Archives de catégorie : Citations & Morceaux choisis

R.S.V.P.

En 2009, j’ai organisé une fête pour les voyageurs dans le temps dans mon collège de Cambridge, Gonville and Caius, à l’occasion d’un film sur le sujet. Pour m’assurer que seuls des vrais voyageurs dans le temps soient là, je n’ai envoyé les invitations qu’après que la fête avait eu lieu. Hélas, personne n’est venu. J’étais déçu mais pas Continuer la lecture de R.S.V.P.

La parole est à Tom Wolfe

Morceau choisi

En 2012, Everett publie Language : The Cultural Tool, une présentation du matériau linguistique glané en Amazonie qui a la forme d’une étude scientifique rigoureuse et met les points sur les i : la parole, le langage n’est pas le fruit d’une « évolution » de l’Homo Sapiens à l’instar de celle qui a permis à l’espèce de développer la dextérité de ses extrémités supérieures ou une anatomie presque dépourvue de poils. La parole est une fabrication de l’homme, et celle qui explique le triomphe de l’Homo Sapiens sur le reste des créatures vivantes avec une pertinence dont les évolutionnistes ne peuvent même pas rêver.

Extrait de  » Le règne du langage – Enquête sur les origines de la langue » par Tom Wolfe -2016.

Et pan sur le bec à Darwin !

Ma critique aisée de cet essai est faite. Vous pourrez la lire un de ces jours, et là, vous saurez qui est Everett.

ET DEMAIN, DU BON USAGE D’UNE PHOTO DE VACANCES

De l’importance du langage

Morceau choisi

C’est le langage sous toutes ses formes qui a propulsé l’être humain au-delà des frontières étriquées de la sélection naturelle, lui a donné la pensée abstraite et la capacité de planifier l’avenir, ce qu’aucun animal ne peut faire, de mesurer les choses autour de lui et de se souvenir de ces relevés pour la suite, ce qui n’est donné à aucun animal, de concevoir l’espace et le temps, Dieu, la liberté et l’immortalité, et de prendre des éléments de la Nature pour confectionner des outils, que ce soit une hache ou une projection algébrique. Pas un animal n’approche même de loin de ce niveau de développement. La doctrine darwinienne de la sélection naturelle était incapable d’intégrer l’existence des outils, par définition non naturels, et encore moins celle de l’Outil suprême, le Mot. C’est l’inexplicable pouvoir du Mot, de la parole, du langage, qui poussait Darwin dans la folie, et Wallace de l’Autre côté.

Extrait de « Le règne du langage – enquête sur les origines de la langue » par Tom Wolfe -2016.

Je ferai plus tard la critique de ce petit bouquin, un essai passionnant.

ET DEMAIN, UNE NOUVELLE MISSION DE LORENZO

Les chinois voient l’heure dans l’œil des chats

Les chinois voient l’heure dans l’œil des chats.

Un jour un missionnaire, se promenant dans la banlieue de Nankin, s’aperçut qu’il avait oublié sa montre, et demanda à un petit garçon quelle heure il était.

Le gamin du Céleste-Empire hésita d’abord ; puis, se ravisant, il répondit : « Je vais vous le dire. » Peu d’instants après, il reparut, tenant dans ses bras un fort gros chat, et le regardant, comme on dit, dans le blanc des yeux, il affirma sans hésiter : « Il n’est pas tout à fait midi. » Ce qui était vrai.

Pour moi, si je penche vers la belle Féline, la si bien nommée, qui est à la fois l’honneur de son sexe, l’orgueil de mon cœur et le parfum de mon esprit, que ce soit la nuit, que ce soit le jour, dans la pleine lumière ou dans l’ombre opaque, au fond de ses yeux adorables je vois toujours l’heure distinctement, toujours la même, une heure vaste, solennelle, grande comme l’espace, sans division de minutes ni de secondes, – une heure immobile qui n’est pas marquée sur les horloges, et cependant légère comme un soupir, rapide comme un coup d’œil.

