Archives de catégorie : Récit

Les Chaouesterces

Les premières chaouesterces sont arrivées au début du printemps. D’abord, elles ont suivi les courbes de niveau, puis, devenues trop nombreuses, elles ont dévalé vers le thalweg. Tant que la mardifleur a persisté, les pramagones, impassibles, les ont regardé passer. Puis, avec l’arrivée du saperneau pajeur, ils se sont désintéressés du partoufle et ont repris leur lent clombage vers les vilards.

Plus bas, au tornille, les tagaliens attendaient avec radatance l’arrivée des chaouesterces. Mais il y a prou du tornille au thalweg, et ce n’est qu’après mir dermes qu’un petit zigonu avita la chaouesterce de tête et donna le gropard des acromères. Aussitôt, ce ne birent plouf que dématonages et crapistouilles. Tout le tornille recanait de mufanorts et de bracantilles. La hitte devait riler toute la gomme.
Une daze encore, l’arrivée des chaouesterces afurait la gumeuse au tornille.

Le stockfisch et la méduse

Couleur café 9

Le Soufflot, rue Soufflot

 Cet après-midi, je me suis installé tranquillement avec ma canne anglaise et mon iPad à la terrasse du café Soufflot. Il faisait doux et j’avais soigneusement choisi une table à l’extérieur, avec banquette en vannerie perpendiculaire au trottoir. De cette manière, je faisais face au bas de la rue, avec en horizon la cime des arbres du Luxembourg. J’ai commandé mon demi pression à un garçon pour une fois aimable, qui m’a servi dans les deux minutes une bière très comme il faut.

J’ai sorti mon iPad, je l’ai ouvert et je l’ai connecté à Internet par le biais du réseau wifi du bistrot. Ça a marché tout de suite.

Tout allait donc bien, très bien même. J’étais en paix avec le quartier pour ne pas dire avec l’Univers, dans des dispositions d’esprit parfaites pour travailler mon texte sur cette gentille petite scène dont j’avais été le témoin il y a quelques mois dans un autre bistrot, celui du haut de la rue Gay-Lussac, et à laquelle j’avais donné comme titre provisoire: « Le bon, la brute et les enfants ».

J’ai entrepris de relire l’ébauche que j’avais écrite le jour même de la scène.

Et puis, c’est arrivé. J’ai commencé à percevoir la voix d’une cliente installée à une rangée de tables vides de moi. Au bout d’un instant, je n’entendais plus que ça : sa voix, et surtout son rire.

Bâtie comme une méduse, elle me fait face, vautrée sur sa chaise en rotin, la totalité du bras droit posée sur le dossier de la chaise voisine. Elle porte d’horribles petites lunettes à monture rose, qu’elle a relevées jusqu’au milieu du crâne sur ses cheveux châtain. Elle doit avoir trois douzaines d’hivers. Son compagnon de table me tourne le dos. C’est un maigre barbu à peu près du même âge. Ses épaules sont étroites. Il s’agite beaucoup, lève les bras, se retourne souvent, ce qui me permet de constater son absence quasi-totale de menton (d’où la barbe). Son nez prolonge la ligne de son front. Pourtant, il ne fait pas grec antique du tout. Je note un début de calvitie. Il est équipé de lunettes de soleil d’écaille et d’une grosse serviette en cuir rouge à soufflets avec une longue bandoulière qui doit lui permettre de la porter au côté. Sa voix ne me gêne pas, sans doute un peu étouffée par sa barbe, sauf quand il l’élève pour mieux marquer un effet.

Car, il la drague, c’est évident. Pourquoi le stockfisch veut-il sauter le mollusque, je ne saisis pas, mais il n’est pas difficile de comprendre sa technique: il la fait rire. Et il y arrive très bien. Elle rit pratiquement sans arrêt, toujours de la même manière: de cinq à sept han successifs, han-han-han-han-han-han, dont la note, mais pas la puissance, descend du premier au dernier han tandis que son visage rougit. Il s’écoule rarement plus de dix secondes entre deux rafales de han. Le stockfisch doit être inépuisablement drôle, car la scène, qui avait commencé avant que j’arrive, aura bien duré une heure en ma présence. Je ne peux pas juger de la qualité de son humour ou de son esprit car je ne saisis pas ce qu’il dit (la barbe, toujours la barbe). Une autre possibilité serait qu’il ne soit que moyennement drôle, mais que la méduse ait très envie de le prendre dans ses filaments.

C’est insupportable, je les déteste. Du coup, la seule chose que je peux écrire, c’est cette horrible diatribe, ce cri de haine.

Je me lis et me relis, et je me dis que je vais l’adoucir, que je vais trouver une pirouette qui mettra en évidence mon humanité, ma bienveillance. Mais c’est l’inverse qui se produit. J’empire mon texte à chaque relecture, j’y insère des détails que je n’avais pas notés en première écriture. Je suis méchant, je sais. J’ai beau me dire que ces gens-là sont en train de passer du bon temps (avant d’en passer du meilleur), qu’ils en ont bien le droit, qu’ils disent  peut-être des choses intelligentes, que leur vulgarité fausse mon jugement….Mais au moment où j’écris ce début de contrition, je n’y crois même pas.

Je n’en peux plus, je vais laisser ma bière inachevée et m’en aller. Mais, à leur table, quelques mouvements d’un type nouveau me font comprendre qu’ils vont partir. Ils vont partir, ils partent, ils sont debout, ils fouillent chacun dans leur porte-monnaie pour y trouver leur juste quote-part de la dépense, ils discutent de l’opportunité de laisser un pourboire et de combien. Elle rit encore -han-han-han-han. Je vais exploser. Non, ils s’en vont, il faut tenir. En remontant la rue Soufflot, ils passent à côté de moi : han-han-han-han-han.

Ils sont partis.

La terrasse du café retrouve son calme. Un couple d’américain assis à côté de moi a voulu tenter l’andouillette. Deux jeunes filles face à face contemplent contemplent des feuillets couverts de stabylotages. Les étudiants de la Fac de Droit descendent la rue Soufflot en discutant tandis que les lycéens de Louis le Grand …

Je n’ai plus de sujet.

Le stockfisch et la méduse me manquent déjà.

Mexican Hat

America, America (2)
La carcasse d’un petit hélicoptère plantée sur l’auvent de la station-service Chevron donnait une impression bizarre d’après cataclysme, au contraire de la salle de restaurant, bleue pâle et fraîche, qui faisait plutôt penser à une impeccable clinique. Nous y avons déjeuné d’œufs avec leur côté ensoleillé sur le dessus, de lamelles de lard fumé, de frites françaises et de salade de choux râpés. Puis, nous avons quitté Bluff et déposé les garçons au bord de la rivière San Juan. Nous les avons regardés s’embarquer à bord de radeaux pneumatiques qui descendront tout à l’heure les gorges de la rivière tumultueuse jusqu’à Mexican Hat.
Quant à nous, les parents, nous avions décidé de rouler au hasard dans cette partie quasi désertique et sauvage du sud de l’Utah. J’aime ces paysages jaunes, roses ou rouge brique, scandés par des rochers aux formes de dieux assis, découpés par de brusques canyons que franchissent des arches naturelles  et que parcourent des filets d’eau café au lait.
Entre deux forêts de petits sapins clairsemés, la route 261 file vers le sud, toute droite. Le ruban noir, que sépare en deux un double trait jaune, tremble sous le soleil. Il ondule doucement au rythme de collines presque insensibles. Sur ses molles suspensions, le van rouge suit le même mouvement et tangue.

Nous sommes rejoints par trois Harley Davidson. Leur vitesse est à peine supérieure à la nôtre. Sans accélérer, ils nous dépassent tranquillement, potato-potato-potato…Sur chaque motocyclette, un homme est assis, bas, légèrement penché en arrière, portant un blouson de cuir sans manche directement sur la peau, un jeans, des bottes Santiago et un petit casque noir à l’ancienne duquel débordent une barbe et des cheveux abondants. Malgré leur air patibulaire, et à cause du plaisir évident qu’ils éprouvent à rouler au milieu de ces grands espaces, je ressens tout de suite de la sympathie pour eux, si différents des goldoraks penchés sur le guidon de leur engin,  qui me doublent par la droite sur l’autoroute entre Champigny sur Marne et Noisy le Grand en tendant une jambe pour un merci dont je n’ai rien à faire.
Les trois motards finissent par disparaître au loin derrière une ondulation du relief. Un léger changement se produit dans l’encadrement du pare-brise quand la fascinante perspective de la route toute droite semble s’achever au loin sur une ligne horizontale qui approche rapidement. Un virage se dessine vers la gauche. Il a été élargi pour permettre de s’y arrêter. Les trois  Harley sont là, penchées sur leur béquille. Les barbus nous tournent le dos, assis sur le parapet. Ils ont allumé des cigares et regardent droit devant eux.

