Dialogue avec Jules César

—Vous, là-bas !

La voix est impérieuse. La salle reste silencieuse.

—Eh ! Vous, là-bas ! Le type vautré, là, avec un drôle de manteau !

Je regarde autour de moi. Dans la faible clarté que diffuse l’écran de cinéma, je ne vois personne qui puisse répondre à ce signalement.

—Dites-donc, vous ! Vous voulez que je descende ?

Cette fois-ci, c’est certain, c’est à moi qu’il parle. Je me redresse un peu dans mon fauteuil.

—Qui, moi ?

—Ah, enfin ! Oui, vous ! Vous allez laisser faire ça ?

***

Quand j’étais entré tout à l’heure au Champollion, c’était juste la fin du générique. Je n’avais pas eu de mal à trouver une place, car il n’y avait presque personne dans la salle. Comme il faisait un peu froid, j’avais relevé la capuche de mon duffelcoat et je m’étais calé dans mon fauteuil, la nuque posée sur le dossier de mon siège et les genoux remontés contre le dossier du siège de devant.

C’est la deuxième fois cette année que je viens voir Jules César, enfin je veux dire, le film “Jules César“. Ça doit faire une quinzaine d ‘années que je le vois une ou deux fois par an. Je le connais par cœur, chaque plan, chaque réplique, chaque geste, chaque expression, et même chaque lourdeur de traduction dans les sous-titres. Mais ça ne me gêne pas. C’est même ça qui me plait : l’absence de surprise, le déroulement inexorable du destin, le sentiment de supériorité que me donne la connaissance de l’avenir.

Je me suis dit encore une fois qu’il fallait que je fasse attention à ne pas prononcer trop haut mes répliques préférées. Les gens n’aiment pas quand ils entendent quelqu’un dans la salle dire “Friends, Romans, Countrymen, lend me your ears” en même temps que Marlon Brando.

Au début, le film s’était déroulé normalement : les conspirateurs, la confiance de César, l’inquiétude de Calpurnia, et puis le cortège vers le Théâtre de Pompée où doit se tenir la séance des Ides de Mars du Sénat.

Et c’est juste après qu’il ait négligemment écarté l’homme qui voulait l’avertir du complot, au moment où il gravissait les premières marches du théâtre que les choses sont devenues étranges. Tout d’abord, le film a commencé à ralentir : les images devenaient saccadées, la musique semblait venir du fond de la mer. Et puis, tout s’est figé sur César, de profil, en plan américain, regardant vers le sol, avec, derrière lui, au second plan, Brutus et Cassius, immobiles, dans un silence total.

J’ai pensé : “La barbe… panne de projecteur… juste à ce moment… “

Et c’est alors que, César s’est animé. Tous les autres personnages demeuraient statufiés, mais César s’animait. Il s’est tourné face caméra et a prononcé ses premiers mots : “Vous, là-bas !”. A ce moment, la première chose qui m’a frappé n’était pas le coté surréaliste de l’image projetée, ni le fait que la réplique n’était pas dans le texte de Shakespeare, mais qu’elle était dite en français.

Et puis le dialogue s’est engagé :

—Ah, enfin ! Oui, vous ! Vous allez laisser faire ça ?

­—Laisser faire quoi ?

—Eh bien, mais… me laisser entrer là-dedans. Vous savez très bien ce qui va s’y passer. Vous allez laisser faire ça ?

—Mais qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ?

­—Je ne sais pas moi, quelque chose ! Quelque chose qui puisse changer cette histoire !

­—Vous êtes drôle, vous ! Vous croyez qu’on peut changer l’Histoire comme ça ! Avec la meilleure volonté du monde, je ne pourrais même pas changer le film. Vous croyez que le metteur en scène serait d’accord ? Surement pas ! C’est qu’il n’était pas commode, Mankiewicz. Sans parler des ennuis que j’aurais avec la Metro-Goldwyn-Mayer. Et puis, il faudrait réécrire complètement la pièce de Shakespeare. Et ça, vraiment, ce serait un sacré boulot. Changer l’histoire, vous vous rendez compte ?

—Je l’ai bien fait, moi ! Écoutez mon vieux, je sais ce que vous avez écrit sur moi. Vous êtes le seul à avoir compris qui j’étais vraiment. Votre Mankiewicz n’a fait que recopier Shakespeare qui n’avait fait que lire Suétone, qui n’avait fait que lire Plutarque, qui lui-même n’avait rien compris à Jules César.
Mais vous, c’est différent. Vous avez compris que je n’étais pas qu’un habile militaire avec de la chance, pas qu’un simple politicard ambitieux, ou un efficace homme d’état réformateur. Vous avez cherché, trouvé et compris. Avec ma dernière lettre à Octave, vous avez découvert mon goût pour l’art, pour la philosophie, l’éloquence, mon admiration pour Cicéron. Et surtout, vous avez connu mes intentions, celles de renoncer définitivement au pouvoir en ce beau matin des Ides de Mars.
Alors, vous savez tout ça et vous allez laisser faire ? Vous allez me laisser entrer dans cette salle pour me faire trucider par cette bande de ploutocrates. C’est très désagréable vous savez, surtout ce premier coup de dague qui me transperce la main.
Faites quelque chose, bon sang !

—Ecoutez, je suis très ennuyé. Il faut que je réfléchisse… Bon, mettons que j’arrive à changer quelque chose. Attention, je n’ai pas dit que j’allais le faire, hein ! C’est une simple hypothèse…. Donc, mettons que vous vous retiriez à la campagne, à Athènes ou ailleurs. Mettons que vous y couliez des jours heureux jusqu’à l’âge de 88 ans. Mettons que vous écriviez un traité d’astronomie, ou de philosophie, ou un recueil de poésie, ou même que vous vous mettiez à la sculpture. Pensez-vous que votre gloire en sera grandie ? Je veux dire, qu’elle sera plus grande que celle que vous avez acquise jusqu’ici. Ne craignez-vous pas qu’une œuvre artistique médiocre ou même seulement moyenne —car, sauf votre respect, elle a toutes chances de l’être­— ne craignez-vous pas qu’elle ne fasse oublier l’œuvre immense que vous avez accomplie comme militaire puis comme homme d’état pour la plus grande gloire de Rome et pour le progrès des civilisations à venir ?
Non, vraiment, ce serait dommage. J’hésite beaucoup, vous savez, j’hésite…

Pendant que je pense ainsi tout haut, j’aperçois deux silhouettes qui s’approchent de moi en se faufilant entre les fauteuils. Ils ont beau porter des tenues de ski, aucun doute possible, je reconnais Joseph L.Mankiewicz et William Shakespeare.

Mankiewicz me souffle à l’oreille :

—Vous savez, moi, si William est d’accord, je veux bien refaire mon film.

Mais Shakespeare a entendu :

—Il n’en est pas question, Joseph ! Je suis bien trop vieux pour refaire tout ce boulot ! Et puis ma pièce est très bien comme ça. Changer Jules César ! Non mais, sans blague ! Vous rêvez, mon vieux ! Il faut vous réveiller !

Shakespeare n’a pas l’air content du tout. Il me secoue l’épaule :

—Eh ! Oh ! Réveillez-vous, Monsieur ! Réveillez-vous. Il faut partir. Il y a une panne de projecteur. On va vous rembourser votre ticket, mais maintenant, il faut partir, Monsieur.

 

2 réflexions sur « Dialogue avec Jules César »

  1. Moi aussi j’ai admiré le style mais aussi l’histoire de ce texte. En tout cas je n’ai pas dormi en route. J’irai jusqu’à conseiller à Philippe de retourner au vieux Champollion quand y repassera l’Othello version Orson Wells ce qui pourrait nous offrir une nouvelle bonne nouvelle. Cependant , René-Jean, j’ai également apprécié cette fois ton intervention divine, même si je suis un peu jaloux que seuls toi et Philippe aient le privilège énorme, d’après toi, d’avoir compris quelque chose dans sa vie. Va falloir que je continue mes recherches sapristi!

  2. Toute Oreille… qui traîne… est à prendre!

    “Friends, Romans, Countrymen, lend me your ears”

    Effectivement, si César n’avait pas été BRUTUSment assassiné… que serait devenu sa légende?

    C’est Bataille, l’écrivain romancier qui nous rappelait, après Lénine, que toute société est fondée sur un crime collectif… Entre assassins règne la confiance mafieuse génèratrice d’Omerta. Ce code secret familial exclut toute conversation avec les non-parricides.

    Mais c’est là une considération psycho-sociologico politique qui n’intéresse pas le lecteur…

    Revenons donc à cette oreille prêtée…

    Il n’y a pas que César qui se soit présenté comme co-locataire des oreilles du peuple!

    IL semble que l’archange Gabriel soit un spécialiste du genre. D’abord en parlant tout bas à l’Oreille de Marie, il a réussi à lui faire un petit Jésus, en transperçant de son épée ondulante son tympan (dont personne ne s’est assuré de la virginité) il a épargné l’Hymen, ce qui constituait un point de départ extraordinaire pour une grande légende, mais comme pour consolider cette histoire, il fallait que ce Jésus ne meurt point dans sa baignoire après avoir mal vieilli. Il était donc indispensable qu’il soit crucifié; sinon point de Christianisme dont le symbole n’est pas Jésus mais sa croix!

    Mais l’archange Gabriel ne s’est pas satisfait de l’oreille de la sainte Vierge, il s’est aussi envoyé celle de Mahomet pendant quelques années, juste le temps nécessaire pour qu’il fasse écrire (Mahomet étant illettré ce qui ne l’empêchait pas d’être bon commerçant et bon guerrier, deux qualités de Trump) les versets du Coran… à l’envers d’ailleurs, l’arabe coranique s’écrivant de droite à gauche… Un peu comme la politique française!

    Moralité si vous voulez vivre en paix, ne laissez jamais traîner vos oreilles!

    Ceci dit, j’ai admiré le style du texte de Philippe qui est comme moi le seul à avoir compris quelque chose dans sa vie… heureusement ce n’est pas la même chose!

    Bien que, moi j’adhère à ce qu’il a compris! C’est sans doute le style qui fait que je lui prête mes yeux… et ce qu’il y a derrière!

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