Archives de catégorie : Thème imposé

Aurélien et Bérénice : Un coup de baguette magique (1)

Il n’est pas nécessaire d’avoir lu les précédents « Aurélien et Bérénice » pour pouvoir lire ce texte. Sachez seulement qu’il s’agit d’un exercice de thème imposé : écrire une histoire originale commençant par l’incipit du roman Aurélien de Louis Aragon. Compte tenu de ce que je connais de votre capacité de concentration, je vous livre cet exercice en deux parties.

Aurélien et Bérénice : Un coup de baguette magique (1)

La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. Moi aussi d’ailleurs. Une histoire incroyable ! Il faut absolument que je vous raconte ça.

C’était l’aurore aux doigts de rose. Roger et moi, nous venions de faire la fermeture du Lapin à Gil. Imprégnés d’absinthe de contrebande et de bière éventée, nous descendions en varappe les pentes vertigineuses de Montmartre en nous appuyant aux murs élastiques des immeubles et aux rampes molles des escaliers de la Butte qui, de façon étonnante, s’obstinaient à nous repousser méchamment vers le milieu de la chaussée. Malgré les récifs, les vents contraires et la marée montante, les ailes du Moulin Rouge finirent par apparaitre à nos yeux hagards et assoiffés. La Place Pigalle, ses bars à filles, ses filles, sa fontaine et sa station du Métropolitain nous tendaient les bras dans le jour naissant. Mais la Régie Autonome dormait encore du sommeil sans rêve de l’ouvrier parisien et l’eau de la fontaine était notoirement trafiquée. Alors, il fallait bien que nous entrions dans l’un de ces estaminets minables qui s’empressaient autour de nous. L’un deux, fortuitement le plus proche, Continuer la lecture de Aurélien et Bérénice : Un coup de baguette magique (1)

Aurélien et Bérénice : Un coup pour rien

Si vous n’avez pas lu l’article d’avant-hier, ce serait le moment de le faire. Cliquez sur :

Aurélien et Bérénice : Un coup de foudre et Un coup du sort

 

3-Aurélien et Bérénice – Un coup pour rien

La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide.
La deuxième fois aussi d’ailleurs. Ses traits étaient remarquablement asymétriques : son nez aiguisé s’incurvait du haut en bas vers la gauche et son menton pointu obliquait franchement dans la même direction comme pour suivre le mouvement initié plus haut. Semblable à un toit de chaume au-dessus d’une fenêtre en œil-de-bœuf, son sourcil droit, plus haut que le gauche, surmontait un œil couleur café au lait, mais avec plus de lait que de café. Si son œil droit était pratiquement de la même couleur que le gauche, il s’obstinait à regarder dans une direction différente de celle de son faux jumeau. Cachées par des cheveux épais dont la couleur rappelait celle de ses yeux, quoiqu’avec un peu plus de café, ses oreilles demeuraient invisibles. Aurélien se dit que c’était préférable. Sa bouche et ses dents étaient chez elle ce qu’il y avait de plus réussi : il n’y avait pratiquement rien à leur reprocher.
Sur cette constatation encourageante, Aurélien se mit à considérer la silhouette de Bérénice. Malgré sa taille moins que moyenne, elle arrivait quand même à paraitre dégingandée. C’était l’effet de sa grande maigreur à laquelle s’ajoutait une légère scoliose idiopathique. Poitrine creuse, dos vouté, bras ballant, pas trainant, c’était sa posture coutumière.

Aurélien, lui-même, n’était pas un Apollon du Belvédère. Ce qu’on remarquait tout d’abord chez lui, c’était sa calvitie. Si elle ne concernait que le haut du crâne, elle en occupait cependant Continuer la lecture de Aurélien et Bérénice : Un coup pour rien

Aurélien et Bérénice : Un coup de foudre et Un coup du sort

Je vous ai déjà parlé de ce petit jeu, « Adoptez un Incipit », qui consiste à prendre la première phrase d’un roman, si  possible connu, et d’en faire la première phrase d’un texte original et personnel.
J’en avais exposé la théorie dans un célèbre article, « ADOPTEZ UN INCIPIT », et la pratique dans un texte « INCIPIT »
Vous pouvez lire ces deux textes en cliquant sur leur titre ci-dessous :

ADOPTEZ UN INCIPIT

 INCIPIT

 Aujourd’hui, je renouvelle l’exercice, mais en plus fort : avec le même incipit, celui du roman d’Aragon, Aurélien, je vous propose cinq textes :

 Aurélien et Bérénice – 1 – Un coup de foudre
Aurélien et Bérénice – 2 – Un coup du sort
Aurélien et Bérénice – 3 – Un coup pour rien
Aurélien et Bérénice – 4 – Un coup de baguette magique
et 

Aurélien et Bérénice – 5 – Un coup de Jarnac

qui commencent tous les cinq avec cette phrase :

« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. »

Par pitié pour le lecteur exténué que vous êtes probablement, seuls les deux premiers textes vous sont livrés aujourd’hui. Le troisième le sera demain et le quatrième, réparti sur les deux jours suivants. Allons-y :

