ça : sa voix, et surtout son rire.

Bâtie comme une méduse, elle me fait face, vautrée sur sa chaise en rotin, la totalité du bras droit posée sur le dossier de la chaise voisine. Elle porte d’horribles petites lunettes à monture rose, qu’elle a relevées jusqu’au milieu du crâne sur ses cheveux châtain. Elle doit avoir trois douzaines d’hivers. Son compagnon de table me tourne le dos. C’est un maigre barbu à peu près du même âge. Ses épaules sont étroites. Il s’agite beaucoup, lève les bras, se retourne souvent, ce qui me permet de constater son absence quasi-totale de menton (d’où la barbe). Son nez prolonge la ligne de son front. Pourtant, il ne fait pas grec antique du tout. Je note un début de calvitie. Il est équipé de lunettes de soleil d’écaille et d’une grosse serviette en cuir rouge à soufflets avec une longue bandoulière qui doit lui permettre de la porter au côté. Sa voix ne me gêne pas, sans doute un peu étouffée par sa barbe, sauf quand il l’élève pour mieux marquer un effet.

Car, il la drague, c’est évident. Pourquoi le stockfisch veut-il sauter le mollusque, je ne saisis pas, mais il n’est pas difficile de comprendre sa technique: il la fait rire. Et il y arrive très bien. Elle rit pratiquement sans arrêt, toujours de la même manière: de cinq à sept han successifs, han-han-han-han-han-han, dont la note, mais pas la puissance, descend du premier au dernier han tandis que son visage rougit. Il s’écoule rarement plus de dix secondes entre deux rafales de han. Le stockfisch doit être inépuisablement drôle, car la scène, qui avait commencé avant que j’arrive, aura bien duré une heure en ma présence. Je ne peux pas juger de la qualité de son humour ou de son esprit car je ne saisis pas ce qu’il dit (la barbe, toujours la barbe). Une autre possibilité serait qu’il ne soit que moyennement drôle, mais que la méduse ait très envie de le prendre dans ses filaments.

C’est insupportable, je les déteste. Du coup, la seule chose que je peux écrire, c’est cette horrible diatribe, ce cri de haine.

Je me lis et me relis, et je me dis que je vais l’adoucir, que je vais trouver une pirouette qui mettra en évidence mon humanité, ma bienveillance. Mais c’est l’inverse qui se produit. J’empire mon texte à chaque relecture, j’y insère des détails que je n’avais pas notés en première écriture. Je suis méchant, je sais. J’ai beau me dire que ces gens-là sont en train de passer du bon temps (avant d’en passer du meilleur), qu’ils en ont bien le droit, qu’ils disent  peut-être des choses intelligentes, que leur vulgarité fausse mon jugement….Mais au moment où j’écris ce début de contrition, je n’y crois même pas.

Je n’en peux plus, je vais laisser ma bière inachevée et m’en aller. Mais, à leur table, quelques mouvements d’un type nouveau me font comprendre qu’ils vont partir. Ils vont partir, ils partent, ils sont debout, ils fouillent chacun dans leur porte-monnaie pour y trouver leur juste quote-part de la dépense, ils discutent de l’opportunité de laisser un pourboire et de combien. Elle rit encore -han-han-han-han. Je vais exploser. Non, ils s’en vont, il faut tenir. En remontant la rue Soufflot, ils passent à côté de moi : han-han-han-han-han.

Ils sont partis.

La terrasse du café retrouve son calme. Un couple d’américain assis à côté de moi a voulu tenter l’andouillette. Deux jeunes filles face à face contemplent contemplent des feuillets couverts de stabylotages. Les étudiants de la Fac de Droit descendent la rue Soufflot en discutant tandis que les lycéens de Louis le Grand …

Je n’ai plus de sujet.

Le stockfisch et la méduse me manquent déjà.

2 réflexions au sujet de « Le stockfisch et la méduse »

  1. Pourquoi affubler de noms d’oiseaux celles et ceux qui ne portent pas de faux-cols d’un centimètre et demi?

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