Une sieste épatante

– Moi, je l’aime bien Antoine !
J’ai entendu mon nom dans le brouillard de ma sieste. Jusque-là, j’avais été bercé par le ronron de la conversation d’Alice et de Jeanne et le chant des cigales. Il faisait chaud, la chambre était sombre et tranquille. Je m’y étais réfugié après le déjeuner. La fenêtre aux volets clos donnait sur la terrasse où mes deux amies bavardaient. Elles me croyaient probablement parti avec les autres, à la plage ou ailleurs.
J’aurais dû fermer la fenêtre, me mettre un oreiller sur la tête, ou tout simplement signaler ma présence. Je jure que si cette scène se passait maintenant, je le ferais ! Mais je ne savais pas alors que seule la partie apparente de l’iceberg est supportable…
J’ai tendu l’oreille :
– Moi aussi, je l’aime bien.
J’ai reconnu la voix de Jeanne. Jusque -là tout allait dans le bon sens. Mais elle a continué :
– N’empêche qu’il n’a pas inventé l’eau tiède ! Il dit qu’il travaille pour la télévision, qu’il produit des trucs, mais il ne donne jamais de réels détails…Tu as vu une seule émission où son nom était cité ? Tout ça, c’est du vent, Alice, crois-moi !
– Ça m’est égal cette histoire de télévision, ce que je vois c’est qu’il drôle, beau
garçon, attendrissant par son côté gamin. Gamin assez prolongé il est vrai !
– Ouais, mais s’il n’avait pas l’héritage de son père derrière lui, fini les belles voitures et le reste, le gamin serait dans la panade !
– Ça ne fait rien, reprit Alice, moi je l’aime bien.
Elles se sont tues. Et moi, foudroyé dans mon lit, j’essayais de ne retenir que la dernière phrase – je l’aime bien – J’avais saisi cette bouée au milieu de mon naufrage et je m’y accrochais…
Mais tout à coup, j’ai eu froid. Fini le bruit des cigales, la douceur de l’après-midi d’été, le ressac de la mer au loin ; je me retrouvais petit garçon, figé devant mon père déçu encore une fois par mon bulletin scolaire.
– Antoine, tu files un mauvais coton. Qu’est-ce que je vais faire de toi ? Tu es bête
ou quoi ? Secoue-toi voyons !
Et encore et toujours… Combien de fois avais-je entendu des phrases comme celles-là. Et maintenant, à trente ans passés, deux filles que je croyais mes amies, ressortaient ce vieux cauchemar !
Comment pouvaient-elles juger de mon travail à la télévision ? Bien sûr on ne me citait pas souvent, mais j’avais donné des idées de projets, je connaissais beaucoup de gens importants, ils allaient m’aider…
Mon père n’était plus là, je n’allais pas me laisser abattre par l’opinion de cette espèce de conne rousse ! J’arpentais la chambre, dans ma fureur je me cognais aux murs, comme une mouche prise au piège.
Au bout d’un moment, je me suis calmé. J’avais deux solutions : ou je traitais ça par le mépris et continuais mes joyeuses vacances, ou je faisais un scandale, partais et reprenais ma vie en main leur prouvant que je n’étais pas la nullité en question. Je changeais tout. Il me faudrait rentrer à Paris, chercher enfin un vrai travail, peut-être quelque chose de moins flambant que la télévision, quelque chose au raz des pâquerettes…Je commencerais par le premier niveau de l’échelle, je me donnerais un mal de chien pour gagner enfin ma vie, je serais fier de moi !
J’avais chaud de nouveau, je me suis laissé tomber sur le lit. Dehors elles parlaient maintenant de futilités, du dîner prévu dans un restaurant à la mode, sur la plage, de la fête qui suivrait…
J’ai pris rapidement ma décision, je me suis levé, j’ai ouvert d’un geste brusque les volets et j’ai dit :
– Alors, ça va les filles ? J’ai fait une sieste épatante ! Où sont les autres ?

4 réflexions au sujet de « Une sieste épatante »

  1. Finalement, Antoine opte pour la solution de facilité conforme à sa médiocrité et à sa lâcheté. Il aurait pu envisager un nouveau départ avec Alice. Mais non!

  2. Il y a des moments comme ça, dans la vie, où l’on prend des gifles : elles sont rarement imméritées, on devrait même être reconnaissants à ces personnes qui nous les envoient mais on craint, on leur faisant savoir qu’on a entendu, de les gêner, elles !
    Mieux vaut une personne cash, que dix qui passent de la pommade. A condition justement de faire face dans un esprit de compréhension. (Cela ne signifie pas qu’il faille tout tolérer, bien sûr).

  3. Moi , je ne serais pas resté un instant de plus! J’aurais fais mon sac serais descendu ,aurais déposé celui ci dansle coffre de mon décapotable anglaise . Elles ,me demandant où je partais , je me retournais , leur souris et leur dit : »le gamin part , il vius débarrasse de sa futilité ».
    Je sais tu vas me dire toi aussi que je suis susceptible! Pas du tout!je suis seulement comme beaucoup assez fier!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *