Le jour où j’ai rencontré César

C’est un samedi d’octobre 1956 que je l’ai rencontré pour la première fois. C’était le tour de la mère de mon ami René-Jean de s’occuper de nous pour toute la journée et, pour l’après-midi, elle avait choisi de nous emmener au Jardin d’Acclimatation. Nous y aimions particulièrement les vraies voitures à essence que nous pouvions conduire nous-même et dont les petits moteurs à deux temps crachaient bruyamment des volutes de fumée bleue. Nous aimions aussi les tirs à la carabine sur des pipes en plâtre blanc qui éclataient sèchement sur leur fond de tôle noire. Mais, vers la fin de la matinée, tandis que nous jouions encore au salon, une grosse pluie d’orage était venue frapper les vitres. C’était fichu pour les petites voitures. Alors, la mère de mon ami s’était plongée dans le journal à la recherche d’un film décent. Nous avions déjà vu Peter Pan, le nouveau Disney, dès sa sortie et il n’était pas question d’aller voir le dernier film d’Eddie Constantine, « La Môme Vert de Gris », ni même « Touchez pas au Grisbi » malgré la présence de Jean Gabin.

Ne restait que « Jules César », qui venait de sortir au milieu de la semaine. Elle dut se dire que c’était une de ces productions américaines, un péplum de plus, un genre de « Quo Vadis ? », et que ça conviendrait très bien à deux garçons de treize ans. C’est en tout cas comme ça qu’elle nous le présenta.

Dans l’immense salle du Paramount Opéra, nous avions fini nos esquimaux Gervais et l’orgue venait de s’enfoncer lentement dans la fosse d’orchestre tandis que l’organiste plaquait un dernier accord sirupeux.

Le grand rideau cramoisi s’écarta majestueusement et les lumières de la salle s’éteignirent. Quelques taches blanches constellèrent l’écran, suivies de quelques rayures anarchiques et du lion rugissant de la Metro-Goldwyn-Mayer. Enfin, sur un fond de draperies grises, défilèrent les premières lettres blanches du générique. La musique dramatique qui envahissait la salle à grand renfort de trompettes, de cymbales et de tambours nous annonçait les actions héroïques à venir.

-Oh, la barbe, c’est pas en couleur, souffla René-Jean.

-Tu sais qui c’est, toi, Shakespeare ? lui demandai-je en retour.

-Chut !, dit la mère de René-Jean.

Alors arrivèrent sur l’écran des hommes aux mines sévères portant des toges grises ou blanches. Ils se mirent à parler, beaucoup et longtemps. Ils parlaient de César ceci, de César cela… Ils disaient que César devenait trop fort, que c’était un tyran et qu’il allait falloir le tuer. Je pensai que ça pouvait devenir intéressant, parce que César allait surement se défendre et qu’il allait y avoir de la bagarre.

Et puis César arrivait, un grand type, un peu chauve. Il paraissait plus âgé que les autres. Et tout le monde se remettait à discuter, César, son ami Marc-Antoine, et les autres, ceux qui voulaient le tuer, mais, bien sûr, César ne le savait pas. Il avait l’air plutôt gentil, César. D’ailleurs, la foule devait bien l’aimer parce que, quand il passait dans une rue, elle lui envoyait des fleurs sur la tête en poussant des cris.

Mais les conjurés (ce mot nous faisait bien rire), les conjurés, eux, n’en démordaient pas : il fallait tuer César. Parmi eux, il y en avait un que j’aimais bien, c’était Brutus. Un type compliqué : il ne voulait pas tuer César, et puis il voulait bien, et puis il avait l’air d’hésiter, de vouloir renoncer. Mais il y en avait deux autres, Crassus et Casca, des mauvais ceux-là, pas sympathiques. Ils faisaient des mines terribles en traitant Brutus de lâche. Et pendant ce temps-là, César et son ami Marc-Antoine continuaient à discuter sans fin, sans faire attention à tous ces traitres qui leur tournaient autour.

Ça parlait vraiment beaucoup quand même, et René-Jean et moi, on commençait à s’embêter, à se pousser du coude, à souffler, à pouffer.

