Le vaniteux

Vous l’avez un peu connu dans les années soixante-dix. C’était l’époque où vous fréquentiez encore les cocktails professionnels et les déjeuners d’affaire.

S’il fallait le décrire d’un mot, vous diriez qu’il était rond. Pas vraiment gros, mais rond. Son corps, enveloppé dans des habits ajustés exactement à ses mesures, donnait une impression de densité. La plupart du temps, il portait des vêtements de “sportsman”, à l’anglaise, très chic. Il avait l’habitude de les acheter dans un magasin spécialisé de l’avenue de la Grande Armée. Mais, sur sa silhouette de Tartarin, ces tenues donnaient un air apprêté et désuet, presque comique : on avait l’impression qu’il allait entrer en scène dans une pièce de Feydeau.
Son visage était souvent luisant d’une légère transpiration. Il avait la cinquantaine, il était volubile, enjoué, joyeux et moustachu et, la plupart du temps, aimable.
Célibataire, divorcé sans doute, des enfants peut-être ; personne n’en savait rien car il n’en parlait jamais.
Fondateur, unique actionnaire et directeur d’un cabinet de conseil, ses revenus étaient conséquents.

Son appartement, dont les fenêtres donnaient sur le Bois de Boulogne, était très confortablement installé, à l’anglaise, comme ses vêtements. Disséminées dans la pièce principale, de petites lampes éclairaient ici un bureau, là un canapé, ailleurs une console couverte d’objets érotiques africains ou une commode chargée de verres et de flacons d’alcools ambrés. Quelques buches flambaient doucement dans une cheminée devant la gueule ouverte d’un ours blanc aplati au sol. Accrochés au mur de la cheminée, des massacres de cerfs et de sangliers et des trophées de pêche semblaient surveiller la pièce de leur œil vitreux. Sur les autres murs, des peintures anglaises du XIXème siècle exaltaient la chasse à courre et le tir à la grouse. Sur le bureau, un pistolet du XVIIème servait de presse papier, tandis qu’un kriss malais dépassait d’une énorme chope de bière aux armes du Manila Boat Club. Sur la table basse qui enjambait la peau de l’ours, un seul gros livre de photos consacré à la vie d’Ernest Hemingway. Ces meubles confortables, ces alcools forts, ces gravures et ces trophées étaient réunis dans l’intention délibérée d’établir indiscutablement la distinction britannique et la virilité cynégétique de leur propriétaire.

Pourtant, le personnage n’était pas complètement homogène. On se serait attendu, par exemple, à ce qu’il possède un véhicule tout terrain, anglais ou allemand, ou à la rigueur un break américain puissant et robuste. Or, il pilotait un très élégant et très féminin petit coupé italien, une Lancia Fulvia Zagato.

Il saisissait toutes les occasions pour vous inviter à venir prendre un verre chez lui et quand il vous recevait, transpirant de plaisir, il commençait par vous offrir un whisky des iles Hébrides ou un Armagnac hors d’âge. Alors, tout en faisant tourner son verre comme il se doit, il vous prenait par le coude et vous guidait à travers la pièce pour vous raconter son salon.

—Vous voyez ce dix-cors, là ? Eh bien, ce n’est peut-être pas grand-chose mais c’est mon préféré. Vous voulez savoir pourquoi ? Eh bien, mais parce que c’est mon premier. Je l’ai tué il y aura quinze ans en novembre. C’était ma première chasse au gros, chez un client, du coté de Compiègne. Un type sensationnel, très grosse fortune. Il m’avait invité parce que je l’avais sorti brillamment d’une affaire difficile sur laquelle tous les autres se cassaient les dents depuis des années. Depuis, il ne peut plus se passer de moi. Une seule balle, à plus de cent mètres. Un coup de maitre, m’avait-il dit, presque impossible avec la carabine 30/30 que l’on m’avait prêtée. A l’époque, je ne possédais que de deux calibres 12 à canons superposés. Moi, modeste, je disais mais non, mais non, c’est la chance du débutant.