Et si quelque importun venait Continuer la lecture de Les chinois voient l’heure dans l’œil des chats

Le Capitaine Fracasse

Morceau choisi

Le Capitaine Fracasse (1863)
Théophile Gautier (1811-1872)

Vous avez peut-être vu dans votre jeunesse, à la télévision en Noir et Blanc du dimanche soir, le charmant film d’Abel Gance de 1942 « Le Capitaine Fracasse » avec cet acteur élégant qu’était Fernand Gravey. Si vous avez eu un peu moins de chance, vous avez sans doute vu, en 1961 ou plus tard, le film du même nom du laborieux Pierre Gaspard-Huit avec cet acteur très physique qu’était Jean Marais.

Mais vous n’avez probablement pas lu le livre de Théophile Gautier qui inspira ces deux films. Vous n’avez peut-être même jamais rien lu de Théophile Gautier, auteur aujourd’hui oublié qui n’a laissé dans nos mémoires étriquées d’aujourd’hui que le gilet rouge qu’il portait à la première d’Hernani.
Romantique engagé, poète, écrivain, critique d’art, il a connu tout le monde et raconté son époque avec humour.
Mais ce qui, pour moi, le caractérise, c’est le style. Vous allez pouvoir en juger sur les extraits du Capitaine Fracasse que j’ai reproduit ci-dessous.
Dans ce mélodrame de cape et d’épée qui Continuer la lecture de Le Capitaine Fracasse

Le livre de l’Éthiopien – 1

L’autre jour, j’ai pris l’autobus 38 et je suis descendu à la station Auguste Comte. Elle est équipée d’un bel abribus et près de l’abribus, il y a un banc. C’est l’un de ces bancs publics à l’ancienne, bien vert, bien solide et bien raide. Près du banc se tenait un homme, maigre, le visage triangulaire, émacié, buriné. Son âge ? Entre quarante et soixante-quinze ans, sans doute. Ses cheveux longs et blancs étaient ébouriffés par le vent qui remontait le Boulevard Saint-Michel, mais sa barbe était celle d’un homme soigné. Sa veste et son pantalon, l’une de tweed à chevrons et l’autre de lin blanc cassé, impeccables mais hors saison tous les deux, flottaient autour de sa silhouette. Ses chaussures de tennis étaient les seules pièces de ses vêtements vraiment usées. Un étranger, certainement, et pauvre de surcroit. Mais de quel pays pouvait-il être ? Alors, je me suis souvenu des ultimes portraits d’Haïlé Sélasssié, dernier empereur d’Éthiopie. La ressemblance était assez bonne. Alors va pour l’Éthiopie.

L’homme avait disposé sur le banc des piles de livres d’occasion. Beaucoup d’entre eux avaient été maltraités. Leurs formats et leurs couleurs étaient disparates et tous les sujets du monde y étaient abordés. L’homme restait silencieux, figé à côté de son banc. Je m’en approchai et jetai un œil dilettante sur les ouvrages. Le vieil Éthiopien sembla sortir de sa stupeur. Avec des gestes d’une délicatesse et d’une souplesse incroyable chez un homme de cet âge, ses mains se mirent à désigner les livres, à les survoler, les envelopper, les soulever d’un endroit pour les reposer à un autre. On aurait dit un prestidigitateur à l’exercice. « Regardez, Monsieur, disait-il. Regardez, comme ils sont beaux. Un euro, un euro seulement, n’importe lequel. Choisissez, prenez votre temps. Un euro, n’importe lequel. Regardez, Monsieur, regardez ! »

Je regardai. Il y avait un petit classique Larousse écorné, Ruy Blas, un euro, un gros livre de photographies du Poitou en parfait état, un euro, une histoire des syndicats d’imprimeurs de Gutemberg à nos jours (1937), un euro, une grammaire espagnole, un euro, un guide Michelin de 1976, un euro, un euro …

L’Éthiopien me plaisait bien et, après avoir passé tout ce temps à examiner son éventaire, je me dis que je ne pouvais pas partir sans rien acheter. Je choisis donc au hasard un volume parmi ceux qui me paraissait en bon état. C’était « Le Printemps n’est plus loin« , un recueil de nouvelles de Gaston Barvaux, édité en 1977 chez La Pensée Universelle. Un euro.