Nous sommes descendus de voiture et nous marchons vers eux. Le parapet s’efface et le spectacle surgit. L’émotion me submerge et un sanglot monte à ma gorge. Je sens mes cheveux se dresser sur ma nuque et la chair de poule envahir mes avant-bras. Je m’écarte des trois hommes pour leur cacher les larmes que je devine m’être monté aux yeux. Nous sommes au bord d’une falaise absolument verticale et, quatre cents mètres plus bas, s’étale une vallée sans fin dont les limites se confondent avec le ciel dans les brumes de chaleur. Tout est plat, mais on devine au loin les montagnes à plateau et le sombre sillon du canyon de la rivière San Juan. Les nuances de jaune sont infinies. Il n’y a pas un signe de civilisation.

C’est comme cela qu’on imagine la planète Mars.
Ou la création du monde.

Bien plus tard, nous pourrons à nouveau prononcer quelques pauvres mots pour tenter d’échanger nos impressions. Nous reprenons la route vers Mexican Hat. Tout en bas de la descente vertigineuse, une petite pancarte en bois montre un chemin de terre sur la gauche : « Valley of the Gods road ». C’est bien ça, nous l’avions deviné, c’est la vallée des dieux. Je tourne à gauche.
Les enfants attendront.
motard

J’ai dix ans (texte intégral)

Je sais que c’est pas vrai, mais j’ai dix ans.   (Alain Souchon)

1-Les grandes vacances

J’ai dix ans. Les grandes vacances sont commencées depuis déjà longtemps mais la rentrée, fixée au 2 octobre, est encore à perte de vue. Ça me permet d’effacer facilement la vague angoisse du passage en sixième dont on m’a dressé un tableau terrifiant.

Les premiers jours de Juillet ont été merveilleux. Je suis resté à Paris. Il a fait beau et chaud, j’ai fait du patin à roulettes sur le boulevard, j’ai fait naviguer des voiliers sur le bassin du Luxembourg, je me suis baigné dans la fontaine Carpeaux, je suis allé deux fois chez mon ami René-Jean où nous avons mis le feu à un petit bois le long de la voie ferrée, fumé des baguettes de sureau et lancé des pétards sur la bande d’Andrésy-le-Bas, je suis allé une fois au guignol, deux fois au cinéma ( Le Corsaire Rouge! La Guerre des Mondes !) et j’ai vu le feu d’artifice du 14 juillet dans le jardin des Tuileries. C’était chouette.

Après, c’était moins bien, mais pas mal quand même. Un mois à Saint-Brévin-l’Océan. Hôtel des Tamaris, construction d’avant-guerre en bord de plage, ses chambres avec balcon et vue sur mer ou sans balcon et vue sur jardin, sa terrasse à balustrades en ciment blanc imitation bois et sa salle à manger panoramique d’où, tous les soirs, nous guetterons le rayon vert et les marsouins. Nous sommes arrivés là par le train en deuxième classe, ce qui permet de regarder de haut les passagers de la troisième classe, puis en autocar Chausson. Je partage une chambre sur mer avec Maman. Ma soeur et notre cousine sont dans une chambre sur jardin à un autre étage. Je crois que ça arrange ces deux grandes filles qui vivent à mille lieues de moi. Papa n’est pas là, il ne vient jamais en vacances avec nous. On me dit qu’il viendra peut-être passer deux ou trois jours. Quand? Bientôt.

Parasol bleu, ballon rouge, seau et pelle jaunes, casquette assortie jaune-rouge-bleu, sac de billes, coureurs cyclistes de plomb, j’ai tout l’équipement. Mais la plage, tous les jours, c’est un peu ennuyeux. Club des Marsouins, jeu de la chandelle, gymnastique suédoise, leçon de natation…Heureusement, il y aura le concours de châteaux de sable du Figaro, le passage du Tour de France et la promenade aux îles.

Nous rentrons à la maison juste après le 15 août et je me vois déjà avec plaisir reprendre mes activités parisiennes jusqu’à la rentrée. Mais une mauvaise surprise m’y attend. Mes parents ont décidé de me confier pour une quinzaine de jours aux Levallois. Désespoir.

Les Levallois vivent à Touffreville, un tout petit village en bordure de la forêt de Lyons. (C’est là que mes parents louent à l’Etat une maison forestière, jolie mais rudimentaire – il n’y a pas d’eau courante. ) Elle, c’est Madeleine. Maman l’emploie comme femme de ménage. Elle arrive à la maison en mobylette ou avec sa fourgonnette 2CV quand elle apporte les bidons d’eau potable. Elle m´impressionne car, contrairement à notre bonne de Paris, respectueuse et stupide, elle parle haut, d’égale à égale avec Maman qui semble même un peu intimidée par cette femme énergique qui dirige son colosse de mari comme elle l’entend.

Monsieur Levallois, dont j’ai toujours ignoré le prénom, est très grand, un peu gros et très fort. Il est aussi un peu plombier et gère un petit dépôt de gaz butane. On le voit souvent charger sans effort les grosses bouteilles bleues dans la 2CV qui plie sous le poids. Il parle peu. Il fait du bruit en respirant par le nez.

Je n’ai pas du tout envie de perdre une partie de mes vacances avec ce couple sans chien, sans enfant, ni citadin ni paysan, si différent. Mes protestations se heurtent aux descriptions enthousiastes que l’on me fait du bon air et de la vie simple et campagnarde au milieu des poules et des lapins

– Et des bouteilles de butane ! ajoute ironiquement mon père qui croit que je ne l’entends pas.

2-Exil

Me voilà donc embarqué dans la 203 noire à double carburateur qui fonce vers la Normandie par la route de Quarante Sous. Papa est au volant. Il fume silencieusement et de manière continue. A côté de lui, Maman essaie de maintenir la bonne humeur dans la voiture. Enfoncé au plus profond de la banquette arrière, je ne réponds à ses tentatives de conversation que par des grognements. J’ai bien l’intention de ne pas descendre de cette voiture.

Cette promesse que je me suis faite, je suis bien incapable de la tenir une fois arrivé. Accueillis d’une façon joyeuse un peu forcée par les Levallois, mes parents répondent sur le même ton en jetant des coups d’œil de mon côté pour voir si j’accroche à l’enthousiasme général. Au bout d’un temps assez bref, la gêne s’installe devant mon silence renfrogné et il est décidé de visiter la maison.

Les Levallois habitent la première maison de Touffreville sur la gauche, en surplomb de la route qui va de Lisors à Ménesqueville. Au ras de la chaussée, il y a un tout petit magasin dont la vitrine expose dans la poussière un lavabo, deux ou trois robinets, quelques tuyaux, raccords et colliers de serrage. Une enseigne émaillée Butagaz pend au-dessus de la porte. Comme il y a très peu d’espace entre la façade et la route, la fourgonnette est toujours garée collée contre le magasin, de telle sorte qu’il est impossible d’en ouvrir la porte ou même d’apercevoir le contenu de la vitrine. Ça ne semble pas préoccuper Monsieur Levallois, car aucun client ne vient jamais au magasin. Un escalier raide, creusé à flanc de talus, conduit jusqu’à la partie haute du terrain. La maison est à gauche et le jardin qui fait face à la maison ne comporte qu’une seule platebande de géraniums. Le reste de la surface est occupé par un grand potager, dont le gravier de l’allée centrale est soigneusement ratissé, et un poulailler entouré et recouvert d’un grillage maillé. Contrairement au reste du jardin, le poulailler donne une impression de désordre et de saleté. Le sol de terre battue, de marron clair à marron foncé, est luisant comme s’il avait été verni, et les perchoirs sont de travers ou cassés et couverts de crottes de poule. Il n’y a pas de clapier pour lapins. Tout en haut du terrain, passe la voie ferrée étroite empruntée deux fois par jour par le petit train laitier.