Et puis César est entré seul dans cette grande salle à colonnes et il a vu tous ses amis qui lui souriaient s’approcher de lui. Et puis le premier a brandi son poignard au-dessus de César. Alors, il a levé le bras pour se protéger et le poignard lui a traversé la main. Et puis un deuxième ami a frappé, au ventre, puis un autre à l’épaule puis un autre dans le dos. Et César titubait, repoussé par chaque homme qui le frappait. Quand il a vu Brutus, à l’écart, il est allé vers lui en pensant qu’il allait le secourir. Et moi aussi, j’ai bien cru que Brutus allait le secourir. Mais quand César a vu qu’il le frappait lui aussi, il a cessé de se défendre et s’est laissé glisser au sol.

René-Jean, je ne sais pas, mais moi je n’avais plus du tout envie de rire. J’étais enfoncé dans mon fauteuil, le ventre crispé. Je voyais ces hommes plonger leurs mains dans le sang de César. J’entendais la maman de René-Jean qui nous chuchotait : « Les enfants, ne regardez pas ! » Et sur l’écran, les conjurés criaient victoire, l’air affolé, comme s’ils avaient encore peur du mourant. Et j’étais désolé pour ce pauvre homme que je voyais se couvrir la tête de sa toge toute trouée pour mourir, et je détestais ses assassins.

Le calme est revenu dans la salle à colonnes, et Marc-Antoine est entré. Quand il a vu son ami au sol et qu’il a soulevé la toge pour voir le visage du mort, j’ai bien compris que s’il cachait sa peine et sa colère, c’était pour sauver sa vie et pour préparer sa vengeance, lui, le seul ami de César au milieu de tous les autres. Et puis il est sorti sur les marches du Sénat pour parler à la foule qui attendait. Et voilà qu’il faisait l’éloge des assassins, voilà qu’il disait qu’ils étaient des hommes honorables, que ce qu’ils avaient fait était juste parce qu’ils étaient des hommes honorables. Je ne comprenais plus rien. Et puis, j’ai compris. Marc Antoine était plus malin que tout le monde. Par ses éloges des assassins, il ne faisait que louer les qualités du mort et rendait ses meurtriers plus haïssables encore. D’ailleurs la foule a fini par le comprendre aussi car elle s’est mise à crier, à insulter Brutus, Crassus et toute leur bande, à vouloir les lyncher et à mettre le feu partout.

À ce moment-là, le film était encore loin d’être terminé. Il y avait, enfin, une ou deux vraies batailles, quelques suicides aussi, et à l’épée s’il vous plaît, mais quand même encore beaucoup, beaucoup de discussions et j’avais trouvé la suite plutôt ennuyeuse.

Mais c’est bien ce jour-là que j’avais rencontré César pour la première fois.

 

6 réflexions au sujet de « Le jour où j’ai rencontré César »

  1. Quelle mémoire!

    Et quelle hyper-précision des souvenirs!

    J’en reste bouche bée comme devant Sa Baie de San Francisco!.

    Il parait qu’un des premiers symptômes d’Elzeihmer (mis à part l’incapacité d’épeler correctement son nom) est qu’à l’inverse du tsunami où la mer, grande cause des malheurs à venir, se retire dans ses profondeurs, la mémoire, alors sur le point de disparaître, surgit de l’enfance avec une extrême précision.

    Ne voulant pas laisser mon copain d’enfance faire face tout seul à ce Goliath des maladies de vieux qui PPH, je l’accompagne dans sa remémoration de notre visionnement de ce César (qui n’a d’ailleurs pas eu… de césar – à mon humble connaissance de l’histoire du cinéma… peut être a-t-il eu des oscars dans son pays d’origine (pas Rome mais La Californie) où il devrait être prophète… on entendait déjà des TRUMPettes, comme nous le rappelle Philippe. J’y reviendrai plus bas avec la vague remontante et démontante du tsunami!).

    Je me souviens donc très bien moi aussi (défiant Elzheimer), de ce que j’étais sur le point de répondre à la question de Philippe concernant ma connaissance de Shakespeare alors qu’EFFECTIVEMENT, ma mère m’interdit, par civisme spéctatorial, d’expirer ma réponse à voix basse!

    J’allais donc dire à Philippe, avant d’être contraint par ma propre mère à n’être qu’un enfant muet, comme il se devait alors dans le 9e (en dépit du tapage nocturne dans le square de la Trinité, des Haliday, Dutronc et autres rockers en chaussettes noires), j’allais donc lui dire… qu’il était indécent que ce soit un Anglais, même célèbre, qui soit responsable du dialogue de cet intime péplum. L’Angleterre n’ayant été conquise par les Romains qu’en partie (partie beaucoup moins importante que celle qu’envahirent les Normands de Guillaume) et que pendant quelques décennies (alors que nos Vikings y sont encore).

    En plus, leurs pasteurs anglicans ne parlant qu’anglais ne pouvaient pas savoir grand chose de ce qui se passait – ultramonts- à Rome.

    Je lui aurais dit que la réalisation de ce film Hollywoodien (inscrit dans le génie saxon et non latin) aurait dû être confiée à un descendant de Jean Racine (Renoir, par exemple), résidant près des studios de Boulogne Billancourt. Bref, il aurait dû être confié à un Gaulois dont les racines remontaient à Vercingétorix et dont tous les descendants auraient été élevés (oxymore) par les Bons Pères Cathos., plus familiers avec le latin et les écrits de César qu’ils lui auraient fait traduire dans un sens (version) comme dans l’autre (thème). Il aurait fait un bien meilleur travail que cet anglais que les saxons ont rendu grand adepte du meurtre spectaculaire avant qu’il devienne industriel au XXe. Siècle!

    Comme il n’est jamais trop tard pour bien faire, Philippe aura donc dû attendre 60 ans pour que je parvienne à détourner la censure civique que ma mère nous avait imposée.

    Cette précision étant amenée 60 ans plus tard, il me semble que l’idée d’assassiner quelqu’un qui a franchi le Rubicon redevient d’actualité.

    Certes, c’est un délit d’évoquer l’assassinat d’un chef d’État, délit que n’ont évidemment pas commis le beau Kennedy et ses successeurs à l’égard du prolifique Castro! Il semble que notre pingouin national se soit laisser allé à des révélations semblables devant les journalistes du Monde. Par contre, on ne peut occulter le fait que la question soit devenue éthique du temps d’Hitler. La littérature historique considère comme héroïques celles et ceux, présentés comme appartenant au club de la Rose (à vérifier, ce souvenir est récent) qui ont échoué (en 42 je crois) dans leur tentative d’assassinat du monstre!

    Ayant vu Trump franchir le Rubicon du Capitalisme Sauvage pour se rendre sur la rive de la politique nationaliste en éliminant les « marionnettes du ‘puppet show’ néo-libéral et, fortement inspiré par l’HISTOIRE développée dans ‘Network’ (roman et film des années 70 que j’ai encore en mémoire comme Philippe a son César), j’ai entrevu la façon dont allait finir le tyran du spectacle télévisuel (qui met à nu le grand jeu du Capital pour mieux exploiter ses téléspectateurs et bloggueurs devenus inutiles).

    Comme le César dont Philippe nous parle, Trump (d’ailleurs auto-intronisé au son des Trumpettes impériales, malicieusement suivies – quand il se retire de ses apparitions publiques – de « You can’t always get what you want » que chantent – à [la] Capilla – les enfants des Rolling Stones) est en train de s’entourer de ses futurs assassins en suivant minutieusement le rituel de l’émission télévisée qui l’a rendu célèbre chez les fidèles inconditionnels du Capitalisme sauvage: You’re Fired!!!

    Un drone, muni du second amendement, piloté par les Jihadists (suspects habituels) fera l’affaire lors de l’intronisation officielle!

    Je vous suggère vivement, si vous n’avez pas de boule de cristal, de revoir Network (en québécois: Main basse sur la télé).

  2. Erreur. Louis calhern n a pas.joue Dans tempête à Wahington . Je l ai confondu avec Walter pidgeon . Mais il a bien tenu le rôle de Jules Cesar

  3. Louis Calhern . Je crois.. grand de taille. Ressemblant physiquement à un anglais.
    Son meilleur film.est je pense Tempête à Washington. Ceci dit peut être un des meilleurs rôle de Brandon.

  4. Quitte à paraître encore une fois omniscient, je précise :
    Marlon Brando : Marc-Antoine
    James Mason : Brutus
    Pour le nom de celui qui joue Jules César, il faudra aller sur Wikipedia. Je me rappelle en tout cas que c’est celui qui joue le rôle de l’avocat véreux commanditaire du cambriolage dans « Quand la ville dort ».

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