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Conversation Sélecte

Couleur café 15
Le Sélect,Boulevard du Montparnasse

Le Sélect est un bel endroit mais il a peu d’histoire. Sur ce plan, il ne peut pas lutter avec La Coupole (mais la Coupole n’est plus la Coupole) ou Le Dôme (sans charme, mais gastronomique). Le Sélect est un tout petit peu mieux placé que La Palette qui, certes, a eu l’honneur de l’une de mes rubriques (« Les hommes de la Palette« ) mais qui aujourd’hui a disparu. La Closerie des Lilas demeure à l’écart de ce concours, tant sur le plan historique que géographique.

Le Sélect se trouve à l’angle du Boulevard du Montparnasse et de la rue Vavin. Contrairement à ses voisins, il n’a jamais vraiment cherché par le passé à être un restaurant ou même une simple brasserie. Non, jusqu’à il y a peu, c’était essentiellement un café, bien placé, agréable, avec sa terrasse ensoleillée et sa salle sombre et profonde. On pouvait, si on y tenait vraiment, y prendre une salade ou une omelette, mais on y commandait surtout des cafés ou des bières.

Ces dernières années, les choses ont un peu changé Continuer la lecture de Conversation Sélecte

Boris, Mikhaïl, Spitz et moi

Je m’arrange avec mes souvenirs en trichant comme il faut.
Louis-Ferdinand Céline

Spitz et moi, nous venions de passer huit jours dans ce grand complexe pétrochimique de la PSSP à Rovno. Sur le plan technique, cela avait été plutôt intéressant et pas facile tous les jours. Pas facile, tout d’abord parce que nous avions découvert les preuves que la majeure partie des gros problèmes d’exploitation de cette usine provenait des exploitants eux-mêmes et non des constructeurs franco-allemands comme les Russes le prétendaient pour réclamer des millions de dollars d’indemnité. De plus, qu’il y ait eu un peu de dessous de table à la passation des marchés n’aurait pas été pour nous étonner. Ça n’avait pas été facile non plus à cause des lourdeurs de l’administration et de la crainte permanente de chaque administratif, ouvrier, technicien ou ingénieur devant toute autorité supérieure, ce qui avait rendu chaque étape lente, laborieuse et parfois pénible. Pourtant, il était arrivé parfois que ce soit drôle. Drôle quand, une fois devant l’énorme réservoir d’acide super-phosphorique dont nous devions expertiser l’intérieur de fond en comble, nous avions constaté qu’il n’avait pas été vidé, faute de consigne de la direction. Drôle aussi quand, épuisés et affalés dans le minibus à l’arrêt qui devait nous ramener en fin de journée à notre hôtel en ville, nous avions pu observer pendant plus d’une heure trois grosses femmes en bottes vider l’eau du bassin d’agrément de l’entrée de l’usine au moyen de trois seaux et de trois pelles plates. Drôle enfin quand, un soir, au lieu de nous ramener en ville, le minibus nous avait conduits au milieu d’une forêt où nous attendait toute la direction du complexe autour d’une grande table ronde installée dans une clairière éclairée par de grands feux de joie; nous y avions été nourris légèrement de fromage et de concombres et abreuvés abondamment de vodka tiède servie dans des verres à moutarde en portant des toasts à l’amitié franco-russe jusqu’à ce qu’on ne tienne plus debout.

Malgré ces distractions, nous n’étions pas mécontents de rentrer en France et en particulier de laisser là Boris Grodsky. Boris était un petit bonhomme peu sympathique mais capable d’absorber des quantités étonnantes de champagne, de whisky et de vodka et ce, dans n’importe quel ordre. Il avait été dépêché en tant qu’ingénieur mécanicien par la compagnie d’assurance russe Black Sea pour participer à notre expertise technique. Nous n’avions pas mis longtemps à découvrir que Boris n’avait rien d’un ingénieur et qu’il était plutôt chargé de nous surveiller et de rapporter chacun de nos gestes à des autorités dont nous soupçonnions l’identité. Bien entendu, nous lui avions caché nos découvertes, et nous réservions soigneusement nos conclusions pour notre rapport qui serait rédigé à Paris.

L’autorisation promise de voyager par avion ne nous étant jamais parvenue, notre retour était prévu en train. Comme pour l’aller et sauf retard, le trajet prendrait environ vingt-quatre heures jusqu’à Moscou, un parcours de moins de 1200 kilomètres à travers le nord de l’Ukraine et le sud de la Russie. Cette fois-ci, nous aurions la chance de bénéficier de ce que les gens de là-bas appellent un « train mou ». Les trains de voyageurs étaient alors composés de wagon « durs » et de wagons « mous ». Les wagons durs n’avaient pas de compartiments mais des dizaines de couchettes raides et étroites sans aucun cloisonnement. Beaucoup plus confortable, un wagon mou comportait une dizaine de compartiments « de luxe » pour voyageurs et une cabine pour l’employé du wagon chargé du service et de l’inévitable samovar. Le qualificatif « de luxe » était justifié par les sombres boiseries, les lampes art moderne, les miroirs biseautés et les coussins chargés de passementeries des larges couchettes. Dans chaque wagon, il y avait deux compartiments à une place et huit compartiments à deux places. C’est dans l’un de ces derniers que nous devions voyager.

Passer encore vingt-quatre heures avec Spitz dans un lieu aussi confiné n’était pas vraiment pour m’enchanter. Depuis une douzaine de jours, tout d’abord à l’hôtel de Moscou, puis dans le train à l’aller et enfin le soir à l’hôtel de Rovno, nous avions épuisé tout ce qu’on peut se raconter comme banalités sur le métier, la mission, la Russie, la politique française (nous étions à la veille de la victoire de Mitterrand sur Giscard d’Estaing), les vacances, enfin toutes ces choses dont deux hommes en voyage peuvent parler quand ils se sont découverts peu d’affinités. A la fin de ce séjour, nous n’avions plus grand chose à nous dire.