La maison n’est pas grande. Un escalier d’une demie volée mène à une terrasse à peine plus large que notre balcon du boulevard de Port Royal. Elle court le long de la façade et se retourne sur l’un des côtés. On entre par un couloir éclairé grâce au verre cathédrale jaune de la porte. Il y a un porte-manteau à miroirs biseautés à gauche et un escalier ciré au fond. La grande cuisine est à droite, la salle à manger à gauche avec la chambre en enfilade. De ces trois pièces, seule la cuisine possède une porte-fenêtre donnant sur la terrasse. En dessous, en demi-sous-sol, la cave et un atelier. A l’étage, deux chambres, dont la plus petite va être la mienne pour deux longues semaines.

Au cours de la visite, au milieu des exclamations de joie et d’admiration devant telle disposition si ingénieuse ou telle décoration à l’effet si ravissant, j’ai deviné la teneur de ces conciliabules à demi-mots par lesquels les adultes croient qu’ils abusent les enfants inquiets des manœuvres qu’ils voient se dessiner contre leur volonté. Soudain, mes parents réalisent combien il est tard et combien il est urgent de partir sans plus attendre s’ils veulent pouvoir remplir cette obligation impérative mais imprécise qui leur est imposée.

Ils sont partis dans un seul mouvement, comme aspirés par la voiture. Il est quatre heures. La nuit est encore loin. La fin de l’après-midi va être interminable, aucun de nous trois ne sachant comment se comporter avec l’autre. Monsieur Levallois choisit la fuite et va bricoler dans son atelier. On entend bientôt les longues plaintes suraigües de la meuleuse. Madeleine décide de me présenter aux poules et nous entrons dans le poulailler en poussant la porte grillagée qui se rabat et rebondit contre son cadre sous l’effet d’un ressort. Bien que je trouve ces bestioles bruyantes, disgracieuses et stupides, je fais un effort pour les approcher. A les voir s’enfuir devant moi en criant, on peut penser qu’elles en ont tout autant à mon service.

3-Un petit livre vert

Devant ce premier contact raté, Madeleine ne sait plus trop quoi faire de moi. Elle me raccompagne à ma chambre et me demande de trouver pour m’occuper, car elle doit faire ceci ou cela, un livre dans la petite bibliothèque en faux acajou qui est fixée au-dessus du lit. Je ne suis pas un grand lecteur, je préfère les Dinky Toys, mais je fais semblant de m’intéresser aux livres pour pouvoir rester un peu tranquille.

Une fois seul, je tourne dans la chambre à la recherche de quelque chose à faire. Une chaise basse, une petite table sur trépied avec un crapaud en fonte la gueule ouverte posé sur un napperon en dentelle, ma valise pas encore défaite. La fenêtre a été ménagée dans la pente du toit qui forme le plafond de la chambre. Même en montant sur le lit, on ne voit rien d’autre que le ciel. Puisque je suis debout sur le lit, je reviens à la bibliothèque et j’examine le dos des livres bien rangés. Quelques centimètres de dos verts, quelques centimètres de dos roses, quelques centimètres de dos multicolores. Je découvre d’un coup la Bibliothèque Verte, la Bibliothèque Rose et le reste de l’édition française. Je prends quelques livres au hasard, les feuillette, cherche des images, lis parfois quelques lignes. Je finis par en prendre un, un vert car j’ai compris que les roses, c’est plutôt pour les filles, et je l’ouvre à la première page:

« Chapitre 1. La piste de la viande.

De chaque côté du fleuve glacé, l’immense forêt de sapins s’allongeait, sombre et comme menaçante. »

Je me laisse tomber assis sur le lit.

« Les arbres, débarrassés par un vent récent de leur blanc manteau de givre, semblaient s’accouder les uns sur les autres, noirs et fatidiques dans le jour qui pâlissait. « 

Fatidiques ?

« La terre n’était qu’une désolation infinie et sans vie, où rien ne bougeait, et elle était si froide, si abandonnée… »

Dehors, un éclair. Je regarde la fenêtre. Un long roulement de tonnerre. Je lance le livre à l’autre bout de la chambre, je saute du lit, descend l’escalier à toute vitesse, traverse le couloir, ouvre la porte et me retrouve sur la terrasse. C’est un orage. J’ai toujours aimé les orages. C’est un spectacle grandiose que, dans nos régions, la nature ne nous offre pas assez souvent et dont il faut profiter. Debout sur la terrasse, les jambes un peu écartées, les deux mains accrochées à la balustrade, je fais face à la tempête qui approche. J’aime les orages, je vais être servi.

4-Sur la passerelle

Au-dessus de la maison, le ciel est encore gris clair, mais devant moi, il prend des couleurs qui me remplissent d’impatience. C’est comme quand je verse de l’encre Waterman dans l’eau du lavabo. Il n’y a plus de vent. Tout est silencieux. Encore une lueur muette, puis un doux grondement, qui semble très haut ou très loin.

Première bourrasque. La poussière et les feuilles tombées dans les allées tourbillonnent au sol puis s’envolent. Les poules ont cessé leur caquetage et commencé à courir en rond en baissant la tête. Le vent cesse à nouveau.

Enfin, un éclair ! Ce n’est pas encore un vrai, comme j’aime, avec un tracé zigzaguant comme celui que j’ai vu tomber dans la mer un soir depuis la salle de restaurant de l’hôtel des Tamaris. Non, seulement une très forte clarté, dont on ne sait ni d’où elle vient ni où elle va. Et puis, deux secondes plus tard, un craquement formidable, sec, suivi de longs roulements qui vont en s’affaiblissant. Ce coup de tonnerre m’a fait sursauter d’au moins cinq centimètres, le souffle coupé, le corps raidi et les mains crispées sur le garde-corps de la terrasse. Je n’avais jamais rien entendu d’aussi puissant. Je n’arrête pas de répéter tout haut: « Hé ben mon vieux ! Hé ben mon vieux ! Hé ben mon vieux ! ».

Le vent a un peu repris. Le ciel est bleu marine, presque noir. Et d’un seul coup, la pluie, énorme, comme si, là-haut, quelqu’un avait renversé une gigantesque bassine. Les poules, complètement affolées, ne courent plus en rond mais dans tous les sens en criant et se cognant entre elles et contre les grillages. Je me réfugie sous la petite marquise qui protège la porte d’entrée. Je suis en principe à l’abri, mais la pluie rebondit sur le ciment et asperge mes sandales, mes chaussettes et mes genoux. Heureusement que je suis en culotte courte…Parfois, des rafales viennent appliquer la pluie sur ma chemise. Je commence sûrement à avoir un peu froid, mais l’excitation m’empêche de m’en rendre compte, et de toute façon, je ne vais pas rater ce spectacle pour aller chercher un chandail ou un anorak. Et puis Madeleine et monsieur Levallois sont visiblement occupés ou à l’abri quelque part et personne n’est là pour me dire de « rentrer tout de suite à l’abri, non mais sans blague ! »

Maintenant, après cette entrée fracassante, l’orage est vraiment là. Un nouvel éclair dessine en contraste un gros nuage noir sur fond blanc. Cette fois ci, le tonnerre est arrivé tout de suite, mais je ne me suis pas laissé surprendre. Je l’attendais, et je l’ai dégusté de son début jusqu’à sa fin. Ce n’est plus un craquement sec, mais un colossal braoum voluptueux qui se déroule et rebondit.

D’autres éclairs, d’autres braoum, tous différents dans leur puissance, leur durée, leur façon de moduler puis de mourir…

Ça y est, je l’ai vu, le vrai, celui que j’attendais. Quelle chance ! Je regardais sur la gauche, vers la crête de la colline. Et justement, c’est là qu’il est venu, l’éclair exemplaire, celui qu’on dessine dans les illustrés, zigzagant entre le noir des nuages et le vert foncé de la colline. Il a tout révélé, les arbres, les toits, les pylônes qu’on ne voyait plus depuis le début de la tempête. Il est resté un court instant, vibrant dans l’air, presque vertical, et puis son image a commencé à disparaître au moment où son tonnerre commençait à se faire entendre.

-Hé ben mon vieux ! Hé ben mon vieux !

Trempé et frissonnant, rencogné contre la porte, je suis sur le qui-vive, regardant partout, attentif à ne pas rater le prochain éclair. Sur ma passerelle, je suis un capitaine dans la tempête. Devant mon pupitre, je suis le chef d’un orchestre grandiose.