—Juste en dessous, là, c’est un saumon sauvage du Canada, un kisutch. C’est le poisson le plus difficile à remonter. Je l’ai pris dans les Rocheuses de Colombie Britannique. J’étais parti là-bas tout seul avec un guide, Nuu-tcha, un indien Nootkas. Trois jours dans la neige et le froid. A un moment, le chauffage du camping-car est tombé en panne. Heureusement, j’avais apporté du scotch. Nuu-tcha, il n’avait jamais bu d’alcool. On a pris une de ces cuites ! Depuis, l’indien, il m’adore. En partant, je lui ai fait cadeau de mon sac de couchage de chez Monclerc. En retour, il m’a offert sa dent de requin. Regardez, je l’ai faite monter en épingle de cravate.

A un moment ou à un autre, un petit homme en pantalon et chemise de soie noirs entrera dans le salon. Il demandera s’il peut fermer les rideaux, ou il arrangera les buches dans la cheminée, ou il annoncera qu’Untel attend Monsieur au téléphone, puis il ressortira silencieusement. Votre hôte vous dira alors :

—C’est Manuel. C’est un Philippin. Je l’ai ramené avec sa femme de mon dernier voyage en Indonésie. Il me sert de majordome, de cuisinier, de chauffeur, d’homme à tout faire en quelque sorte. Mais c’est surtout un ami. Il m’adore. Je lui ai aménagé une petite chambre de bonne dans l’immeuble, en demi sous-sol. Il y a même une lucarne qui donne sur la cour. Vous savez, ces gens-là n’ont pas besoin de grand-chose, vu d’où ils viennent… Sa femme tient ma maison de campagne près de Rambouillet. Elle s’appelle Cora. Elle m’adore aussi… Elle fait la cuisine à merveille… Dites moi ? Vous chassez, bien sûr ? Il faudra absolument que vous veniez chez moi à La Renardière. Vous verrez, c’est un des plus beaux territoires de chasse de la région. Tout le monde me le dit. On chasse tous les jeudis…

—Puisque vous êtes chasseur, ceci va certainement vous intéresser… Ah non ? Vous ne chassez pas ? Tiens j’aurais cru pourtant… Le golf alors ? Non plus ? Tiens ! Ecoutez, il faut absolument que vous vous y mettiez. Allez donc de ma part au Club de la Sabretache et demandez Christopher. C’est un professeur extraordinaire. Cher, très cher, mais extraordinaire. C’est lui qui m’a tout appris. C’est devenu un ami. Je l’appelle Chris, mais lui, par jeu, il continue à m’appeler Monsieur…Il me dit toujours : “S’il vous plait, Monsieur, ne tenez pas votre wedge comme une canne à pêche !”…

—Un autre Armagnac ? Ah ça, je suis sûr que ça va vous intéresser. Ce sont de petites figurines érotiques d’Ouganda. On les fabrique avec des capsules de bouteilles de bière. C’est très, très rare. C’est une jeune africaine qui me les a offertes. Je l’avais rencontrée au bar de l’hôtel. Une grande fille très belle. Elle parlait un anglais presque parfait. Elle était d’une très bonne famille du coin, mais ruinée à cause de la sécheresse, m’a-t-elle dit. Nous avons passé une soirée inoubliable. Les deux nuits suivantes aussi, d’ailleurs. Forcément, elle est tombée follement amoureuse de moi. Le jour de mon départ, elle était bouleversée. Alors, je lui ai donné un peu d’argent pour sa famille. Elle en dansait de joie, la pauvre ! En retour, elle m’a offert ces petits objets traditionnels, en souvenir de nos nuits, comme elle a dit avec des sanglots dans la voix… Enfin, c’est bien triste pour elle, mais qu’est-ce que vous voulez, je n’allais quand même pas la ramener à Paris !