Peu de voyageurs devaient embarquer à Rovno, des paysans et des militaires principalement. Le quai était déjà encombré de leurs parents, leurs amis, leurs voisins alors que le départ ne devait se produire que dans plus d’une demi-heure. Spitz était parti à la recherche de cigares et j’étais monté seul dans le wagon. Depuis une fenêtre du couloir, j’observais tout ce monde en train de discuter, de s’embrasser, de rire ou de pleurer lorsqu’un groupe d’une dizaine de personnes en uniformes chamarrés surgit du bâtiment de la gare pour remonter vivement le long du quai en écartant la foule. Quand ils s’arrêtèrent à quelques mètres du marchepied menant à notre wagon, je vis qu’au milieu d’eux, il y avait un grand gaillard d’une quarantaine d’années qui semblait le centre de gravité du groupe. Contrairement aux autres, il portait un costume civil, mais quel costume ! Pantalon de peau juste en dessous du genou, veste de chasse en tweed aux revers bordés de cuir, loden gris-rose à col de fourrure jeté sur les épaules, chapka en astrakan et bottes mousquetaire en cuir souple. Je n’arrivais pas à décider s’il me faisait penser à une gravure de mode de chez Arnys ou à une caricature de sportsman. Tout ce beau monde en uniforme papillonnait autour de lui qui souriait largement et riait fort. Le peuple des autres voyageurs le regardait en restant à distance.

Il était temps de monter dans le train et l’homme au loden gris-rose fut le dernier à le faire après s’être écarté poliment pour laisser monter Spitz et ses cigares. Il resta quelques instants sur le marchepied à plaisanter avec les uniformes tandis que le train commençait à rouler. Quand il fut parvenu au bout du quai, il rejoignit le compartiment voisin du nôtre. Spitz baissa les rideaux qui donnaient sur le couloir et nous commençâmes à nous installer pour vingt-quatre heures de roulis à petite vitesse entre deux murs de bouleaux.

Au bout d’une heure, on frappe à notre porte. Pensant qu’il s’agit du préposé au samovar qui vient servir le thé, j’ouvre sans poser de question. C’est l’homme au loden. Il porte sur son visage un large sourire et sous son bras un seau en argent avec une bouteille de Champagne et trois flûtes enfouies dans de la glace. Il dit dans un anglais presque correct grammaticalement mais qui, phonétiquement, semble sorti d’une opérette:

   -Ah ! Maintenant tous ces crétins sont partis, alors nous allons pouvoir boire tranquillement entre gentlemen. J’espère je dérange pas ?

Je réponds dans la même langue :

   -Pas du tout, Monsieur, mais…je ne comprends pas…

   -Ah ! Je vois vous êtes pas anglais. Français, non ? Alors nous parlons français plutôt, non ?

Et il poursuit dans un français du même tonneau que son anglais :

   -Eh bien, nous avons un long voyage à faire et j’ai compris vous êtes étrangers. J’aime bien parler aux étrangers, il y a toujours quelque chose à apprendre. Alors, j’apporte à boire. J’espère je dérange pas. Je dérange ? Ah ! Je reviens plus tard !

   -Pas du tout, pas du tout. C’est très aimable, vraiment…

Tout en parlant, je regarde Spitz qui est torse nu derrière moi en train de mettre une veste de pyjama. Il me fait un signe que j’interprète comme un acquiescement. Je continue donc :

   -Ecoutez, nous sommes ravis. Peut-être pourrions-nous vous rejoindre dans votre compartiment dans quelques minutes ?

   -Ravi de même, enchanté, content ! Dix minutes alors ? Chez moi !

   -Dans dix minutes, alors…

Quand il est sorti, je demande à Spitz:

   -Qu’est-ce que c’est que ce bonhomme ?

   -Sais pas. Mais c’est un type important : tu as vu l’escorte à la gare. Un haut fonctionnaire, quelqu’un du Parti, quelque chose comme ça. Le pays en est plein. Vaut mieux y aller et faire attention.

   -D’accord. On y va.

Le compartiment de notre hôte parait beaucoup plus grand car il ne comporte qu’une seule large couchette dans une alcôve en boiserie à demi dissimulée par une lourde tenture retenue par une embrase. Deux fauteuils, deux chaises pliantes et un guéridon à trois pieds complètent l’ameublement. Le seau à champagne trône sur la petite table. Allongé sur sa couchette à notre entrée, l’homme s’est levé :

   -Ah ! Mikhaïl Boronov ! Plaisant vous rencontrer !

Nous nous présentons à notre tour.

   -Asseyez-vous, s’il vous plait. Je pense vous aimez le champagne ? C’est une pitié, c’est Champanskoïe, champagne russe. On trouve plus dans mon pays Veuve Clicquot depuis un an. Très dommage, mais le Champanskoïe est très bon quand bien glacé. Je sers.

   -Merci beaucoup, dis-je

   -Merci beaucoup, dit Spitz.

Court instant de gêne dans la conversation, caché par le rituel de la dégustation du champagne. Il ressemble à du demi-sec ; j’ai horreur de ça mais, au moins, il est frappé.

   -Eh ! Pas mal, pas mal du tout, dis-je hypocritement. Très agréable en tout cas !

   -Vraiment ? J’ai aussi caviar si vous aimez. Pas russe, iranien. Contrebande. Chut ! Ah!

Par contre, je suis un fou de caviar et, depuis un séjour déjà ancien à Téhéran, surtout de l’iranien. Du fond du seau à glace, il extrait une boite métallique dont le couvercle représente un gros poisson noir dans un cercle bleu. Il l’ouvre avec délicatesse et le trésor gris apparait, brillant, humide, huileux. Il doit bien y en avoir cinq cents grammes.