Je fouillai dans ma poche et n’y trouvai que deux pièces de deux euros. J’en tendis une à mon homme. Il me dit qu’il était désolé mais qu’il n’avait pas de monnaie. Je pensai aussitôt que sa journée n’avait pas dû être bonne — ne pas pouvoir rendre un euro quand on vend tout à ce prix-là ne peut pas être l’indice d’un bon chiffre d’affaire. Je lui dis que ça ne faisait rien et qu’il garde les deux euros. Il refusa, j’insistai, il refusa encore… Il refusait toujours quand je fis demi-tour et m’éloignai avec un sourire aux lèvres et mon livre en main. Je n’avais pas fait trois pas qu’il me rattrapa par la manche et me tendit un volume cartonné.

— S’il vous plait, Monsieur, s’il vous plait …

La couverture était remplie d’inscriptions dont je ne pus lire que la plus grosse : « ORIGINES DE LA LITTERATURE FRANÇAISE ». Ça m’allait. J’acceptai le livre, remerciai chaleureusement le bonhomme et le saluai. L’Éthiopien et moi nous séparâmes contents l’un de l’autre.

Un peu plus tard, je fus déçu par une lecture plus attentive des inscriptions qui formaient le titre du cadeau de l’Éthiopien. Elles disaient :

EXTRAITS DES CLASSIQUES FRANÇAIS

ORIGINES
DE
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
DU IXè AU XVIIè SIÈCLE

AVEC UNE INTRODUCTION, DES NOTES PHILOLOGIQUES
ET DES NOTICES LITTÉRAIRES
PAR

GUSTAVE MERLET
Agrégé de l’université, professeur de rhétorique au lycée Louis-le-Grand
Membre du Conseil supérieur de l’instruction publique

OUVRAGE COURONNÉ PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE
DEUXIÈME PARTIE : POÉSIE

PARIS
LIBRAIRIE CLASSIQUE INTERNATIONALE
A.FOURAUT
47, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 47

Au dos, l’année d’édition était indiquée : 1887

C’est le mot POÉSIE qui motivait ma déception, car vous savez que je ne suis pas vraiment amateur de ce genre littéraire. J’aurais préféré la PREMIÈRE PARTIE, mais bon, à cheval donné, et même vendu pour un euro… Alors, j’ai ouvert le bouquin, j’ai commencé à le feuilleter  et je suis tombé là-dessus :

Que sont mi ami devenu
Que j’avoie si près tenu
Et tant amé ?
Je cuit, li vens les a osté ;
L’amor est morte
Ce sont ami que venz emporte,
Et il ventoit devant ma porte.

Le livre m’a dit que c’était de Rutebeuf (1230-1285) et le texte m’a rappelé quelque chose. A vous aussi sans doute, non ? La très belle traduction qu’en avait faite Léo Ferré,  souvenez-vous :

Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L’amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

Voilà, je vous laisse avec la voix de Ferré dans la tête. C’est tout pour aujourd’hui, mais c’est déjà beaucoup pour de la poésie. On y reviendra surement sur le livre de l’Éthiopien. En attendant, vous pouvez toujours écouter ça :

https://www.youtube.com/watch?v=o3zqKZiLDmg

ET DEMAIN, LE CAPITAINE FRACASSE

 

Sentences, maximes et aphorismes

Les gens qui sont myopes d’un œil, presbyte de l’autre et qui louchent par surcroît, sont impardonnables de ne pas voir ce qui se passe autour d’eux.

Le rire est à l’homme ce que la bière est à la pression.

Pourquoi dit-on souvent qu’un appartement est haut de plafond et jamais bas de plancher ?

Une erreur peut devenir exacte, selon que celui qui l’a commise s’est trompé ou non.