 1-Aurélien et Bérénice – Un coup de foudre

La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide.
La deuxième fois aussi d’ailleurs. Ses traits étaient remarquablement asymétriques : son nez aiguisé s’incurvait du haut en bas vers la gauche et son menton pointu obliquait franchement dans la même direction comme pour suivre le mouvement initié plus haut. Semblable à un toit de chaume au-dessus d’une fenêtre en œil-de-bœuf, son sourcil droit, plus haut que le gauche, surmontait un œil couleur café au lait, mais avec Continuer la lecture de Aurélien et Bérénice : Un coup de foudre et Un coup du sort

Scio me nihil scire !

Voilà ce que disait Socrate, du moins quand il acceptait de parler latin. C’est Platon qui nous le dit : « Je sais que je ne sais rien.« 

Adage sympathique, plein de modestie et parfois mal compris. Voyons cela :

Tout d’abord, il ne faut pas s’arrêter au caractère oxymorique — je ne suis pas certain que ce mot existe vraiment —  sinon, on tombe dans l’abyme : en effet, si je sais que je ne sais rien, c’est que je sais au moins une chose (à savoir : que je ne sais rien), donc je ne peux pas dire que je ne sais rien, car si je ne savais rien, je ne saurais même pas que je ne sais rien.

Une autre utilisation erronée, ou même frauduleuse, de cette sentence serait de s’en servir pour se vanter de sa propre ignorance : Je suis comme Socrate : je ne sais rien. (sous entendu : et j’en suis fier !) Cette incommensurable idiotie a été proférée selon de multiples variations. Elle conduit tout droit à une croyance commune — notamment à toutes les formes de populisme, bien qu’elle n’en soit pas le seul chemin — sous-produit indésirable mais inévitable de l’esprit démocratique qui peut s’énoncer ainsi : « Mon ignorance est bien aussi bonne que votre savoir.« 

Non, Socrate ne pouvait pas penser de cette manière, ou alors Wikipedia ne lui aurait pas consacré autant de pages. D’ailleurs, on est Continuer la lecture de Scio me nihil scire !

Trois jeunes hommes se rendant au bal

Les évènements relatés ci-dessous se sont produits le 31 juillet 1914, il y a exactement 104 ans.


En ce dernier jour de juillet, trois jeunes hommes sont partis à pied de Bochum pour se rendre au bal de la moisson de Stuben. Ils y seront dans une heure. Ils n’ont pas choisi d’aller à pied, mais la compagnie des autocars vient d’être réquisitionnée et seuls le maire et le médecin de la ville possèdent une automobile.

Depuis la fin juin, la tension n’a pas cessé Continuer la lecture de Trois jeunes hommes se rendant au bal

Orphée entre en scène

S’il faut tout d’abord comprendre une chose, c’est qu’Orphée est une star, la plus grande star de son époque. Les nymphes, les satyres, les muses, les demi-dieux, et les dieux eux-mêmes, tout le monde fredonne ses compositions. Sa dernière tournée au Mont Olympe a fait un malheur pendant une éternité. Donc, Orphée est une star, et rien ne résiste aux stars. Ce qui ne les empêche pas d’avoir bien des malheurs.

Très contrarié par la mort  d’Eurydice, son égérie du moment, mordue par le serpent que, par plaisanterie, Hermès avait amené chez eux,  Orphée s’est enfermé dans sa chambre. Il a bu des amphores de nectar au point de tomber dans un coma olympique. A son réveil, il est tout d’abord demeuré d’un calme olympien, au point que c’en était inquiétant. Prostré, il répétait sans cesse: « j’ai perdu mon Eurydic-eu, rien n’égal-eu ma douleu-eur ». Bref, il en faisait tout un opéra. Puis il s’est mis Continuer la lecture de Orphée entre en scène

¿ TAVUSSA ? (46) – 1er juillet : limitation de vitesse à 80 km/h

 1er juillet : limitation de vitesse à 80 km/h

Ben, j’vais vous dire moi c’que j’en pense d’la vitesse à quatre-vingt ! Non mais, sans blague ! On nous prend pour qui ? Pour des cons, ni plus ni moins !

Tout a commencé en 72 ou 73, j’crois bien. C’était juste après la première crise du pétrole. J’venais d’avoir mon permis et j’avais cassé ma tirelire pour m’acheter la Dauphine Gordini. Une sacrée occase, entre nous. Elle tapait le 130 dans les descentes. Bon, c’est vrai, fallait s’accrocher, parce que, question tenue d’route, la Dauphine, j’vous dis pas. Mais j’conduisais déjà vachement bien à l’époque. Et vlan, voilà-t-y pas qu’y nous flanquent une limitation de vitesse générale à 100 kilomètres à l’heure. Soi-disant que c’était pour économiser l’essence. Tu parles, c’était pour nous emmerder, oui ! Et pour nous piquer du pognon, par la même occasion ! Qu’est-ce que j’ai gueulé ! Remarquez, j’étais pas tout seul, hein. Je m’souviens des journaux qui disaient oui, euh, atteinte aux libertés individuelles, euh, loi inique et anticonstitutionnelle — je m’souviens très bien du mot « inique » — abus de pouvoir, euh, tout ça. Les spécialistes de l’Auto Journal disaient que ça allait augmenter les accidents car comment qu’on allait faire pour doubler les camions ? Y disaient aussi que ça allait abimer les moteurs de pas rouler à fond de temps en temps, pour décrasser les pistons, vous savez. On espérait Continuer la lecture de ¿ TAVUSSA ? (46) – 1er juillet : limitation de vitesse à 80 km/h

