La pendule, sonnant minuit,
Ironiquement nous engage
À nous rappeler quel usage
Nous fîmes du jour qui s’enfuit :
— Aujourd’hui, date fatidique,
Vendredi, treize, nous avons,
Malgré tout ce que nous savons,
Mené le train d’un hérétique.
Nous avons blasphémé Jésus,
Des Dieux le plus incontestable !
Comme un parasite à la table
De quelque monstrueux Crésus,
Nous avons, pour plaire à la brute,
Digne vassale des Démons,
Insulté ce que nous aimons
Et flatté ce qui nous rebute ;
Contristé, servile bourreau,
Le faible qu’à tort on méprise ;
Salué l’énorme bêtise,
La Bêtise au front de taureau ;
Baisé la stupide Matière
Avec grande dévotion,
Et de la putréfaction
Béni la blafarde lumière.
Enfin, nous avons, pour noyer
Le vertige dans le délire,
Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,
Dont la gloire est de déployer
L’ivresse des choses funèbres,
Bu sans soif et mangé sans faim !…
— Vite soufflons la lampe, afin
De nous cacher dans les ténèbres !
Charles Baudelaire
Les Fleurs du mal – 1857
C’est de ce magnifique et terrible poème que j’ai tiré cette image si parlante de la bêtise que j’utilise souvent :
la bêtise au front de taureau.

Azerty
Un de mes poèmes favoris de Fleurs du Mal, mon ouvrage poétique préféré en langue française. Merveilleux! Toutefois, je trouve encore meilleure l’allocution Au Lecteur, qui fait la préface de l’oeuvre.
Baudelaire avait un don pour les images frappantes, les métaphores capables de marquer longuement les esprits.
Magnifique, merci
En effet, la poésie de Baudelaire foisonne de locutions inoubliables.
C’est bien de se voir offrir au petit déjeuner des mets qu’on n’a même plus l’idée de déguster.