Homéotéleute et Polyptote (6)

Résumé de ce qui s’est passé avant :

1-Homeotéleute, légèrement disgracieux, mais héritier du royaume d’Antanaclase et fils illégitime de Zeus, a rencontré une charmante jeune fille, Polyptote.

2-Polyptote se croit fille d’un pêcheur de Zeugma, mais elle est en réalité fille d’Hélène de Troie et du grand patron du Monde Olympique.

3-Les deux jeunes gens se sont rencontré et discutent le coup (de foudre)

Maintenant vous savez tout ce qu’il faut savoir.
Ô Récitant ! Tu peux poursuivre ton histoir.
Si en alexandrins tu ne peux nous la dire,
Fais quand même un effort, évite-nous le pire.
Soigne un peu ta grammaire et puis ta diction.
Vas-y, envoie la sauce et fais bien attention !

Le Récitant

Je disais donc que les deux jeunes gens s’observaient l’un l’autre, dans la belle lumière de cette fin de matinée attique. Leur rencontre devait tout au hasard, et rien ne les prédestinait à se trouver en ce lieu, en cet instant et, surtout, libres de toute attache.

En regardant à nouveau ses chaussures, le garçon reprit :

Homéotéleute

– Ô Polyptote à la belle ceinture, dis-moi de quelle île magnifique, de quelles terres fertiles, de quel royaume somptueux ton père Charybde est-il le roi ? Parce que, tu comprends, moi, je suis Homéotéleute, prince d’Antanaclase, fils d’Epiclèse et de Polysémie.

Polyptote (avec agacement)

–Je sais, tu me l’as déjà dit.

Homéotéleute

–Oui, mais bon !

Polyptote

–Eh bien, jeune snob de Béotie, sache que mon père, Charybde le Matinal, comme on l’appelle dans notre île, règne sur un empire plus ancien que le Mont Olympe, plus vaste que le Péloponnèse, et plus riche que l’Attique.

Homéotéleute (avec ironie)

–Ah oui, et ce royaume, où se trouve-t-il, par hasard ?

Polyptote

–Tu es bien insolent, Homéotéleute de Médos ! Mais je vais satisfaire, ta curiosité. Ce royaume est partout, oui partout, partout où ne se trouvent pas les autres royaumes, les royaumes ordinaires, ceux qui sont formés d’îles, de montagnes, de plaines ou de déserts, partout te dis-je !

Le Récitant

Parmi les dons qui avaient été remis à Homéotéleute à sa naissance, il y avait celui de percer à jour les métaphores les plus obscures et les périphrases les plus alambiquées. C’est pourquoi il dit aussitôt :

Homéotéleute

–Bon, ça va, j’ai compris. L’empire de ton père appartient à tout le monde, mais sur cet empire, la mer, règne seul Poséidon, Ebranleur de la Terre et Maître des Océans. Charybde le Matinal n’est probablement qu’un vulgaire pêcheur, et tu n’es qu’une roturière. Écarte-toi de mon chemin, pauvresse !

Polyptote

–Eh, va donc, eh ! Pedzouille de Péritoine ! Chiasme d’Aposiopèse ! Euphémisme de Caniveau ! Tu t’es regardé, avec ta tête de citrouille montée sur manche à balai !

Homéotéleute

–N’empêche ! Je suis prince d’Antanaclase !

Le Récitant

Aphrodite, qui surveillait la rencontre du coin de l’œil, voyait bien que c’était mal parti entre les deux jouvenceaux, et cela contrariait ses plans. Elle décida d’intervenir et, après s’être transformée en coing, elle se laissa tomber du plus haut du cognassier dans l’ombrage duquel se disputaient les deux jeunes gens. En éclatant sur le sol, le fruit très mur dégagea une fragrance magique qui monta tout droit au cerveau des deux étudiants. L’effet du charme fut immédiat.

Homéotéleute (in petto)

–Mais qu’est-ce qui pue comme ça ?

Homéotéleute (hésitant, mais à haute voix)

– Bien que prince d’Antanaclase …

Le Récitant (avec à-propos)

Il tenait vraiment beaucoup à ce titre.

Homéotéleute

–Bien que prince d’Antanaclase, je ne suis pas digne de respirer le même air que toi, Ô Polyptote. Mais non, tu n’es pas Polyptote la Zeugmienne ! Tu es Aphrodite, divinité de l’amour descendue sur terre pour se moquer de moi !

Le Récitant

A ces mots, Aphrodite, qui avait quitté son déguisement de fruit écrabouillé pour l’invisibilité, sourit intérieurement.

Homéotéleute

–Mais non, tu n’es pas Aphrodite ! Tu es la réincarnation d’Hélène, la plus belle femme du monde, revenue de chez Hadès pour me faire souffrir !

Le Récitant

A ces mots, le sourire d’Aphrodite se figea sur ses lèvres divines.

Homéotéleute

–Non, Polyptote, tu ne peux être cela, car tu dépasses en beauté et la Déesse du Sexe et la destructrice de Troie.

Le Récitant

A ces mots, Aphrodite devint rouge d’une colère olympienne.

Polyptote (avec fougue)

–Mais non, mais non, beau Prince. C’est moi qui ne suis pas digne d’essuyer la sueur de ton front avec le bas de ma tunique ou la poussière de tes sandales avec mes cheveux, moi dont le père court tout le jour après le merlan rayé et la sardine argentée.

Homéotéleute (avec flamme)

-Mais non, mais non, Polyptote ! Et si tu n’es ni Aphrodite ni le fantôme d’Hélène, veux-tu passer le restant de tes jours terrestres avec moi ?

Polyptote (avec flegme)

-Ça marche !

Fin de l’acte II

LA SUITE DEMAIN

2 réflexions au sujet de « Homéotéleute et Polyptote (6) »

  1. Ô puissants effets de l’aflatoxine cognassière des îles Camisoles ! On croit entendre les accents suaves de l’eperluette des balcons ! Ô effets magiques de Thérapion le thérapeute qui guérissait les écrouelles, et font passer Apollonios le disgrâcié pour le roi des séducteurs ! Ô Palindromos inventeur des ronds-points, qui change en miel les paroles de Kosmopolitos à la langue bien pendue ! Que les femmes sont rusées, et comme elles savent prendre les hommes par ce qu’ils ont de plus cher je ne dirai pas quoi, qu’elles savent donc aveugler Nuktalops aux yeux perçants ! Voici donc la corde tendue de l’arc des séductions par ma lointaine cousine Polyptote fille d’Aphrodite qui va prendre dans ses rets le cou goniométrique d’Homéotéleute d’Antanaclase. Pauvre gosse, bien fait pour sa gueule ! Que sa langue se couvre de poils et ses yeux de cataracte pour avoir voulu jouer et bientôt jouir de ma cousinette.
    Mais va donc, céleste récitant, et instruis-nous de ce qu’il advient des héros chéris des dieux lorsque la connerie s’invite à leur banquet.

  2. Je ne suis ni l’auteur de cette tragédie eschylienne ni le récitant, mais Polyptote je la connais, c’est une passante dans mes rêves et je l’aurais bien vue faire la moue puis chantonner en faisant mine de s’en aller:
    “Tu veux ou tu veux pas
    Tu veux c’est bien
    Si tu veux pas tant pis
    Si tu veux pas
    J’en f’rais pas une maladie
    Oui mais voilà réponds moi”.

    Oui mais voilà, j’n’suis pas un auteur dramatique, je me contente de bailler aux corneilles, de prendre racine les pieds dans la glaise et rêver le désert à bord d’une vieille Ford modèle T.

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