Le Bourgeois gentilhomme (Scènes coupées – fin : scène V )

Depuis deux jours, vous jouissez du privilège inouï de pouvoir lire en exclusivité dans le Journal des Coutheillas deux des trois scènes inédites du Bourgeois Gentilhomme. La Scène V de l’Acte II que vous allez pouvoir lire à l’aube de ce troisième jour complète cet épisode demeuré inconnu jusqu’à aujourd’hui de la leçon du Maitre de Philosophie à Monsieur Jourdain. On y trouvera un Molière étonnant, au sommet de son art.

Pour les retardataires, il est possible de lire les deux scènes précédentes en cliquant ici ou là

  ici     SCENE III           ou là   SCENE IV

Acte II – Scène V

Monsieur Jourdain, Maitre de Philosophie, Nicole

Monsieur Jourdain

—C’est vrai que je voudrais tout apprendre pour tout savoir, pour tout réussir, mes affaires comme mes amours. A ce propos, vous savez sans doute que Philaminte dont je vous entretenais tout à l’heure est une jeune femme très belle et très savante.

Le Maître de Philosophie

—Je sais, car j’ai pu le constater par moi-même, que ses attraits physiques sont très grands. Quant à son esprit, il me reste encore à le découvrir. Peut-être lors d’une prochaine rencontre…

Monsieur Jourdain

—Faites cela, et vous verrez que son intelligence surpasse encore sa beauté. J’en suis très épris, mais Monsieur Trissotin, qui soupire comme moi auprès d’elle, semble l’intéresser davantage. C’est sans doute parce qu’il est savant.

Le Maître de Philosophie

—Si vous le dites…

Monsieur Jourdain

—Je le dis. Alors voici ma question : si j’allais vois Philaminte et lui répétais tout ce que vous m’avez dit céans comme si cela venait de moi, pensez-vous qu’elle me regarderait d’un autre œil, qu’elle a d’ailleurs fort beau, et serait-il possible même qu’elle en vienne à me préférer à Monsieur Trissotin ?

Le Maître de Philosophie

—Connaissant la confusion habituelle et le peu de profondeur des connaissances de Trissotin, il ne fait pour moi aucun doute que, si vous répétiez fidèlement l’exposé que je viens de vous faire, vous impressionneriez si fortement Philaminte que vous relégueriez son soupirant dans une obscurité dont il n’aurait jamais dû sortir.

Monsieur Jourdain

—Vous m’assurez donc du succès ?

Le Maître de Philosophie

—Certainement. Mais j’y mets une condition.

Monsieur Jourdain

—Et laquelle, s’il vous plait ? Continuer la lecture de Le Bourgeois gentilhomme (Scènes coupées – fin : scène V )

Le Bourgeois gentilhomme (Scènes coupées – suite : scène IV)

Hier, vous avez pu découvrir cette étonnante troisième scène de l’Acte II qui introduit le corps de la leçon du Maitre de Philosophie qu’avec la scène IV, je vous invite maintenant à écouter. Si vous n’étiez pas la hier, ou si vous être arrivé en retard au théâtre, vous pouvez la revivre en cliquant ICI.

 

Acte II- Scène IV

Monsieur Jourdain, Maitre de Philosophie

 

Le Maître de Philosophie

—Comme il vous plaira. Nous autres, Philosophes…

Monsieur Jourdain

—Que c’est beau ! Comme il parle bien !

Le Maître de Philosophie

Nous autres, Philosophes, nous avons classé les diverses sortes de biais cognitifs en vingt-quatre catégories.

Monsieur Jourdain

—Vingt-quatre ! C’est extraordinaire ! Vingt-quatre manières de penser et de dire des bêtises ! Je suis sur des charbons de les entendre toutes !

Le Maître de Philosophie

—Cela nous mènerait bien trop loin dans la nuit. Sachez pourtant dès à présent que, parmi les plus nuisibles, on compte le biais de croyance, le biais d’auto complaisance, le biais de cadrage, celui d’ancrage, celui de négativité, le biais de confirmation, de statu quo, d’omission, le biais de faux consensus, l’effet de halo, l’excès de confiance, l’illusion de corrélation… Il nous reste Continuer la lecture de Le Bourgeois gentilhomme (Scènes coupées – suite : scène IV)