Dans l’heure qui suit, nous consommons la totalité du caviar et deux bouteilles de champagne demi-sec. La conversation se développe agréablement. Nous parlons d’abord avec prudence des relations entre l’Est et l’Ouest, de Leonid Brejnev et de Ronald Reagan. Nous nous libérons un peu avec la politique française, apprenant à Mikhaïl (depuis quelques instants, nous nous appelons par nos prénoms) que tous les sondages donnent Giscard gagnant contre Mitterrand. Enfin, nous nous détendons complètement en parlant des beautés de la France, du cinéma américain, de Paris (j’adore le cinéma américain et Paris; ça tombe bien, Mikhaïl aussi !).

En somme, ce long voyage commence bien. La nuit est maintenant tombée, mais qu’importe. Nous ne nous soucions pas vraiment d’admirer des plaines vides ni d’interminables forêts de bouleaux.

Mikhaïl a fait venir l’employé du wagon et lui a adressé sèchement quelques brèves paroles. Une demi-heure plus tard, l’homme est de retour avec un plateau chargé de morceaux de poulet, de charcuteries, de concombres et autres boulettes dont je ne connais ni le nom ni l’usage. Il revient quelques minutes après pour renouveler la glace.

La conversation continue et les bouteilles se succèdent dans le seau d’argent. Je commence à avoir sommeil. Nous parlons à présent de nos métiers : Mikhaïl est un « businessman », comme il dit lui-même. Ses affaires paraissent nombreuses, complexes et plutôt vagues.

Et nous ? Nous ? Nous sommes des experts travaillant pour les compagnies d’assurance…

   -Ah bon ? dit Mikhaïl. Et c’est bonne profession ?

À la cinquième bouteille, Mikhaïl connaît tout des finesses du métier. À la sixième, le jour se lève sur une forêt de bouleaux, et nous avons raconté à Mikhaïl, le plus souvent sur le ton de la plaisanterie, à peu près tout ce que nous avons fait dans l’usine de Rovno. Il rit beaucoup. Au milieu de la septième, je quitte le compartiment à tâtons, j’arrive à rejoindre ma couchette et je m’endors immédiatement.

C’est un soleil de fin d’après-midi qui vient me réveiller à travers la vitre dont nous avions oublié de tirer le rideau. Spitz n’est pas dans le compartiment. Il doit être en train de fumer dans le couloir. Petit à petit, la campagne fait place à la banlieue. Le train ralentit et commence à basculer continuellement d’un aiguillage sur l’autre. Nous entrons dans la gare Kievsky. Ni très frais ni très dispos, nous rassemblons nos affaires et nous descendons sur le quai. Grégory Fedkine, notre correspondant à Moscou, est là qui attend. J’aperçois Mikhaïl qui s’éloigne à grands pas suivi de son porteur, son grand loden gris-rose flottant derrière lui.

Grégory nous dit:

   -C’est drôle. Vous avez voyagé dans le même train que Monsieur Boronov. Vous le saviez ? Il m’a remis cette lettre pour vous.

Spitz ouvre l’enveloppe et je lis par-dessus son épaule:

Amis chers,

J’espère notre soirée a été excellente pour vous. Pour moi, ce fut grand plaisir.

Pour l’usine, Boris Grodsky avait rien compris. Il est un crétin. Je le dégrade et je le poste maintenant à notre usine de Norilsk, en orientale Sibérie.

Après, pour moi, je pense j’ai grand temps pour m’exporter à Miami-Beach.

Merci encore pour votre informative conversation.

Dasvidania.

Mikhaïl BORONOV (R.G.P. , A.P.M.S)

Administrateur du Consortium La Pétrochimie Socialiste au Service du Peuple

Directeur de la plateforme Bohdan Khmelnytsky (Rovno, Ukraine)

 

 

 

Il y a cent ans, le caporal Coutheillas…(texte intégral)

A la suite de l’assassinat de l’héritier du trône austro-hongrois le 28 juin 1914 à Sarajevo, l’Autriche-Hongrie lance à la Serbie un ultimatum inspiré par l’Allemagne. Il est rédigé de telle sorte qu’il soit impossible à la Serbie de le respecter. MarcelinL’imbrication des alliances est alors telle que, de façon quasi automatique, la catastrophe se met en place. La Russie déclare la mobilisation contre l’Autriche-Hongrie puis contre l’Allemagne. Le 1er août, l’Allemagne déclare la guerre à la Russie. Le même jour, la France décrète la mobilisation générale. Le lendemain, l’Allemagne envahit le Luxembourg puis la Belgique…le spectacle commence! Ce qui devait n’être qu’une punition de la Serbie par l’Autriche-Hongrie se transforme en quelques jours en guerre mondiale, la première guerre mondiale.

Le 5 août 1914, le caporal Coutheillas (Marcelin, mais il signe Marcel) est convoqué à Dreux pour rejoindre le 29ème Régiment Territorial. A partir de ce moment, il tient son journal qu’il envoie régulièrement à sa femme Madeleine, restée à Paris. Il a 36 ans. Ses deux enfants jumeaux, Antoinette et Daniel, vont avoir 8 ans.

Son fils a retranscrit sur sa machine à écrire IBM à boule le manuscrit qu’il lui avait donné, et moi, son petit-fils qu’il n’a pas connu, j’ai à mon tour repris son journal.

Tenu sur un cahier de 11cm par 17cm, le journal de Marcelin Coutheillas comporte 133 jours, cinquante et une pages et pas une faute d’orthographe.

Lorsque j’ai tapé ce texte intégralement, il a occupé 15 pages dactylographiées. Pour cette présentation, j’ai résumé certains jours en quelques lignes (caractères italiques) et reproduit intégralement certains autres (caractères droits). Dans ce cas, je n’ai apporté aucune autre modification que de rares liaisons entre phrases.

Journal      Je suis convoqué à Dreux pour le 5 août et je quitte Paris vers 2 heures de l’après-midi pour arriver sur place à 6 heures du soir. On m’équipe immédiatement et on m’envoie coucher sur la paille dans la salle des fêtes. Je n’ai pas l’habitude de ce genre de confort et je suis un peu ému, c’est sans doute pourquoi j’ai du mal à m’endormir.

Le 29 eme RIT part le lendemain matin, mais Marcel est affecté au dépôt pendant presque deux mois.

Le 24 septembre, ordre est donné de marcher jusqu’à la gare de Dreux pour monter dans un train dont la destination nous est tenue secrète. Les habitants nous font une joyeuse conduite en nous acclamant tout le long du chemin. Notre convoi démarre dans l’enthousiasme. Nous passons à Chartres, puis Rambouillet, puis Versailles et l’espoir grandit parmi nous d’être affecté à la place de Paris. Mais le train prend la Grande Ceinture pour contourner la ville et nous nous retrouvons au Bourget à 6 heures du matin. L’espoir d’une affectation parisienne demeure pourtant jusqu’à midi, heure à laquelle notre train repart. On nous dit que c’est vers Amiens. C’est un coup au moral et les chants s’arrêtent. Puis la confiance revient et la gaité avec. La voie de chemin de fer suit l’Oise et nous voyons les premiers dégâts de la guerre: tous les ponts ont sauté.

Après quelques jours de tranquillité à Amiens, Marcel écrit:

Et puis le 3 octobre arrive et c’est la dure misère qui commence.

Après une marche de 42 kilomètres, il rencontre les premiers blessés.

4 octobre               Ce matin, j’ai vu les blessés et parlé avec eux. A 9 heures nous partons pour Ayette, mais, entre-temps l’ennemi a occupé le village. Nous nous arrêtons à Hannescamp, à 5 ou 6 kilomètres de notre point de départ. On déjeune et on prend position sur les crêtes. Aussitôt, c’est le baptême du feu. Maximin et trois autres de mes camarades sont grièvement blessés. Je reste en avant-poste sur la route jusqu’à la nuit, puis nous nous replions vers l’Est sur Pommier où nous arrivons à 10 heures du soir.

Je ne crois pas m’être rendu compte des dangers courus depuis le début de l’après-midi. Je suis resté seul avec un homme en sentinelle sans éprouver la moindre frayeur, mais plutôt l’excitation du chasseur à l’affut dans l’attente du gibier. Au fond de moi, je suis plutôt content d’être là. Est-ce que cela va durer ?

Les soldats sont trempés et gelés, le canon tonne, mais ils ne sont pas au feu. Marcel écrit :

Nous assistons à un duel d’artillerie superbe. On peut voir la chute de tous nos obus.

7 Octobre              3 heures du matin : alerte. Il gèle blanc. Je reçois un ordre pour effectuer une patrouille en avant des tranchées. J’éprouve un certain frisson. Il fait absolument noir et, malgré le froid, je suis absolument trempé de sueur. Je crois que les copains sont dans le même état.

A 6h30, nous sommes de retour dans la tranchée et le soleil se lève sur une belle journée. Notre artillerie travaille, mais les Allemands ne répondent pas.

Un Taube (avion autrichien) passe plusieurs fois au-dessus de nous.

A 5 heures, l’artillerie bombarde Monchy et Ransart. Le spectacle est splendide.

Le 8 octobre est une journée calme, bombardement, creusement des tranchées, avion autrichien tombé dans les lignes.

9 Octobre              Il gèle fort. Dans la nuit, nous entendons une forte fusillade vers Monchy. C’est le 26ème et le 29ème Territorial qui reprennent Monchy, pris par les Allemands pendant la même nuit.

A 9 heures et demi, j’accompagne le fourrier jusque dans Berles. A ce moment, les obus commencent à tomber. Ils tomberont jusqu’à 7 heures du soir.

J’ai vu des choses terrifiantes. Un obus tombe dans une cave où nous faisions la cuisine. Le bilan est terrible : 24 morts, 11 blessés. Dans la tranchée qui précède la mienne, 4 morts, le sergent Roques et trois autres du 29ème, 6 morts dans la cour où se faisait la distribution des vivres.

Je tente d’apporter le pain aux tranchées pendant une accalmie, mais quand j’arrive devant le Calvaire, il tombe un obus qui fait un trou énorme dans la chaussée. J’abandonne la brouette et le pain et je rejoins une tranchée toute proche.

J’assiste à la reprise de Monchy par les Allemands et à la retraite des nôtres sur Berles. Entre les deux villages, la plaine est continuellement bombardée par l’artillerie allemande et balayée par leurs mitrailleuses. On voit les nôtres qui tombent sans pouvoir leur porter secours. L’infanterie allemande n’ose pas poursuivre dans la plaine les soldats français qui se replient.

Avec l’homme qui était resté avec moi en sentinelle lors de notre nuit à Hannescamps, un sous-officier et moi sommes les trois seuls soldats valides dans Berles. Aidés par quelques habitants, nous relevons une trentaine de blessés, nous les pansons et les plaçons sur des charrettes. Il n’y a pas de place pour tous et nous devons en laisser quelques-uns sur la route. Ils nous supplient de les emmener. Je n’ai jamais tant souffert. Je pleure.

A 9 heures, nous quittons Berles à pied avec la dernière charrette disponible.

Aujourd’hui, j’ai réellement eu peur.

Plus tard dans la nuit, on me place en petit poste (poste avancé devant la première ligne de tranchée dont la fonction est de surveiller l’adversaire et de prévenir ses attaques surprises) sur la route entre Berles et Pommier.

10 Octobre            Cette nuit, il est tombé une pluie glaciale sur le petit poste. Nous avons entendu à une centaine de mètres la reprise de Monchy à la baïonnette. Après sept nuits sans sommeil, la fatigue est telle que nous dormons malgré tout, à même la boue. Quand le jour se lève, nous rentrons à Pommier, où on nous fait creuser des tranchées toute la journée.

Arrivé au cantonnement, je m’endors comme un loir. A mon réveil, j’apprends des infirmiers que Maximin est mort. C’était un bon camarade.

Entre le 11 et le 21 octobre, c’est la routine. Bombardement, tranchées, repos, bombardement, tranchées….