—Bon, parlons de vous maintenant ! Qu’est-ce que vous, vous pensez de ce tableau ? C’est abstrait, je sais, mais j’aime beaucoup quand même. Je l’ai acheté il y a quatre ans, directement à l’artiste, un type plein de talent… Je lui donne des conseils. En fait, il me doit tout. Je l’ai présenté à beaucoup…

C’est à ce moment-là que vous vous souviendrez brusquement d’une obligation à laquelle vous ne pouvez absolument pas vous soustraire, un truc d’affaires ou de famille, un truc à l’autre bout de Paris, un truc du genre qui vous oblige à partir confus mais tout de suite, enfin un truc… Votre hôte se désolera :

—Ah, c’est bien regrettable. Je n’ai pas eu le temps de vous parler de mon bateau, ni de ma … Bon, bon, je vous laisse partir. Mais il faut absolument que vous veniez diner un soir. Tenez, mardi prochain. Je réunis mes meilleurs amis. Nous serons… Ah, vous êtes pris ! Le mardi suivant aussi ? Et après ? Vous partez en province. Comme c’est dommage ! C’est ça ! On se téléphone. Eh bien, à bientôt, cher ami. J’ai été ravi de pouvoir discuter avec vous !

(Première publication : janvier 2018, toujours d’actualité)

Bientôt publié

26 Avr, 07:47 Le Cujas (56)
27 Avr, 07:47 Tableau 345
28 Avr, 07:47 Le bas de la colonne
29 Avr, 07:47 Le Cujas (57) 

6 réflexions sur « Le vaniteux »

  1. @Philippe. J’ai un doute aussi ..C’est peut-être Wolinski en effet.

  2. À la réflexion, je me demande si le dessin évoqué n’était pas plutôt de Wolinski.

  3. Je connaissais le dessin de Siné mais ce n’est pas lui qui m’a inspiré le personnage. Le modèle, sur lequel j’ai déjà écrit et très peu brodé, est un courtier en assurance que j’ai connu dans les années 70 et comme on en fait plus aujourd’hui, tous rachetés qu’ils ont été par de grands groupes US ou français. J’ai inventé son domicile parisien que je ne connaissais pas par extrapolation de son pavillon de chasse. Ce qui m’avait frappé chez lui, c’est qu’il était persuadé que tout le monde l’adorait, son chauffeur, son garde chasse, son garagiste, ses employés, son coiffeur, ses serveurs de restaurants, tout le monde.(C’était probablement parfois vrai). Depuis, j’ai rencontré d’autres personnes persuadées comme lui d’être aimé de leurs employés, serviteurs et autres obligés.
    J’avais déjà fait intervenir le bonhomme dans une histoire véritable, bâtie autour de la critique de Fenêtre sur Cour et qui racontait une partie chasse chez le Prince Rainier : “La Princesse, l’Ours et le Chasseur”

  4. Le dessinateur Siné a publié il y a bien longtemps un dessin dans Lui, le magazine de l’homme moderne . L’on y voyait deux personnages dont l’un montrait à l’autre tous les signes de sa réussite sociale, tout comme ton personnage de vaniteux : “ma maison”, “ma voiture”, “ma piscine”, “mon bateau” “ma femme” etc. Sauf qu’à la fin, l’autre baissait son pantalon et lui disait : “mon cul”. Siné a décliné le thème en intitulant une série d’albums “Ma vie, mon œuvre, mon cul”.
    Ne serait-ce pas ce dessin qui t’a inspiré ton personnage de vaniteux ?
    Moi, j’en ai connu un, comme ça. C’était un ami de mon père. Plutôt que demander si tu allais bien, il déclarait : “Tu vois comme je vais bien ?” Je le haïssais … C’est pourquoi je trouve ta chute très … élégante

  5. C’est en pensant à lui que l’Ecclésiaste a dit “vanités des vanités, tout est vanité”.

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