Les frères Sisters – Critique aisée n°134

Critique aisée 134

Les frères Sisters
Jacques Audiard – 2018
John C.Reilly, Joaquin Phoenix, Jake Gyllenhaal, Riz Ahmed

Pour la première fois, Jacques Audiard se lance en Amérique. Avec un western, en plus. L’Amérique, souvent, c’est dangereux pour le cinéma français et l’Ouest encore bien davantage. Mais Audiard ne s’en sort pas mal du tout.

Dans sa structure générale, le film est très classique : deux hommes à cheval qui en poursuivent deux autres à travers l’Orégon et la Californie vers une confrontation que l’on croit deviner. L’imagerie est classique également : longues et lentes chevauchées à travers les plaines, les forêts et les montagnes, bivouacs au bord des torrents, couchers de soleils somptueux, dialogues réduits à l’essentiel, aurores grises et froides, villes champignons de la ruée vers l’or, bruyantes et sales, où le danger est à chaque coin de bar.

Les frères Sisters, c’est ça, mais pas seulement comme on dit aujourd’hui. Parce que les deux poursuivants sont spéciaux : deux frères, crasseux, dont l’un est une tête brulée, un surdoué du colt, un alcoolique violent alors que l’autre, sous un aspect de brute encore plus épaisse, est presque sensible, presque intelligent, presque romantique. Pourtant, dans leur métier de tueur, les deux Sisters se complètent l’un l’autre. Ils sont d’une efficacité redoutable.

A quelques jours de cheval devant eux, les deux hommes poursuivis vivent dans un monde différent :  L’un est chimiste, confiant, humaniste, rêveur de phalanstère — a-t-on jamais parlé de phalanstère dans un western ? — l’autre est détective privé — a-t-on jamais vu un détective privé dans un western ? — perturbé par son enfance, intellectuel — il écrit un journal —, hésitant. Tous les deux sont bien propres, bien habillés et ne veulent de mal à personne, tout le contraire des Sisters.

Bien sûr, les deux mondes vont se rencontrer, mais pas comme on le croit et, aux deux tiers du film, l’histoire va se retourner vers un dénouement imprévu que, comme d’habitude, je ne révèlerai pas.

Il n’y a pas que les personnages du film qui soient surprenants : par des scènes de combat de nuit comme je crois n’en avoir jamais vues ni entendues, par des dialogues presque surréalistes entre tueurs  — l’un des frères Sisters reproche à l’autre son vocabulaire sophistiqué —, par des gros plans presque subliminaux sur l’œil abimé d’un cheval, sur un membre coupé ou sur le corps disloqué du même cheval, petit à petit, discrètement, Audiard distille sa différence. Il s’en sort très bien.

2 réflexions au sujet de « Les frères Sisters – Critique aisée n°134 »

  1. « A-t-on jamais vu un détective privé dans un western »? Je crois en avoir croisés ça et là, des employés de l’Agence Pinkerton, mais tout de suite je ne me souviens plus dans quels westerns. Pinkerton est l’inventeur de cette agence au 19ème siècle. L’expression « private détective » n’existe pas en amérique (un faux ami), mais la profession se porte bien surtout dans les romans policiers, un genre devenu célèbre avec Dashiell Hammet (Sam Spade), Raymond Chandler (Philip Marlow), et beaucoup d’autres plus récents.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *