Nouvelle donne

C’est lundi, sale jour. De plus, c’est le lundi de la rentrée des classes et il fait mauvais. Lui, il est parti travailler. Le bus scolaire vient d’avaler les enfants et leurs cartables neufs.

Elle est seule dans cette grande maison silencieuse. Elle regarde par la fenêtre et voit les autres jolies maisons alignées. Le gazon commence à pousser dans les jardins, de nouvelles haies ont été plantées, les habitants s‘installent. Elle se dit que cette vue devrait lui plaire, mais elle n’en voit que l’uniformité, l’inachevé, le prévisible.

Elle quitte son poste d’observation et se heurte à l’armée de caisses qui, dans l’entrée, attendent d’être déballées. Il y a celle marquée « fragile » où doit se trouver la vaisselle des grands jours. Dans l’autre, elle se rappelle avoir mis du linge…Elle les compte : sept, huit, plus les cartons… Elle les ignore.

Le heurtoir frappe la porte d’entrée. De l’imprévu ? Ce n’est que le facteur qui, souriant, lui demande : « Alors, Madame, on emménage ? A quel nom le courrier ? Peut-être donnerez-vous un nom à cette maison ? Ce serait bien ! » Pour le moment, elle n’a vraiment pas d’idées, c’est la maison, c’est tout. Elle le renseigne et il part.

La cuisine ressemble à un champ de bataille. Comme ils ont pu, ils ont pris leur petit déjeuner. Tel un automate, elle range les tasses dans le lave-vaisselle, ramasse les céréales qui jonchent la table, jette le filtre à café, rebouche les pots de confiture. Clap, clap, elle entend le bruit de la machine et puis et puis, au loin, les grondements de l’autoroute, c’est encore pire que le silence.

Elle sort de la cuisine sans jeter un regard aux caisses. Dans le salon, les déménageurs ont déposé le canapé, le téléviseur et des cartons de livres. Elle se dit qu’elle pourrait les ranger, mais les étagères ne sont pas fixées.

Le téléviseur…Elle le branche et, pour la première fois de sa vie, elle l’allume un matin. Le voilà son compagnon ! Elle cherche un programme et se rend compte qu’à cette heure-là, il n’y a pas grand-chose.

Le télé-achat fera l’affaire ! Il peut lui procurer quantité d’objets qui lui feront un monde sans taches, sans poussières, sans rondeurs excessives … On la maquille, on la couvre de bijoux, on la muscle, on tond sa pelouse en un instant. Elle est fascinée.

Puis vient un feuilleton. Elle se plonge dans un dédale d’intrigues amoureuses. Elle en vient à penser à sa vie à elle. Ce matin, il est parti sans lui dire un mot. Ils en sont là. Ils ont même cessé de se disputer.

Le temps passe, il est midi. Elle a mis le son si fort qu’elle n’entend plus le bruit confus de l’autoroute. Elle saute le déjeuner. L’idée du diner à venir l’effleure, elle la chasse…Elle évite le journal télévisé fournisseur d’idées noires et déniche un vieux film américain. Comme prévu, les indiens sont derrière la colline, les chevaux et les cavaliers tombent, les méchants perdent et les bons sont triomphants. Voilà qui est réconfortant !

Dans son vieux châle, elle se sent molle et douce, elle se laisse couler et s’endort.

Mais les enfants rentrent, ils ont l’air contents de leur première journée. L’habitude prend le dessus : laver les mains, goûter, devoirs. Plus tard, il y aura le bain, le mari, le retour, la routine. Les petits se mettent à sortir les jouets des caisses qui jonchent leur chambre. Cela va leur prendre un moment.

Le soir tombe, il va rentrer. Dans la cuisine, elle se décide à prendre deux verres et une bouteille d’apéritif, extirpe du désordre son plus joli plateau et transporte le tout au salon.

Il arrive, elle entend la voiture. Il est dans l’entrée. Il doit regarder les caisses d’un air furieux…Mais il va peut-être s’asseoir tranquillement sur la canapé, à côté d’elle, sans faire de commentaires…Il va peut-être passer sur le désordre et même lui dire quelques mots d’encouragement…Alors, tout cela deviendra probablement supportable.

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