22 Octobre.           On nous annonce notre départ pour Rueil, où nous devons remplacer les troupes du camp retranché de Paris. Enorme joie. A 10h30, nous partons pour la gare de Mondicourt. Les 20 kilomètres sont avalés dans l’allégresse. Nous couchons dans une grande ferme, la ferme du Bois Brulé. Réveil dans la nuit pour un rassemblement de la division en vue de notre embarquement. Nous passons deux heures de joie délirante à attendre notre tour. Soudain, toute la division fait demi-tour et se remet en route. Nous marchons toute la journée pour arriver à Servins après une étape de près de quarante kilomètres, très dure physiquement et moralement.

24 Octobre            Je vais à la messe à Servins. Je suis très ému, je pleure à chaudes larmes, je pense à vous tous.

Il pleut. Les soldats couchent en plein champs, dans la boue. Parfois, ils trouvent un abri.

31 Octobre            Nous partons de La Capelle pour Anzin-St-Aubin, à 15 kilomètres. Quand nous arrêtons dans un champ pour une halte, nous sommes immédiatement pris pour cible par l’artillerie allemande qui nous a repérés. C’est absolument effrayant… Nous avons deux blessés. Nous couchons dans une carrière.

1er novembre       C’est la Toussaint. Il fait un temps superbe, mais je suis mélancolique. Ça doit être l’influence de ce jour. Je pense à vous tous et à mon père. Je vais à l’église et à nouveau je suis très impressionné.

J’écris à Madeleine. Nous recevons l’ordre de partir aux tranchées avancées devant Ecurie. Nous partons à 2 heures du matin. Je suis ému mais calme. A la tombée de la nuit, nous sommes rassemblés dans un parc. Un officier du 1er Zouave nous apprend que nous allons être mélangés avec les Zouaves et les Sénégalais, pour nous porter à cent ou cent cinquante mètres des Allemands. On nous recommande de garder notre sang froid et de faire tout notre devoir. Ensuite on forme les sections et je suis chef d’escouade de la deuxième demie section de la 1ère, soit 12 territoriaux et 13 zouaves. Nous dormons tous ensemble dans une grange. On nous donne trois cents cartouches à chacun.

8 novembre           Je viens de passer cinq jours inoubliables. Mon sang froid m’étonne, mais j’ai eu terriblement peur de ne pas pouvoir tenir ma place. Pourtant, je ne sais pas si je pourrai retrouver cette sérénité, ce sang froid maintenant que j’ai vu. Est-ce que dans d’autres pareilles circonstances, des visions terribles ne viendront pas faire assaut à ma raison et me faire faillir ?

Quand j’écris ces notes, le dimanche 8 novembre, j’ai eu une nuit de repos, j’ai bien déjeuné et j’ai l’esprit en repos. Je ne suis presque plus sous l’impression déprimante d’hier qui m’a abattu et où la seule idée de retourner aux tranchées me faisait frémir. Aujourd’hui, je l’envisage avec plus de fermeté, cependant sans désir d’y retourner.

Le 2 novembre, nous sommes partis pour les tranchées. La route est extrêmement pénible, car, comme nous devons traverser un plateau complètement découvert, il faut ramper sous une grêle de balles. C’est seulement le début. Nous arrivons aux étroits boyaux qui desservent les tranchées. La marche est difficile. Je suis couvert de sueur. On me place en soutien de mitrailleuse à cent mètres des boches.

La nuit est calme.

Au petit jour, nous apercevons les Allemands qui creusent une tranchée. Toute la journée, ce sera une fusillade ininterrompue sur toute la ligne. Quand une balle frappe les tôles des guetteurs ou un camarade, comme au stand de tir, les autres indiquent. Les Allemands en font autant. Cette façon très crâne nous donne confiance et petit à petit, cela nous empoigne : j’ai vu des gens d’ordinaire très peureux se placer gaillardement dans un créneau et faire le coup de feu.

La nuit, il fait un clair de lune merveilleux et on distingue très bien les tranchées allemandes. Silence sur les lignes.

Aujourd’hui, 3 novembre, j’ai 36 ans. Ce matin, il fait du brouillard et je pars avec un sergent et quatre zouaves pour planter des piquets et tendre des fils de fer devant les tranchées. Le courage est comme tout, communicatif, et c’est sans hésitation que je suis mes camarades.

Nous restons sortis près de trois quarts d’heure, et ce n’est que vers la fin que les Boches nous devinent et tiraillent de notre côté. Mais ils tirent trop haut et nous rentrons indemnes.

A 8 heures, le soleil chasse la brume et à 10 heures, un Taube nous survole. A midi, l’artillerie allemande commence ses tirs de réglage. Ils sont à peu près bons.

A 3 heures, c’est le bal complet : éclatements, lueurs, chocs, sifflements. C’est fou, ahurissant, sinistre ; la terre tremble, des souffles nous couchent dans les tranchées. Les Allemands envoient sur nous des grenades et des fusées lumineuses.

Nous sommes debout, baïonnette au canon, prêts à l’attaque que nous attendons d’un moment à l’autre, car les tranchées allemandes sont silencieuses. C’est de mauvais augure. Les officiers passent dans les tranchées en nous recommandant de nous tenir sur nos gardes. Un caporal et quatre zouaves se portent à vingt mètres en avant pour servir de petit poste. Une méprise se produit et l’un des zouaves tue un des nôtres qui rampait en avant vers le petit poste.

10 heures, coliques

11 heures, le petit poste se replie sous le feu et nous annonce l’arrivée des Allemands. Ils sont en colonne par quatre. C’est absolument déconcertant et effrayant.

Les Zouaves, qui ont déjà assisté à de pareils assauts, sont calmes et nous donnent des conseils. Nous commençons à tirer.

Malgré cet ouragan de feu, les colonnes avancent toujours. Nos obus de 75 tombent dans leurs lignes et y produisent des effets effroyables. La mitrailleuse marche, mais ils avancent toujours. Avec une acuité étrange, je sens tout le danger de notre situation, je sens qu’il faut résister à tout prix, et tous sont comme moi : nous tirons avec rage.