Je songe souvent à la quantité de bœuf qu’il faudrait pour faire un bouillon avec le lac de Genève.

L’OS à MOELLE – Pierre Dac

ET DEMAIN, LE LIVRE DE L’ETHIOPIEN, UN CADEAU !

Un livre sur rien

Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui même par la force interne de son style, comme la Terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les oeuvres les plus belles sont celle où il y a le moins de matière. Plus l’expression se rapproche de la pensée plus le mot colle dessus et disparaît et plus c’est beau.

Lettre de Gustave Flaubert à Louise Colet – 16 janvier 1852

Admettez quand même que ça fait des années que Raymond Chandler et moi, on se tue à vous répéter que : « l’histoire, on s’en fout. C’est le style qui compte! »

ET DEMAIN, AU COMPTOIR DU PANTHÉON, LE RÉALISME ET LA VIOLENCE DE CERTAINES SCÈNES POURRAIT FAIRE RIGOLER LES MOINS SENSIBLES D’ENTRE VOUS. 

L’examen de minuit

La pendule, sonnant minuit,
Ironiquement nous engage
À nous rappeler quel usage
Nous fîmes du jour qui s’enfuit :
— Aujourd’hui, date fatidique,
Vendredi, treize, nous avons,
Malgré tout ce que nous savons,
Mené le train d’un hérétique.

Nous avons blasphémé Jésus,
Des Dieux le plus incontestable !
Comme un parasite à la table
De quelque monstrueux Crésus,
Nous avons, pour plaire à la brute,
Digne vassale des Démons,
Insulté ce que nous aimons
Et flatté ce qui nous rebute ;

Contristé, servile bourreau,
Le faible qu’à tort on méprise ;
Salué l’énorme bêtise,
La Bêtise au front de taureau ;
Baisé la stupide Matière
Avec grande dévotion,
Et de la putréfaction
Béni la blafarde lumière.

Enfin, nous avons, pour noyer
Le vertige dans le délire,
Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,
Dont la gloire est de déployer
L’ivresse des choses funèbres,
Bu sans soif et mangé sans faim !…
— Vite soufflons la lampe, afin
De nous cacher dans les ténèbres !

Charles Baudelaire
Les Fleurs du mal – 1857

C’est de ce magnifique et terrible poème que j’ai tiré cette image si parlante de la bêtise que j’utilise souvent :
la bêtise au front de taureau.

Une escroquerie sous Louis-Philippe

Morceau choisi avec commentaire

« Lisons les actes avant le dîner, dit Roguin, nous sommes seuls. »
Mme Ragon, Césarine et Constance laissèrent les contractants, Pillerault, Ragon, César, Roguin et Claparon écouter la lecture que fit Alexandre Crottat. César signa, au profit d’un client de Roguin, une obligation de quarante mille francs, hypothéqués sur les terrains et les fabriques situées dans le faubourg du Temple ; il remit à Roguin un bon de Pillerault établi sur la banque, donna sans reçu les vingt mille francs d’effets de son portefeuille et les cent quarante mille francs de billets à l’ordre de Claparon. »
« Je n’ai point de reçu à vous donner, dit Claparon, vous agissez de votre côté chez M. Roguin comme nous du nôtre. Nos vendeurs recevront chez lui leur prix en argent, je ne m’engage pas à autre chose qu’à vous faire trouver le complément de votre part avec vos cent quarante mille francs d’effet. »

Voici le cœur de l’escroquerie qui va ruiner César Birotteau, honnête parfumeur saisi par la folie des honneurs et des grandeurs. Personnellement, je n’y ai rien compris et ce roman d’Honoré de Balzac (1) m’a beaucoup ennuyé.  Une description des causes de la chute de Lehman-Brothers ou de la martingale de Bernard Madoff aurait été plus simple à comprendre.

Note 1 : Grandeur et décadence de César Birotteau marchand parfumeur – Scènes de la vie parisienne – La comédie humaine – Balzac – 1839

ET DEMAIN, MOZART QU’ON ASSASSINE