Un couple inachevé (11)

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Or, le contrat et l’assureur n’existaient que dans les dossiers que tenait Aurélie. Le risque était grand que le pot aux roses ne soit découvert, mais Jean-François Combes qui ignorait l’existence de cette assurance ne s’intéressa pas à la question. Aurélie perdait la ressource correspondante, mais elle était sauvée. Avec le nouveau patron, il y avait même des chances pour que ses malversations deviennent encore plus aisées qu’avec l’ancien.

11- Le fils Combes

Jusqu’à ce qu’il atteigne l’âge de trente-sept ans, la vie de Jean-François Combes fut facile. Il n’y a pas grand-chose à dire de son enfance : ce fut celle d’un petit garçon de la bourgeoisie moyenne dans une jolie petite ville du centre de la France, une vie confortable et sans histoire. Devenu demi-pensionnaire puis interne au lycée Gay-Lussac de Limoges, il passa sans trop de difficultés l’examen du baccalauréat de la série “Économique et sociale”. Seul héritier mâle de Bernard Combes et destiné depuis sa naissance à diriger un jour l’entreprise familiale, son avenir n’était pas pour lui une préoccupation. Partisan non pas du moindre effort mais d’un effort raisonnable, il refusa d’entrer dans une classe préparatoire aux grandes écoles et préféra rejoindre une école de gestion à prépa intégrée du côté de Carpentras. Il en sortirait au bout de cinq ans avec largement tout ce qu’il fallait savoir pour diriger une boite de soixante personnes. Tout au long de son adolescence, son père lui avait imposé deux ou trois visites par an à l’usine. Il disait bonjour à quelques ouvriers, on lui expliquait le pourquoi et le comment d’une ou deux machines, puis il partait déjeuner au restaurant avec son père.  Celui-ci tentait de l’intéresser au fonctionnement de l’entreprise pendant les hors d’œuvre. Après, ils parlaient d’autres choses. Son père l’avait aussi emmené en visite chez quelques fournisseurs et quelques clients à Limoges, à Béthune et même deux fois à Paris. Aux yeux du jeune Jean-François, tout ce que faisait son père semblait plutôt agréable et pas bien difficile. Il suffisait d’être aimable et de bonne humeur avec tout le monde, de serrer les mains des ouvriers, de poser deux questions sur leur machine, de faire la bise au personnel féminin et, avec les clients, d’être d’encore de meilleure humeur, de prendre des nouvelles de leurs familles, de savoir commander le vin du déjeuner et de garder les discussions sérieuses pour la fin du repas, si possible même sur le parking du restaurant.

Quand, à la rentrée 1995, Jean-François vint s’installer à Carpentras dans la maison des étudiants de l’IHECMG (Institut des Hautes Études de Commerce, Marketing et Gestion), il réalisa que la vraie vie commençait à dix-huit ans.  L’Institut était mixte, bien entendu, les chambres à deux étaient spacieuses et confortables et son cothurne, décontracté. Les cours magistraux n’étaient pas trop nombreux et l’assiduité pas vraiment contrôlée. Il disposait d’un argent de poche raisonnable et d’une Peugeot 207 qui lui avait été offerte en récompense de son baccalauréat. Pour le pensionnaire timide et un peu mou qu’il avait été pendant ses années du lycée, il y avait de quoi exploser. Il explosa, mais de façon contrôlée. Au bout de trois semaines, il avait fait une sélection des cours dont on pouvait se dispenser, ce qui lui avait dégagé pas mal de temps libre. Il le passait surtout avec son cothurne, Anthoine (avec un h), un grand et beau garçon d’une bonne famille lyonnaise de négociants en vin. Bien que beaucoup plus aisés que les parents de Jean-François, ceux d’Anthoine tenaient les cordons de sa bourse beaucoup plus serrés. Il n’avait pas de voiture et ne disposait que de relativement peu d’argent de poche, ceci en représailles de ses échecs scolaires précédents qui l’avaient finalement fait atterrir à l’IHECMG. Les deux garçons devinrent amis, se complétant l’un l’autre, Jean-François, timide et gauche mais possédant voiture et argent de poche, Anthoine, sans moyens financiers, mais drôle et séducteur.

Ils commencèrent par fréquenter le Petit Serrois. C’était un café-tabac, rendez-vous des jeunes un peu aisés de Carpentras. A l’écart de la ville, sur la route de Malaucène, l’établissement offrait plusieurs avantages : de la musique, des sandwiches, des jeux parfaitement adaptés à sa clientèle et un éloignement relatif, rempart contre les visites inopportunes des parents de cette belle jeunesse. En semaine, il était ouvert jusqu’à une heure du matin, et le samedi jusqu’à trois heures. Son parking ne désemplissait pas de scooters, de motos et de petites voitures nerveuses et customisées, dont la 207 de Jean-François qu’il avait équipée d’un échappement Abarth, d’une suspension surbaissée et d’un avertisseur quatre tons. À Pâques, sur la suggestion d’une fille qu’ils draguaient tous les deux, Anthoine et Jean-François partirent avec elle à la découverte d’Avignon. Ce fut une nouvelle révélation : Avignon, ses remparts, son Palais des Papes, ses cafés, ses étudiantes étrangères, ses touristes émerveillées, tout cela à moins d’une demi-heure de voiture. Les deux garçons en furent séduits au point que cela affecta gravement leur présence aux longs après-midis du Petit Serrois et aux cours de l’IHECMG. On aurait pu craindre que la vie de bâton de chaise qui fut la sienne à partir de sa découverte de la Cité Papale n’affecte les résultats scolaires de Jean-François, mais il n’en fût rien. En effet, durant ses deux années de préparation intégrée, à chaque fois qu’arrivait un partiel, il se réservait une semaine complète de travail assidu, ne sortant de la bibliothèque que pour manger, courir un peu ou rentrer se coucher. Il s’avéra que c’était suffisant pour lui assurer tout d’abord le passage en deuxième année de préparation puis l’intégration proprement dite en première année. Le sens de l’organisation d’un bachotage efficace venant avec la maturité, Jean-François passa ses dernières années à l’IHECMG en roue libre. Après un stage de six mois à Saragosse chez un fabriquant de cercueils ami de son père, il reçut à son retour d’Espagne son diplôme d’ancien élève en même temps qu’une BMW série 1.

Après quelques mois de vacances, qu’il passa en grande partie avec Anthoine entre les propriétés de sa famille à Val d’Isère et à Bormes les Mimosas et quelques excursions en Italie, en Espagne et à Paris, Jean-François finit par se résoudre à rentrer à Saint-Yrieix pour annoncer à son père qu’il était désormais prêt à entrer chez Combes & Fils.

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