Ils sont sur nous. Nous sommes obligés d’évacuer les tranchées. Mais à peine étions nous en arrière qu’un officier s’élance en tête et commande : « A la baïonnette ! »

Alors, c’est la ruée générale, c’est une lutte effroyable. Nous reprenons nos positions et, emportés par l’élan, nous nous portons sur les positions allemandes et nous les enlevons. Les tranchées sont si étroites que nous nous battons à coups de crosse, à coups de poings, à coups de tête.

Le jour s’est levé pendant l’attaque et nous ne pouvons plus nous replier vers nos anciennes tranchées, car le terrain que nous venons de franchir est balayé par l’artillerie et par le feu de l’infanterie allemande qui s’est retranchée sur la crête. De la tranchée où nous sommes, nous sortons les corps de cinquante-neuf Allemands, que nous plaçons en avant. Derrière nous, il reste environ deux cents corps allemands et une vingtaine des nôtres. Certains sont blessés, mais il nous est impossible de leur porter secours.

A la nuit, nous repoussons une contre-attaque. Pendant toute la journée et toute la nuit, nous travaillons au creusement d’un boyau pour rejoindre nos anciennes tranchées.

Clair de lune. Nous relevons cinq blessés français et quelques Allemands.

Journée de bombardement. Vers 5 heures, nous rejoignons nos camarades. Sentiment de délivrance.

Il est relevé le 6 novembre. Il est épuisé mais incapable de dormir.

Dans la journée, je suis saisi d’une crise de larmes extraordinaire. Mes camarades sont comme moi. Je cherche à me nettoyer un peu, mais j’ai si peu d’entrain que je demande à un camarade de le faire pour moi.

De garde à la Mairie, je relis les lettres de Madeleine et ça me cause quelque peine. Je dors un peu, je déjeune confortablement et c’est l’esprit plus calme que j’écris ces notes en attendant de savoir où de nouveaux ordres vont nous envoyer. Je suis fatigué. Jusqu’à présent, l’alcool avait été un stimulant énergique, mais maintenant il est sans effet. J’ai reçu deux paquets de Madeleine. Comme je l’aime et je la vénère, et mes gosses, ma Nénette et mon Daniel, comme je voudrais vous embrasser et faire votre bonheur.

Le cauchemar des premiers jours de novembre est terminé. Provisoirement? Marcel tombe malade. Il tousse. Il est exempté de service de temps en temps.

J’ai reçu six paquets. Je fais une crise intense de désespoir. Vianey, Sautereau et d’autres amis viennent à mon secours et me remontent un peu.

1er décembre        Des camarades d’un soldat tué dans la tranchée ont ramené son corps à Anzin. Ils l’ont déposé sans cercueil dans l’église qui, depuis quelques temps, sert de cantonnement. Tout est sens dessus dessous. Le sol est recouvert de paille. Une sœur est venue dire la prière des morts et le Notre-Père. A deux, les camarades ont soulevé le corps recouvert d’une toile de tente et l’ont transporté au cimetière qui entoure l’église et qui devient trop petit.

Parfois, le bataillon se déplace.

6 décembre           Départ à 4 heures, arrivée à Anzin St-Aubin à 5h30. On charge les hommes avec un nouvel appareil de défense contre la marche de l’ennemi sur les tranchées. Puis nous marchons dans la nuit jusqu’à Ste Catherine. C’est une marche effrayante, dans une boue de 20 centimètres. Les hommes glissent, tombent, se blessent, jurent, tempêtent. Les balles sifflent de tous les côtés. A notre arrivée à Roclincourt, Angevin qui se trouve à côté de moi reçoit une balle dans l’aine. Il souffre effroyablement. Nous le transportons à un poste de secours. Ça prend du temps et je rentre le dernier dans les tranchées. L’officier me garde au poste de commandement pour transmettre les ordres aux diverses fractions.

Nous creusons des tranchées en première ligne. Ça n’est pas très dangereux, mais il faut prendre des précautions.

Relevés à 4 heures.

Le 7 décembre, après une marche éreintante, Marcel retombe malade. Il est évacué d’hôpital complet en hôpital complet pour arriver à celui de St-Riquier.

13 décembre         J’écris des lettres. Ça me fatigue. Je vais un peu mieux, mais j’ai un peu de fièvre, 38°7. Le lit commence à me peser et je demande à me lever. Je reste au petit régime. Toujours courbaturé.

15 décembre         En plus du petit déjeuner, vin de quinine.

17 décembre         Hôpital. Grand régime.

Le journal du caporal Marcelin Coutheillas s’arrête ainsi, à L’Hôpital militaire de St-Riquier où il est soigné, sans doute pour une pneumonie. Il retourne en ligne en 1915. Il ne tient plus de journal.

Il rentre au Service Auto de la 6ème armée en Janvier 1917 où il restera comme conducteur jusqu’à la fin de la guerre. Il est renvoyé dans ses foyers le 25 janvier 1919, quatre ans et six mois après son incorporation.

Marcelin Coutheillas meurt chez lui, rue du Bourg-Tibourg à Paris en Janvier 1926 à l’âge de 48 ans.

Il y a cent ans, le caporal Coutheillas…(14)

MarcelinJournal de Marcelin Coutheillas, 13-17 décembre 1914
Le 7 décembre, après une marche éreintante, Marcel retombe malade. Il est évacué d’hôpital complet en hôpital complet pour arriver à celui de St-Riquier.

13 décembre         J’écris des lettres. Ça me fatigue. Je vais un peu mieux, mais j’ai un peu de fièvre, 38°7. Le lit commence à me peser et je demande à me lever. Je reste au petit régime. Toujours courbaturé.
15 décembre         En plus du petit déjeuner, vin de quinine.
17 décembre         Hôpital. Grand régime.

Le journal du caporal Marcelin Coutheillas s’arrête ainsi, à L’Hôpital militaire de St-Riquier où il est soigné, sans doute pour une pneumonie. Il retourne en ligne en 1915. Il ne tient plus de journal.
Il rentre au Service Auto de la 6ème armée en Janvier 1917 où il restera comme conducteur jusqu’à la fin de la guerre. Il est renvoyé dans ses foyers le 25 janvier 1919, quatre ans et six mois après son incorporation.
Marcelin Coutheillas meurt chez lui, rue du Bourg-Tibourg à Paris en Janvier 1926 à l’âge de 48 ans.

Xalchis en Eubée

Couleur Café 15

Pas toujours aimables, les grec(que)s, mais quelle douce vie ! Il est vrai que la crise n’est que pour demain. On est encore en mai, 2008, un dimanche, à Xalchis, en Eubée .

On dit que c’est de là que sont partis quarante des mille deux cents vaisseaux grecs à la conquête de Troie il y a plus de trois mille ans. Mais ici, chaque ville, chaque village, chaque montagne, chaque lac a une histoire, et on sait que les grecs adorent raconter des histoires, antiques surtout. Alors, comment savoir ?

Pas particulièrement pittoresque, mais plutôt agréable, cette petite ville possède une belle promenade de bord de mer avec une jolie vue sur la côte du continent, toute proche. C’est la fin de l’après-midi, la sieste grecque est terminée et les familles déambulent doucement dans la tiédeur du soir avant de choisir un café pour l’apéritif. Ils n’iront diner que beaucoup plus tard. Xalchis n’est pas Continuer la lecture de Xalchis en Eubée

Il y a cent ans, le caporal Coutheillas…(13)

MarcelinJournal de Marcelin Coutheillas, 6 décembre 1914
Parfois, le bataillon se déplace.
6 décembre           Départ à 4 heures, arrivée à Anzin St-Aubin à 5h30. On charge les hommes avec un nouvel appareil de défense contre la marche de l’ennemi sur les tranchées.  Puis nous marchons dans la nuit jusqu’à Ste Catherine. C’est une marche effrayante, dans une boue de 20 centimètres. Les hommes glissent, tombent, se blessent, jurent, tempêtent. Les balles sifflent de tous les côtés. A notre arrivée à Roclincourt, Angevin qui se trouve à côté de moi reçoit une balle dans l’aine. Il souffre effroyablement. Nous le transportons à un poste de secours. Ça prend du temps et je rentre le dernier dans les tranchées. L’officier me garde au poste de commandement pour transmettre les ordres aux diverses fractions.
Nous creusons des tranchées en première ligne. Ça n’est pas très dangereux, mais il faut prendre des précautions.
Relevés à 4 heures.

A suivre
Prochaine édition le 13 décembre

Il y a cent ans, le caporal Coutheillas…(12)

MarcelinJournal de Marcelin Coutheillas, 1er décembre 1914

1er décembre        Des camarades d’un soldat tué dans la tranchée ont ramené son corps à Anzin. Ils l’ont déposé sans cercueil dans l’église qui, depuis quelques temps, sert de cantonnement.  Tout est sens dessus dessous. Le sol est recouvert de paille. Une sœur est venue dire la prière des morts et le Notre-Père. A deux, les camarades ont soulevé le corps recouvert d’une toile de tente et l’ont transporté au cimetière qui entoure l’église et qui devient trop petit.

A suivre
Prochaine édition le 6 décembre

Suite africaine n°6 – Les garnements

Le Sofitel d’Abidjan est situé dans l’agréable quartier de Cocody, le Neuilly de la Côté d’Ivoire. Perché sur sa colline, il domine la lagune. L’homme en costume Prince de Galles croisé qui me fait face en est à la fin de sa cinquantaine. Je le connais depuis quelques années pour l’avoir rencontré dans deux ou trois cocktails professionnels, mais je n’avais encore jamais travaillé avec lui. Son élégance, sa diction et ses manières raffinées lui ont fait dans la profession une réputation d’homosexuel et à cette époque, c’est assez mal porté.

Ce qui nous réunit ici, c’est l’incendie qui a détruit un hangar de stockage de coton dans le port d’Abidjan. Nous sommes arrivés de Paris avant-hier, dans deux avions différents, lui l’expert de l’assuré et moi, l’expert de la compagnie d’assurance. Depuis deux jours, en levant très haut les pieds, nous errons dans les vestiges pour nous rendre compte des dommages; sans conviction et du bout des doigts, nous soulevons des morceaux de tôles calcinées pour tenter de trouver le point de départ et la cause de l’incendie; dans la chaleur humide du port, nous passons de la Capitainerie aux bureaux de la compagnie de navigation puis à ceux du courtier; dans le souffle des conditionneurs d’air, nous rencontrons des affréteurs, transitaires, acconiers et autres membres de ces professions étranges qui gravitent autour du transport. Ceci me donne à nouveau l’occasion de m’étonner de la facilité qu’il y a en Afrique à rencontrer les gens presque à l’improviste, facilité compensée par la difficulté qu’il y a à obtenir d’eux des informations.En début d’après midi, nous finissons par convenir que seule une expertise judiciaire nous permettra de rechercher efficacement les causes de ce sinistre et de trancher le nœud compliqué des relations contractuelles et des responsabilités. À partir de là, ce qui en France demanderait au moins trois semaines est organisé en moins de deux heures: l’expertise judiciaire aura lieu demain matin à 11 heures.

Le bar du Sofitel est agréable. Ayant épuisé rapidement les sujets de conversation professionnels, nous finissons notre journée et notre premier whisky en regardant la nuit tomber sur la lagune, puis nous enchaînons avec le diner. Nous parlons bouquins, cinéma, vacances. Il est plutôt Kundera-Sautet-Arcachon, alors que je suis plutôt Chandler-Scorcese-Cap-Ferret, mais tout ça est de bon aloi et n’a rien d’incompatible. Plutôt une bonne soirée.

Lorsque, vers dix heures trente le lendemain matin nous sortons du taxi, il y a déjà beaucoup de monde devant le petit immeuble de la Capitainerie: des blancs, directeur local de la compagnie de navigation, courtier en assurance, et des noirs: directeur du port et adjoints, chef de la police et adjoints, colonel des sapeurs pompiers et adjoints, quelques avocats. Si les blancs portent des tenues diverses, chemises à manches courtes ou costumes légers, les officiels sont tous en grand uniforme, blanc pour le Port, bleu foncé pour la police, bleu roi pour les pompiers et costume de ville gris foncé ou noir pour les avocats. Les badauds, en short ou en boubou, sont rassemblés sur le trottoir d’en face. A l’ombre des eucalyptus, tout ce petit monde est bien à l’image de cette Afrique mélangée, encore calme et respectueuse de la hiérarchie et de ses signes extérieurs de pouvoir.

À onze heures et dix minutes, arrive l’expert judiciaire. C’est un grand type pâle et maigre. Il doit avoir un peu plus de quarante ans. Il porte de grosses chaussures de brousse, un solide pantalon clair, une chemise à manches longues et l’un de ces gilets sans manches aux innombrables poches. Il dégage une autorité certaine et tout le monde semble le connaître. Il commence par nous réunir dans une salle de conférence qui ressemble à une salle de classe et s’installe derrière la chaire pour établir comme il se doit la liste des présents. Voir ces gros hommes en uniforme chamarré ou en costume-cravate élégant répondre docilement à l’appel de l’expert a quelque chose de gentiment réjouissant.

Après les échanges habituels sur le but de l’expertise, le rôle de chacun et le programme de la journée, selon l’expression consacrée nous nous transportons sur les lieux, c’est à dire vers le hangar détruit. Comme celui-ci n’est pas à plus de cinq cents mètres, nous nous transportons à pied et notre cortège s’étire long du haut mur couronné de tessons de verre qui enferme le Port Autonome.

Tout à coup, à quelques pas devant nous, un gros sac de jute tombe au sol avec un bruit sourd. Deux secondes plus tard, un deuxième sac, identique au premier, franchit à son tour le faîte du mur et atterrit à côté du premier. Notre troupe s’est arrêtée, interloquée. A l’endroit où nous avons vu les sacs passer par-dessus le mur, apparaissent maintenant la tête et les épaules vigoureuses d’un gaillard en appui sur ses avant-bras. Surpris par la quantité d’uniformes étincelants en train de l’observer, l’homme interrompt un instant son mouvement et nous adresse, gêné, un large sourire. Puis il achève de passer le faîte et saute à terre. Dans le seconde qui suit, on peut voir le presque jumeau du premier homme accomplir lui aussi les mêmes gestes: interruption du mouvement, hésitation, grand sourire et enfin saut au sol. Chacun des deux larrons, une fois à terre, ramasse son sac, le jette sur l’épaule et s’éloigne dans une hâte à demi feinte et dans une longue foulée désarticulée. De temps en temps, l’un d’eux se retourne et renouvelle le grand sourire de tout à l’heure. Alors, dans son bel uniforme bleu, le chef de la police penche la tête de côté, ferme un œil et agite obliquement son index pointé vers les deux fuyards en leur adressant un sourire mi-crispé, mi complice. Puis il se tourne vers notre groupe et s’adresse à la cantonade:

     -Excusez-les! Ce ne sont que des garnements!

Les garnements disparaissent au coin d’une impasse.

La scène n’a pas duré quinze secondes. Nous reprenons notre procession solennelle vers les lieux du crime.

Qui sont-ils?

Café Le Luxembourg- Place Edmond Rostand
Couleur café 13

Lundi, six heures moins cinq. La terrasse du café prend les derniers rayons du soleil de septembre. A droite, les premiers arbres du Luxembourg commencent à lui faire de l’ombre. En face, la fontaine du bassin Soufflot envoie de travers ses maigres petits jets. Au fond, le métro Luxembourg avale et recrache les mêmes voyageurs. Sur la gauche, le bas de la rue Soufflot et le milieu du boulevard Saint-Michel s’encombrent d’autobus, de vélos, de scooters et de voitures. Les piétons hésitent et dansent gentiment en traversant la place. Tout est calme. Cette paisible rumeur qui vient de la ville berce mon travail de réécriture. Aujourd’hui, c’est ma nuit du 4 août à Los Angeles que je revois.

 …La vieille Hudson 51 nous aura au moins amené jusque là. Nous l’avions achetée à Flagstaff deux semaines plus tôt...

Il fait bon.

Soudain, l’humeur change. On commence à deviner, montant de la Seine, plusieurs sirènes. Puis, le bruit se précise: ce sont bien des avertisseurs de police Continuer la lecture de Qui sont-ils?

Il y a cent ans, le caporal Coutheillas…(11)

MarcelinJournal de Marcelin Coutheillas, 6-8 novembre 1914
Après les journées terribles du début novembre, il est relevé le 6 . Il est épuisé mais incapable de dormir.
Dans la journée, je suis saisi d’une crise de larmes extraordinaire. Mes camarades sont comme moi. Je cherche à me nettoyer un peu, mais j’ai si peu d’entrain que je demande à un camarade de le faire pour moi.
De garde à la Mairie, je relis les lettres de Madeleine et ça me cause quelque peine. Je dors un peu, je déjeune confortablement et c’est l’esprit plus calme que j’écris ces notes en attendant de savoir où de nouveaux ordres vont nous envoyer. Je suis fatigué. Jusqu’à présent, l’alcool avait été un stimulant énergique, mais maintenant il est sans effet. J’ai reçu deux paquets de Madeleine. Comme je l’aime et je la vénère, et mes gosses, ma Nénette et mon Daniel, comme je voudrais vous embrasser et faire votre bonheur.

Le cauchemar des premiers jours de novembre est terminé. Provisoirement?  Marcel tombe malade. Il tousse. Il est exempté de service de temps en temps.

J’ai reçu six paquets. Je fais une crise intense de désespoir. Vianey, Sautereau et d’autres amis viennent à mon secours et me remontent un peu.

A suivre
Prochaine édition le 1er décembre