Pendant que les coups de tonnerre succèdent aux éclairs, l’énorme chuintement de la pluie qui tombe maintenant à la verticale ne fait qu’augmenter. On dirait le bruit d’un poste de radio à son volume maximum réglé entre Paris-Inter et Radio-Luxembourg.

Et puis, le bruit change. Isolés dans le chuintement continu de la pluie, on entend d’abord des tac, tac, dans une note plus ou moins grave, d’abord espacés puis sur un rythme qui s’accélère jusqu’à être collés les uns aux autres. C’est chaque grêlon qui sonne différemment selon ce qu’il frappe, ciment, gravier, tôle ou tuile. Il fait nuit noire. La grêle forcit encore et le vacarme devient infernal. Petit à petit, les tac, tac s’espacent et disparaissent. La grêle a cessé et avec elle, la pluie. L’orage est passé maintenant derrière la maison et les rares éclairs projettent son ombre sur le potager. Les grondements se décalent et s’affaiblissent. La couleur du ciel change et tourne au gris. Le jour revient avec le calme. Un dernier grondement dans le lointain. L’orage est sur Lisors.

5-L’appel du Grand Nord

Je suis essoufflé, presque épuisé. Du haut de mon poste d’observation, je contemple le champ de bataille. Des petits torrents se sont formés sur les pentes du sol, charriant des graviers, des feuilles et des grêlons. La porte du poulailler git par terre, encore accrochée par son ressort de fermeture. Des poules hébétées et trempées errent dans le potager en picorant je ne sais quoi. Trois gisent sur le côté. Elles sont mortes, assommées par la grêle. Les géraniums ne sont plus que des petits bouts de bâtons verts. Dans le potager, on dirait que les salades ont été piétinées. Quelques morceaux de tuiles jonchent la terrasse et le jardin. Je vois Madeleine sortir de la cabane à outils du fond du jardin, et monsieur Levallois remonter lourdement de son atelier.

Madeleine ramasse les trois poules et m’aperçoit, trempé sur la terrasse. Elle m’emporte dans la cuisine, me déshabille entièrement et me sèche au torchon.

-Tu n’as pas eu trop peur? Pourquoi tu es resté dehors? C’était dangereux. Tu vas attraper du mal.

Je n’ose pas lui dire que je viens de voir le plus beau spectacle de ma vie.

L’inventaire des dégâts, les premiers nettoyages et les réparations d’urgence ont pris pas mal de temps aux Levallois. Habillé de sec, j’aide comme je peux. Au bout d’un moment, Madeleine dit à son mari « que ça va comme ça, que rien de bon ne peut être fait à cette heure, et qu’il faudra attendre demain pour monter sur le toit pour le réparer ». Lorsque nous passons à table, il fait encore grand jour. Le soleil est même revenu.

Le diner se passe bien. Pourtant, il y a du potage, mais ça va. J’ai même droit à un verre de cidre. Après le diner, Madeleine débarrasse la table, passe une éponge sur la toile cirée et me propose de jouer aux petits chevaux. Je ne sais pas jouer, ça ne fait rien, on va m’apprendre, je verrai, c’est très facile. Avec des gestes précis, Monsieur Levallois sort un jeu en bois et carton de toutes les couleurs, sert pour lui et sa femme un verre de Calvados et se roule une cigarette. Visiblement, les petits chevaux, le calva et la cigarette roulée font partie du cérémonial du soir.

Effectivement, c’est facile, et guidé par Madeleine pour la première partie, j’en gagne trois de suite. Vraiment facile ou alors, les Levallois ne sont vraiment pas forts. Je voudrais bien continuer, mais non, il faut aller se coucher. Tant pis, j’aimais bien cette soirée.

Je suis maintenant seul dans ma chambre, en pyjama, et j’écoute le silence impressionnant de la campagne, et le bruit du boulevard de Port Royal me manque. Me manque aussi l’odeur de l’appartement (ma chambre ici sens l’encaustique), mélange complexe de cuisine, de cigarillos, de parfums et de gaz d’échappements. Me manquent ma mère, mon père, ma sœur. J’ai la gorge qui commence à se nouer.

Au bout du lit, le livre que j’ai jeté tout à l’heure est tombé ouvert, le dos en l’air. Il forme un petit toit vert sur l’édredon. Sur l’une des pentes, des lettres dorées disent « Jack London » et, en plus gros, « Croc Blanc ».

Je m’assieds en tailleur à côté du livre. Je le retourne: « De chaque côté du fleuve glacé, l’immense forêt de sapins s’allongeait, sombre et comme menaçante. Les arbres, débarrassés par un vent récent de leur blanc manteau de givre… »

Je viens d’embarquer sur mon premier morceau de littérature. Au bout d’une heure, je m’aperçois que j’ai froid et mal aux jambes. Sans lâcher le livre, sans quitter la page des yeux, je me fourre sous les draps. Allongé sur le côté, presque en chien de fusil, la joue appuyée sur ma main droite, face à la lampe, je retourne dans la forêt, et je reprends ma lecture. Parfois, ma tête tombe sur mon bras et je m’aperçois que je viens de lire la même phrase plusieurs fois sans m’en apercevoir. Alors je me retourne de l’autre côté ou je m’allonge sur le dos, livre posé sur le ventre, et je reprends ma lecture. D’autres fois, j’ai faim. Alors je descends sans bruit dans la cuisine, je trouve du pain ou un morceau de sucre ou de fromage et je reprends ma lecture. Je regarde la fenêtre blanchir, j’entends les premiers oiseaux se réveiller et je reprends ma lecture.

« Par un reste de son ancienne sauvagerie solitaire, son premier mouvement fut de repousser les importuns. Puis, parmi les applaudissements des dieux, il se décida d’un air grave à leur permettre de grimper et de jouer sur son dos et sur ses flancs. Et, tandis que les chiots continuaient leurs bouffons ébats et leurs luttes joyeuses, placidement, les yeux mi-clos, il s’endormit au soleil.                             FIN. »

Premiers bruits dans la maison. Madeleine doit être en train de se lever. Je réalise que je n’ai pas dormi.

6-Après tout…

Ce séjour chez les Levallois ne s’annonce pas si mal. En à peine plus de douze heures, j’ai connu la puissance du ciel, le drame de la mort, l’alcool de cidre, le jeu de hasard, la nuit blanche et la littérature.

Maintenant, je peux dormir.

Fin

J’ai dix ans (Chap.4)

4-Sur la passerelle

Au-dessus de la maison, le ciel est encore gris clair, mais devant moi, il prend des couleurs qui me remplissent d’impatience. C’est comme quand je verse de  l’encre Waterman dans l’eau du lavabo. Il n’y a plus de vent. Tout est silencieux. Encore une lueur muette, puis un doux grondement, qui semble très haut ou très loin.

Première bourrasque. La poussière et les feuilles tombées dans les allées tourbillonnent au sol puis s’envolent. Les poules ont cessé leur caquetage et commencé à courir en rond en baissant la tête. Le vent cesse à nouveau.

Enfin, un éclair! Ce n’est pas encore un vrai, comme j’aime, avec un tracé zigzaguant comme celui que j’ai vu tomber dans la mer un soir depuis la salle de restaurant de l’hôtel des Tamaris. Non, seulement une très forte clarté, dont on ne sait ni d’où elle vient ni où elle va. Et puis, deux secondes plus tard, un craquement formidable, sec, suivi de longs roulements qui vont en s’affaiblissant. Ce coup de tonnerre m’a fait sursauter d’au moins cinq centimètres, le souffle coupé,  le corps raidi et les mains crispées sur le garde-corps de la terrasse. Je n’avais jamais rien entendu d’aussi puissant. Je n’arrête pas de répéter tout haut: « Hé ben mon vieux! Hé ben mon vieux! Hé ben mon vieux! ».

Le vent a un peu repris. Le ciel est bleu marine, presque noir. Et d’un seul coup, la pluie, énorme, comme si, là-haut, quelqu’un avait renversé une gigantesque bassine. Les poules, complètement affolées, ne courent plus en rond mais dans tous les sens en criant et se cognant entre elles et contre les grillages. Je me réfugie sous la petite marquise qui protège la porte d’entrée. Je suis en principe à l’abri, mais la pluie rebondit sur le ciment et asperge mes sandales, mes chaussettes et mes genoux. Heureusement que je suis en culotte courte…Parfois, des rafales viennent appliquer la pluie sur ma chemise. Je commence sûrement à avoir un peu froid, mais l’excitation m’empêche de m’en rendre compte, et de toute façon, je ne vais pas rater ce spectacle pour aller chercher un chandail ou un anorak. Et puis Madeleine et monsieur Levallois sont visiblement occupés ou à l’abri quelque part et personne n’est là pour me dire de « rentrer tout de suite à l’abri, non mais sans blague! »

Maintenant, après cette entrée fracassante, l’orage est vraiment là. Un nouvel éclair dessine en contraste un gros nuage noir sur fond blanc. Cette fois ci, le tonnerre est arrivé tout de suite, mais je ne me suis pas laissé surprendre. Je l’attendais, et je l’ai dégusté de son début jusqu’à sa fin. Ce n’est plus un craquement sec, mais un colossal braoum voluptueux qui se déroule et rebondit.
D’autres éclairs, d’autres braoum, tous différents dans leur puissance, leur durée, leur façon de moduler puis de mourir…

Ça y est, je l’ai vu, le vrai, celui que j’attendais. Quelle chance! Je regardais sur la gauche, vers la crête de la colline. Et justement, c’est là qu’il est venu, l’éclair exemplaire, celui qu’on dessine dans les illustrés, zigzagant entre le noir des nuages et le vert foncé de la colline. Il a tout révélé, les arbres, les toits, les pylônes qu’on ne voyait plus depuis le début de la tempête. Il est resté un court instant, vibrant dans l’air, presque vertical, et puis son image a commencé à disparaître au moment où son tonnerre commençait à se faire entendre.

-Hé ben mon vieux! Hé ben mon vieux!

Trempé et frissonnant, rencogné contre la porte, je suis sur le qui-vive, regardant partout, attentif à ne pas rater le prochain éclair. Sur ma passerelle, je suis un capitaine dans la tempête. Devant mon pupitre, je suis le chef d’un orchestre grandiose.
Pendant que les coups de tonnerre succèdent aux éclairs, l’énorme chuintement de la pluie qui tombe maintenant à la verticale ne fait qu’augmenter. On dirait le bruit d’un poste de radio à son volume maximum réglé entre Paris-Inter et Radio-Luxembourg.
Et puis, le bruit change. Isolés dans le chuintement continu de la pluie, on entend d’abord des tac, tac, dans une note plus ou moins grave, d’abord espacés puis sur un rythme qui s’accélère jusqu’à être collés les uns aux autres. C’est chaque grêlon qui sonne différemment selon ce  qu’il frappe, ciment, gravier, tôle ou tuile. Il fait nuit noire. La grêle forcit encore et le vacarme devient infernal. Petit à petit, les tac, tac s’espacent et disparaissent. La grêle a cessé et avec elle, la pluie. L’orage est passé maintenant derrière la maison et les rares éclairs projettent son ombre sur le potager. Les grondements se décalent et s’affaiblissent. La couleur du ciel change et tourne au gris. Le jour revient avec le calme. Un dernier grondement dans le lointain. L’orage est sur Lisors.
Orage(à suivre)

Publication des deux derniers chapitres: le 1er juin

Voir aussi « J’ai dix ans » texte intégral

J’ai dix ans (Chap.3)

3-Un petit livre vert

Devant ce premier contact raté, Madeleine ne sait plus trop quoi faire de moi. Elle me raccompagne à ma chambre et me demande de trouver pour m’occuper, car elle doit faire ceci ou cela, un livre dans la petite bibliothèque  en faux acajou qui est fixée au-dessus du lit. Je ne suis pas un grand lecteur, je préfère les Dinky Toys, mais je fais semblant de m’intéresser aux livres pour pouvoir rester un peu tranquille.
Une fois seul, je tourne dans la chambre à la recherche de quelque chose à faire. Une chaise basse, une petite table sur trépied avec un crapaud en fonte la gueule ouverte posé sur un napperon en dentelle, ma valise pas encore défaite. La fenêtre a été ménagée dans la pente du toit qui forme le plafond de la chambre. Même en montant sur le lit, on ne voit rien d’autre que le ciel. Puisque je suis debout sur le lit, je reviens à la bibliothèque et j’examine le dos des livres bien rangés. Quelques centimètres de dos verts, quelques centimètres de dos roses, quelques centimètres de dos multicolores. Je découvre d’un coup la Bibliothèque Verte, la Bibliothèque Rose et le reste de l’édition française. Je prends quelques livres au hasard, les feuillette, cherche des images, lis parfois quelques lignes. Je finis par en prendre un,  un vert car j’ai compris que les roses, c’est plutôt pour les filles, et je l’ouvre à la première page:

« Chapitre 1. La piste de la viande.

De chaque côté du fleuve glacé, l’immense forêt de sapins s’allongeait, sombre et comme menaçante. »

Je me laisse tomber assis sur le lit.

« Les arbres, débarrassés par un vent récent de leur blanc manteau de givre, semblaient s’accouder les uns sur les autres, noirs et fatidiques dans le jour qui pâlissait. « 

Fatidiques ?

« La terre n’était qu’une désolation infinie et sans vie, où rien ne bougeait, et elle était si froide, si abandonnée… »

Dehors, un éclair. Je regarde la fenêtre. Un long roulement de tonnerre. Je lance le livre à l’autre bout de la chambre, je saute du lit, descend l’escalier à toute vitesse, traverse le couloir, ouvre la porte et me retrouve sur la terrasse. C’est un orage. J’ai toujours aimé les orages. C’est un spectacle grandiose que, dans nos régions, la nature ne nous offre pas assez souvent et dont il faut profiter. Debout sur la terrasse, les jambes un peu écartées, les deux mains accrochées à la balustrade, je fais face à la tempête qui approche. J’aime les orages, je vais être servi.
(à suivre)

Publication du Chapitre 4: le 26 mai

Voir aussi « J’ai dix ans » texte intégral

J’ai dix ans (Chap.2)

2-Exil

Me voilà donc embarqué dans la 203 noire à double carburateur qui fonce vers la Normandie par la route de Quarante Sous. Papa est au volant. Il fume silencieusement et de manière continue. A côté de lui, Maman essaie de maintenir la bonne humeur dans la voiture. Enfoncé au plus profond de la banquette arrière, je ne réponds à ses tentatives de conversation que par des grognements. J’ai bien l’intention de ne pas descendre de cette voiture.

Cette promesse que je me suis faite,  je suis bien incapable de la tenir une fois arrivé. Accueillis de façon joyeuse un peu forcée par les Levallois, mes parents répondent sur le même ton en jetant des coups d’œil de mon côté pour voir si j’accroche à l’enthousiasme général. Au bout d’un temps assez bref, la gêne s’installe devant mon silence renfrogné et il est décidé de visiter la maison.
Les Levallois habitent la première maison de Touffreville sur la gauche, en surplomb de la route qui va de Lisors à Ménesqueville. Au ras de la chaussée, il y a un tout petit magasin dont la vitrine expose dans la poussière un lavabo, deux ou trois robinets, quelques tuyaux, raccords et colliers de serrage. Une enseigne émaillée Butagaz pend au-dessus de la porte. Comme il y a très peu d’espace entre la façade et la route, la fourgonnette  est toujours garée collée contre le magasin, de telle sorte qu’il est impossible d’en ouvrir la porte ou même d’apercevoir le contenu de la vitrine. Ça ne semble pas préoccuper Monsieur Levallois, car aucun client ne vient jamais au magasin. Un escalier raide, creusé à flanc de talus, conduit jusqu’à la partie haute du terrain. La maison est à gauche et le jardin qui fait face à la maison ne comporte qu’une seule platebande de géraniums. Le reste de la surface est occupé par un grand potager, dont le gravier de l’allée centrale est soigneusement ratissé, et un poulailler entouré et recouvert d’un grillage maillé. Contrairement au reste du jardin, le poulailler donne une impression de désordre et de saleté. Le sol de terre battue, de marron clair à marron foncé, est luisant comme s’il avait été verni, et les perchoirs sont de travers ou cassés et couverts de crottes de poule. Il n’y a pas de clapier pour lapins. Tout en haut du terrain, passe la voie ferrée étroite empruntée deux fois par jour par le petit train laitier.
La maison n’est pas grande. Un escalier d’une demie volée mène à une terrasse à peine plus large que notre balcon du boulevard de Port Royal. Elle court le long de la façade et se retourne sur l’un des côtés. On entre par un couloir éclairé grâce au verre cathédrale jaune de la porte. Il y a un porte-manteau à miroirs biseautés à gauche et un escalier ciré au fond. La grande cuisine est à droite, la salle à manger à gauche avec la chambre en enfilade. De ces trois pièces, seule la cuisine possède une porte-fenêtre donnant sur la terrasse. En dessous, en demi-sous-sol, la cave et un atelier. A l’étage,  deux chambres, dont la plus petite va être la mienne pour deux longues semaines.

Au cours de la visite, au milieu des exclamations de joie et d’admiration devant telle disposition si ingénieuse ou telle décoration à l’effet si ravissant, j’ai deviné la teneur de ces conciliabules à demi-mots par lesquels les adultes croient qu’ils abusent les enfants inquiets des manœuvres qu’ils voient se dessiner contre leur volonté. Soudain, mes parents réalisent  combien il est tard et combien il est urgent de partir sans plus attendre s’ils veulent pouvoir remplir cette obligation impérative mais imprécise qui leur est imposée.

Ils sont partis dans un seul mouvement, comme aspirés par la voiture. Il est quatre heures. La nuit est encore loin. La fin de l’après-midi va être  interminable, aucun de nous trois ne sachant comment se comporter avec l’autre. Monsieur Levallois choisit la fuite et va bricoler dans son atelier. On entend bientôt les longues plaintes suraigües de la meuleuse. Madeleine décide de me présenter aux poules et nous entrons dans le poulailler en poussant la porte grillagée qui se rabat et rebondit contre son cadre sous l’effet d’un ressort. Bien que je trouve  ces bestioles bruyantes, disgracieuses et stupides, je fais un effort pour les approcher. A les voir s’enfuir devant moi en  criant, on peut penser qu’elles en ont tout autant à mon service.

(à suivre)

Publication du Chapitre 3 : le 24 mai

Voir aussi « J’ai dix ans » texte intégral

J’ai dix ans (Chap.1)

1-Grandes vacances
Comme Souchon, je sais que c’est pas vrai, mais j’ai dix ans. Peut-être onze. Les grandes vacances sont commencées depuis déjà longtemps mais la rentrée, fixée au 2 octobre, est encore à perte de vue. Ça me permet d’effacer facilement la vague angoisse du passage en sixième dont on m’a dressé un tableau terrifiant.
Les premiers jours de Juillet ont été merveilleux. Je suis resté à Paris. Il a fait beau et chaud, j’ai fait du patin à roulettes sur le boulevard, j’ai fait naviguer des voiliers sur le bassin du Luxembourg, je me suis baigné dans la fontaine Carpeaux, je suis allé deux fois chez mon ami René-Jean où nous avons mis le feu à un petit bois le long de la voie ferrée, fumé des baguettes de sureau et lancé des pétards sur la bande d’Andrésy-le-Bas, je suis allé une fois au guignol, deux fois au cinéma ( Le Corsaire Rouge! La Guerre des Mondes !) et j’ai vu le feu d’artifice du 14 juillet dans le jardin des Tuileries. C’était chouette.

Après, c’était moins bien, mais pas mal quand même. Un mois à Saint-Brévin-l’Océan. Hôtel des Tamaris, construction d’avant-guerre en bord de plage, ses chambres avec balcon et vue sur mer ou sans balcon et vue sur jardin, sa terrasse à balustrades en ciment blanc imitation bois et sa salle à manger panoramique d’où, tous les soirs, nous guetterons le rayon vert et les marsouins. Nous sommes arrivés là par le train en deuxième classe, ce qui permet de regarder de haut les passagers de la troisième classe, puis en autocar Chausson. Je partage une chambre sur mer avec Maman. Ma soeur et notre cousine sont dans une chambre sur jardin à un autre étage. Je crois  que ça arrange ces deux grandes filles qui vivent à mille lieues de moi. Papa n’est pas là, il ne vient jamais en vacances avec nous. On me dit qu’il viendra peut-être passer deux ou trois  jours. Quand? Bientôt.
Parasol bleu, ballon rouge, seau et pelle jaunes, casquette assortie jaune-rouge-bleu, sac de billes, coureurs cyclistes de plomb, j’ai tout l’équipement. Mais la plage, tous les jours, c’est un peu ennuyeux. Club des Marsouins, jeu de la chandelle, gymnastique suédoise, leçon de natation…Heureusement, il y aura le concours de châteaux de sable du Figaro, le passage du Tour de France et la promenade aux îles.

Nous rentrons à la maison juste après le 15 août et je me vois déjà avec plaisir reprendre mes activités parisiennes jusqu’à la rentrée. Mais une mauvaise surprise m’y attend. Mes parents ont décidé de me confier pour une quinzaine de jours aux Levallois. Désespoir.

Les Levallois vivent à Touffreville, un tout petit village en bordure de la forêt de Lyons. (C’est là que mes parents louent à l’Etat une maison forestière, jolie mais rudimentaire – il n’y a pas d’eau courante. )  Elle, c’est Madeleine. Maman l’emploie comme femme de ménage. Elle arrive à la maison en mobylette ou avec sa fourgonnette 2CV quand elle apporte les bidons d’eau potable. Elle m´impressionne car, contrairement à notre bonne de Paris, respectueuse et stupide, elle parle haut, d’égale à égale avec Maman qui semble même un peu intimidée par cette femme énergique qui dirige son colosse de mari comme elle l’entend.
Monsieur Levallois, dont j’ai toujours ignoré le prénom, est très grand, un peu gros et très fort. Il est aussi un peu plombier et gère un petit dépôt de gaz butane. On le voit souvent charger sans effort les grosses bouteilles bleues dans la 2CV qui plie sous le poids. Il parle peu. Il fait du bruit en respirant par le nez.

Je n’ai pas du tout envie de perdre une partie de mes vacances avec ce couple sans chien, sans enfant, ni citadin ni paysan, si différent. Mes protestations se heurtent aux descriptions enthousiastes que l’on me fait du bon air et de la vie simple et campagnarde au milieu des poules et des lapins
– Et des bouteilles de butane ! ajoute ironiquement mon père qui croit que je ne l’entends pas.
(à suivre)

Publication du chapitre 2: lundi 19 mai

J’aime la chasse

J’ai toujours aimé la chasse. Je ne la pratique plus depuis une vingtaine d’années, mais je continue à l’aimer.
J’aime la chasse.
Ce n’est plus très bien porté, mais je l’affirme quand j’en ai l’occasion. Je ne me sens pas obligé de la défendre. Je l’affirme, c’est tout.
J’aime la chasse.
J’ai commencé très jeune, avec mon père, en Sologne. Il chassait alors à Viglain, près de Sully sur Loire. De Viglain, je n’ai pas beaucoup de souvenirs, si ce n’est celui de mon premier coup de fusil sur une plaque de glace appuyée contre un arbre. C’était un fusil à chiens que mon père m’avait fait épauler et m’aidait à tenir en joue (est-il nécessaire de préciser qu’un fusil à chiens n’est pas une arme faite pour tirer sur les chiens, mais un fusil dont les percuteurs sont extérieurs et se situent au-dessus de chaque canon juxtaposé?). Sous l’effet du recul, ces deux méchants crochets métalliques étaient venus heurter mon nez avec une grande vigueur. Bien entendu, je m’étais mis aussitôt à pleurer et à saigner du nez.

Je me souviens mieux de Coullons, au Sud-Ouest de Gien. Nous avons chassé là des années durant. Jusqu’à 16 ans, je n’étais armé que d’un bâton.
Les dimanches de chasse étaient remplis d’une suite de plaisantes étapes, dont la série commençait en fait le samedi.
La préparation de la voiture formait la première d’entre elles. Elle était d’une lenteur voulue, qui exaspérait mon impatience. Mon père, probablement tout aussi excité que moi mais ne voulant pas me le montrer, souhaitait, pour s’occuper, commencer les préparatifs le plus tôt possible, mais ne pas les terminer avant l’heure raisonnable du départ qui lui permettrait d’arriver à l’Hôtel du Cheval Blanc un peu avant l’heure du diner.
Cette étape se déroulait donc le Samedi à partir de deux heures de l’après-midi dans la cour du bureau, sous la surveillance constante de Vercors, notre bâtard à tendance épagneule.
La malle arrière (on ne disait pas encore coffre) de la Peugeot, successivement 203, 403 puis 404, (série de numéros entrecoupée de Vendôme et de FIAT), restait béante tout le temps de la préparation pour recevoir au cours de l’après-midi un ou deux étuis à fusils, une boîte à cartouche, des bottes, un tabouret de battue, une couverture pour le chien. Dans le même temps, une portière arrière restait également ouverte pour permettre à la banquette de recevoir un carnier, une petite valise, un chapeau, une bouteille de Calvados ou un carton de vin.
Quelquefois, au milieu de l’après-midi, un ami ou un invité chasseur venait nous rejoindre, en avance sur l’horaire lui aussi, tout aussi impatient que nous de partir. Il garait sa voiture dans la cour du bureau et on ménageait de la place pour ses bagages sur la banquette arrière de la Peugeot.
Finalement, nous partions vers cinq heures.

Porte d’Orléans, Fontainebleau, Montargis, Gien…Dans la voiture, mon père fume sans arrêt. Une alternance de Favorites et de Mecarillos. Il conduit vite, avec assurance et agressivité. S’il est seul avec moi, il entrecoupe notre conversation de « mais qu’est-ce qu’il fout, celui-là? » et de « mais il va doubler, oui ou non? ». S’il y a un autre passager, un ami ou client, il ne dit rien mais n’en pense pas moins. Quand je suis seul sur la banquette, j’aime me mettre à genoux et regarder par la vitre arrière les feuilles mortes qui poursuivent quelques instants notre course et finissent par abandonner pour  se reposer sur le sol et attendre la prochaine voiture.
Nous arrivons à Coullons vers sept heures et demie.

L’Hôtel du Cheval Blanc est une construction typique solognote, sans charme. Briques rouges et crépi crème. Le bâtiment fait face à l’église. La voiture passe sous le porche et se gare dans la cour. C’est la fin de la première étape.
En tant qu’habitués de l’établissement, nous passons par l’arrière, à côté de la cuisine, pour accéder directement à la salle de café. Les trois ou quatre agriculteurs à casquette et bleu de travail qui sont attablés nous reconnaissent et nous saluent d’un petit mouvement de la tête. « Bonsoir, Messieurs » dit mon père d’une voix mâle et enjouée, tel le comte de Sully entrant dans l’auberge du village dépendant de son château.
Du groupe de parisiens qui chassera demain, nous sommes les premiers arrivés, mais les autres nous suivront de peu. C’est maintenant l’heure du pastis et, pour moi, du jus d’ananas, puis celle de passer à table. « Ce soir, c’est chou farci! » dit la patronne. Notre table s’exclame et la félicite pour ce choix judicieux. A cet âge, je détestais le chou farci, mais je ne l’aurais avoué pour rien au monde. Les hommes rient et boivent, le repas traîne et je suis fatigué. Mais j’écoute ces conversations d’adultes, fier d’y être admis. Par prudence et timidité, je n’interviens presque jamais.
Vers dix heures du soir, notre chambre se libère. Car  nous devons occuper la chambre du boulanger, qui dort la journée et travaille la nuit. Il faut donc attendre qu’il se lève et que la chambre soit faite. Nous sortons les bagages et le chien de la voiture et nous nous installons dans la chambre. Je me couche et m’endors tandis que mon père redescend boire un dernier verre avec ses amis.

Le lendemain matin, le réveil est à sept heures car nous commencerons à chasser à neuf heures précises. Petit déjeuner à sept heures trente. A huit heures, les voitures quittent la place de l’église. Nous n’avons que huit kilomètres à parcourir, mais, avant neuf heures, il faudra avoir  salué tout le monde, fait des commentaires sur l’état de la route depuis Paris, fini de s’équiper, monté les fusils, choisi les cartouches, caressé les chiens, interrogé la cuisinière sur ses intentions pour le déjeuner (du chou farci), flatté le Président, honoré le respectueux garde-chasse d’une parole amicale, …
A neuf heures moins dix, le Président, Monsieur Armengeat, immense septuagénaire empreint d’ironie et de dignité, dresse le programme de la journée et la liste des gibiers interdits. Il rappelle aussi quelques consignes de sécurité et la signification des différentes sonneries de trompe. Enfin, il demande à un invité de bien vouloir ranger son fusil à répétition pour se faire prêter une arme décente, c’est a dire un fusil à deux coups.
Nous partons enfin dans le soleil, sur le chemin en pente douce bordé de genets qui nous mène à l’endroit où « postés » et « marchants » vont se séparer. A partir de là, le silence devra régner dans les rangs.

Pour cette première battue, je marche. On m’a placé entre le garde-chasse et le plus âgé des rabatteurs. Nous sommes disposés en ligne à la lisière d’un bois. Attente, puis long coup de trompe. « En avant ! » crie le garde. Pour moi, c’est l’aventure, presque la charge qui commence. Je suis poussé vers l’avant par l’enthousiasme. J’ai l’impression de sortir d’une tranchée. Je franchis le petit fossé et je commence à taper sur les buissons et les baliveaux sonores en faisant « Brou, brou, allez, allez » comme j’ai vu faire les autres. Le garde maintien la tension en criant: « En ligne, en ligne! »
Le premier bruit froufroutant devant moi signifie l’envol d’un gros oiseau. Le garde donne deux petits coups de trompette et crie : « Faisan à la ligne! ». La marche en avant continue et devient encore plus excitante. Deux coups de feu saluent le passage du faisan annoncé au-dessus de la ligne. Impossible d’ici de savoir si le chasseur a été adroit. Encore quelques dizaines de mètres et les choses s’accélèrent. Les froufrous se multiplient, accompagnés des gloussements de terreur des oiseaux qui s’envolent maintenant vers toutes les directions. Coups de trompettes rapides : « Tututututututut », « Faisan à droite! Poule à la ligne! Perdreau, perdreau! Coq en retour!  » Les coups de fusils se succèdent. On entend des « A vous, à vous! » et des « Apporte, apporte! ». Les marcheurs avancent toujours en se rapprochant de la ligne des fusils postés. Nouveau coup de trompette prolongé: « En l’air et en arrière! Tirez en l’air et en arrière! » Quelques coups de feu plus tard, j’aperçois devant moi à  travers les feuilles une silhouette sombre qui me fait face, fusil au creux du bras, canons vers le sol: j’ai atteint la limite du bois et la ligne des chasseurs qui nous attendent. Derniers coups de trompettes répétés: c’est la fin de la première battue. La tension retombe, le calme revient, la guerre est finie.

Les chasseurs allument des cigarettes et se rapprochent pour discuter et se complimenter. Quelques-uns d’entre eux cherchent au sol leur gibier tombé avec l’aide des chiens et des rabatteurs. Je rejoins mon père, qui faisait partie des postés. Il fume la pipe et tousse en riant avec son ami Eugène. Il a tué un perdreau et une poule faisane. Ça va.
On se rassemble sur le chemin pour faire le tableau: le garde aligne sur le sol les animaux tués par espèce et par genre. Cinq coqs, six poules, un perdreau rouge, huit lapins.
Le tableau est déclaré satisfaisant pour une première battue, pour la saison et compte tenu du temps qu’il fait.

Cette journée de septembre passera comme ça, avec d’autres battues, sous un soleil encore tiède, annonçant pour les années à venir des dizaines d’autres journées semblables, dans la chaleur, dans le brouillard, dans le froid ou sous la pluie.
Une autre fois, je raconterai la suite de ces journées, le casse-croûte de onze heures qui nous arrivait dans une brouette, les épuisantes battues de plaine, le retour vers le « pavillon » en milieu d’après-midi, l’énorme déjeuner dans la salle sombre, pleine de plaisanteries et de fumée, le partage du gibier, les adieux et enfin le retour dans la nuit, la porte de Châtillon derrière laquelle surgissait la perspective de la rentrée du lundi matin et l’angoisse des devoirs non terminés.
De ces journées, je garderai un souvenir de plénitude, de confiance et de reconnaissance envers  ces hommes mûrs  qui me laissaient faire partie de leur groupe et partager, pour la plupart avec une grande bienveillance, leur plaisir du dimanche.
Elles me laisseront aussi pour toujours le tendre souvenir d’un père aimant, joyeux et entouré d’amis.

le piat

 

La Princesse, l’Ours et le Chasseur – Critique aisée 13

Fenêtre sur Cour. Alfred Hitchcock

Tout le monde, du moins je l’espère, tout le monde a déjà vu « Fenêtre sur cour ».
Ces derniers temps, la télévision spécialisée l’a repassé régulièrement en version « longue ». (Cette appellation est ridicule car il ne peut pas y avoir de version « longue » de ce film, il ne peut y avoir que des versions trop courtes.)
Bien que ce film soit, avec La Prisonnière du Désert et La Règle du Jeu, celui que j’ai vu le plus grand nombre de fois, je l’ai regardé à nouveau, deux fois. J’ai beau connaître chaque plan, chaque réplique, chaque ensemble porté par Lisa Carol Fremont, j’ai beau connaître la vie de chaque personnage de cette cour miraculeuse, le pianiste, la danseuse, les jeunes mariés, la femme esseulée, le couple au chien, je suis pris à chaque fois. Avec L.B. Jefferies, j’attends, je suis Jeff. Dans mon demi-sommeil de convalescent, dans la chaleur de l’été new yorkais, j’attends la visite de Lisa. Et quand elle apparait, quand elle sort de l’ombre et du flou de mon demi-rêve, quand son visage se précise en se rapprochant du mien, alors elle est si belle, si douce et si aimante que j’en ai presque les larmes aux yeux.
Et puis, le cinéma reprend ses droits, la caméra devient objective, le gros plan change et on voit de profil les visages de Grace Kelly et de James Stewart se rapprocher pour un tendre baiser. À ce moment, les cinéphiles ne pourront pas ne pas remarquer le très léger ralenti, le très léger saccadé du mouvement qui les rapproche. Je n’ai jamais pu analyser ni vraiment comprendre les raisons de ce choix de réalisateur, ni lire quoi que ce soit qui puisse me l’expliquer, mais cet effet si spécial et si discret, presque subliminal, donne à cette scène de baiser, en principe ultra-classique, une très grande originalité et un aspect féérique. Le beau chevalier endormi est réveillé de son sommeil de cent ans par le baiser de la princesse charmante.
Il n’est vraiment pas souhaitable que je raconte la suite du film. Je ne ferais que l’abimer.
Voyez le, regardez-le, décortiquez le. Appréciez les aphorismes gouailleurs de l’infirmière, les toilettes et les accessoires du top model, les fétiches du grand-reporter, les humeurs du pianiste, celles de la danseuse et tous les détails minuscules qui font vivre les micro-personnages dans le petit tableau de leurs fenêtres accrochées au mur de la cour.
Fenêtre sur Cour est une pièce de théâtre, une comédie de mœurs, une présentation de mode, un film à suspense, un film parfait, qui se boucle sur lui-même avec sa dernière image qui vous invite à reprendre l’histoire à son début.

Marchais est un village de l’Aisne, à quelques kilomètres à l’Est de Laon. En 1975, une aile du château de Marchais a brûlé, laissant cependant la vie sauve à sa propriétaire, Charlotte Grimaldi de Monaco, mère du Prince Rainier III.
Un an plus tard, les assureurs, courtiers et experts qui avaient participé au règlement du dossier d’indemnisation furent invités par le Prince pour une chasse sur le domaine de Marchais. Je fis partie de la bande.
Le grand jour approchait. Nous avions fourbi nos armes, nos voitures et nos habits de chasse. On nous avait instruits de la façon de s’adresser au Prince : Monseigneur, etc…Nous étions une dizaine. Lorsque nous nous retrouvâmes le fameux matin dans la cour du château pour un dernier briefing, le chef du protocole nous apprit que la Princesse Grace avait tenu à participer à cette journée de chasse, accompagnée de sa fille Stéphanie. Elle nous retrouverait à la dernière battue du matin pour déjeuner avec nous. Il nous fut précisé que la formule d’appel pour lui adresser la parole était simplement « Madame ».
Je n’osais pas croire à cette chance extraordinaire qui allait m’être donnée de rencontrer non pas une princesse régnante, mais la jeune mariée du Train Sifflera Trois Fois, la riche héritière de High Society et l’amoureuse de Fenêtre sur Cour, lui parler cinéma, la faire rire peut-être…
Le Prince arriva enfin, accompagné d’une petite fille brune et vive et d’un grand bonhomme. C’était Stéphanie et son garde du corps. Il était dix heures du matin. Les présentations furent faites rapidement et la chasse pût commencer.
Rainier me faisait penser à un gros ours, doux et taciturne. Plusieurs fois au cours de la chasse, je me trouvais placé à côté de lui, et je pu constater que c’était un excellent tireur. Ayant réussi en sa présence un magnifique « coup du roi », j’eu même droit à ses félicitations. Poursuivant la conversation qu’il avait lui-même engagée, banalement je lui demandai :
-« Monseigneur, est-ce que vous venez souvent chasser ici?
-Non, deux ou trois fois seulement dans l’année. »
Après un petit temps de silence il poursuivit:
-« Ici, c’est chez ma mère, vous savez, alors on ne peut pas faire ce qu’on veut…  »
Nouveau silence:
-« J’ai une autre chasse en Sologne, avec un ami. Là, on peut s’amuser… »
Je n’étais pas certain de comprendre ce qu’il entendait vraiment par « s’amuser », et ne le sus jamais, car la battue reprit.
Vers midi et demi, Grace Kelly (je n’arrive pas à penser à elle comme Madame Grimaldi) nous rejoint à la fin de la quatrième battue dans une Range Rover aux armes de la principauté. Les présentations sont faites dans une allée en sous-bois devant les faisans alignés sur le sol.
Elle a quarante-six ans. Dans sa très simple tenue de chasse, elle est simplement magnifique. Elle dit quelques mots, je ne sais plus lesquels. Nous rentrons, ébahis, à pied vers le château qu’elle rejoint en voiture. De là, nous repartons en caravane derrière la Range-Rover. Nous traversons le village de Marchais dont les habitants se découvrent et saluent au passage du convoi. Nous arrivons bientôt dans une auberge de campagne réservée pour cette occasion. Le chef du protocole prend discrètement les choses en main et nous assigne nos places à table. En tant que plus jeune et moins important des invités, je suis placé loin de la Princesse, et, de surcroît, du même côté de la table qu’elle, ce qui fait que, pour la voir, je devrai me pencher impoliment devant mon voisin de gauche. Par contre, j’ai une un très bonne vue sur Rainier, qui ne dira pas grand-chose de tout le déjeuner, et sur Stéphanie, qui ne cessera de discuter à mi-voix et de rire avec son garde du corps.
La préséance a placé de part et d’autre de la princesse l’assureur, l’homme le plus timide de notre groupe, et le courtier, que je connais pour avoir chassé plusieurs fois avec lui. Depuis longtemps, je l’ai surnommé Tartarin de Tarascon, car il ne parle que de chasse et de pêche, avec une forte tendance à insister sur la taille de ses prises et la férocité de ses gibiers. J’imagine les murs de son salon couverts de massacres, de photographies d’Afrique et de râteliers à fusils, et son parquet garni de peaux de bêtes à gueules ouvertes. Il fait partie de ces gens qui sont persuadés que leur secrétaire, leur chauffeur, leur moniteur de ski, leur guide de chasse, le barman du Ritz, et même leur chien, les aiment, et vont le répétant à toute occasion. D’où je suis, en me penchant de temps en temps, j’arrive à voir que Tartarin a entrepris Grace. Il parle, il parle, cet abruti, peut-être de ses exploits et la princesse acquiesce en souriant doucement. Je suis furieux et mortifié. Je hais Tartarin qui, tout en frétillant de la moustache, se rend ridicule et nous rend ridicules aux yeux de cette femme sublime qui ne peut que s’ennuyer auprès de ce goujat.
Le repas se termine, la princesse se lève avant qu’on ne serve le café. Nous nous levons aussi. Elle se déclare désolée de devoir nous quitter déjà. Elle est heureuse d’avoir passé ce déjeuner si agréable en notre compagnie. Sans doute pour couper à de fastidieux au-revoir individuels, elle quitte la salle immédiatement, suivie par sa fille, le garde du corps et le prince Rainier qui la raccompagne à sa voiture.
Le silence règne maintenant dans la salle à manger de l’auberge, puis, les conversations reprennent petit à petit, et j’entends Tartarin qui s’adresse à l’assureur timide :
– » Elle m’adore !  »
A la prochaine battue, je le tuerai.

871-CINEMATOQUIZ 2