Bonjour, Philippines ! Chap.5: La fièvre monte à Mindanao

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Chapitre 1- Un ptérodactyle sur fond d’azur

Chapitre 2 – Des méfaits de l’air conditionné

Chapitre 3 – Mitraillette, champagne et taille-crayons

Chapitre 4- Un soir au Monte-Carlo

Ce chapitre est essentiel et onirique à la fois. C’est pourquoi il est important de rappeler ce qui s’est passé jusqu’à présent. Voici : Gérard, André et Philippe ont été envoyés à Manille pour une étude routière financée par la Banque Mondiale. Ils s’envolent ce soir pour Mindanao pour découvrir demain le terrain où va s’exercer leur art. Gérard, le chef de bande, est joyeux, comme souvent, et André est bougon, comme toujours. Quant à Philippe, ça va mieux.

La fièvre monte à Mindanao

 

– Philippines Airlines est heureuse de vous accueillir sur ce vol à destination de Cagayan de Oro. Nous atteindrons notre destination après une heure et 45 minutes de vol. Nous volerons à une altitude de 22000 pieds. Sur le parcours le temps sera calme avec des risques de turbulences à l’arrivée. Nous remercions les passagers éventuellement porteurs d’armes à feu de bien vouloir les décharger.

C’est la deuxième fois que j’entends cette annonce qui continue pourtant à me surprendre. J’espère qu’il n’y aura pas de fausse manœuvre lors du déchargement. Effectivement, le temps est beau. Le soleil traverse le hublot à l’horizontal. En bas, c’est déjà la nuit. J’ai toujours été fasciné par le spectacle de la terre vu d’avion. C’est pourquoi, quand le temps est clair, je sors souvent d’un vol de quelques heures avec un sérieux torticolis. Ce soir, on peut voir les lumières de cette immense agglomération qu’est Manille. Après quelques minutes de vol, les lumières s’espacent puis s’effacent, et on a maintenant de la peine à distinguer la terre de l’océan. De temps en temps, une lumière apparait dans un coin du hublot. Est-ce un village isolé ou un cargo en route vers la baie? Parfois, une constellation glisse sous l’aile. C’est une ville.

Nous avons quitté le bureau en milieu d’après-midi pour nous rendre à l’aéroport et prendre ce dernier avion pour Mindanao. C’est notre premier voyage sur place. Nous devons faire une reconnaissance rapide de la route en deux ou trois jours si c’est possible. Il y a Gérard Peltier, notre joyeux chef de mission, André « Badluck » Ratinet, l’ingénieur routier, Robert Robertson, notre consultant géologue tout frais arrivé d’Ecosse, et moi, l’ingénieur-trafic-économiste-des-transports. Le DPWH n’a pas jugé utile que nos counterparts fassent le voyage. Trop cher, parait-il. Quand, avec des mines de circonstances, nous avons annoncé la nouvelle à Manuel et Pacifico, ça n’a pas eu l’air de trop les contrarier.

L’atterrissage à Cagayan est un peu secoué et l’avion roule encore sur la piste quand survient un orage, énorme selon des critères européens. La pluie est tellement dense que l’avion doit s’arrêter sur le tarmac. Procédure sans doute normale pour le pays, car aucun passager ne semble s’inquiéter ni s’impatienter. Au bout d’un petit quart d’heure, l’orage cesse, la lune apparait et nous pouvons débarquer. Le directeur local du DPWH nous accueille avec une gigantesque Ford. Je ne sais pas comment qualifier cet engin car à cette époque les 4×4 sont plutôt rares en France, même au Cap Ferret. Étant données la taille et la hauteur, ce n’est pas un break (on disait alors familiale ou break de chasse, tandis que les américains disaient station-wagon). Vu le confort, ce n’est pas une camionnette, mot qui me fait penser à l’inévitable Estafette Renault, et vu la puissance, ce n’est pas davantage un minibus VW avec barbu et guitare incorporés. Le véhicule est équipé d’un moteur V8, quatre roues motrices, huit places et un chauffeur. Le tout nous emmène en silence vers l’hôtel où nous dinons avec le directeur du DPWH. Nous discutons de la route et du pays environnant pendant le diner à la fin duquel il nous annonce qu’un engagement important l’empêchera de se joindre à nous pour le voyage jusqu’à Butuan. Il se fera un plaisir de nous retrouver après demain soir dans ses bureaux pour dresser un premier bilan de notre visite.

Nous partons le lendemain au lever du soleil, c’est à dire, comme toute l’année, à six heures du matin. Durant la nuit, le chauffeur a ajouté sur le toit de notre véhicule une galerie chargée de pelles, de cordes et de bidons d’essence. Il n’a pas oublié non plus de charger une grande glacière avec tout ce qu’il faut comme eau, Coca-Cola, Seven-Up et sandwiches. Un homme occupe la place du passager avant qu’il nous présente comme étant un cousin. Si nous n’y voyons pas d’inconvénient, il le déposera dans son village, un peu plus loin sur la route. Nous n’y voyons pas d’inconvénient.

Nous partons. Les premiers kilomètres de route sont encombrés mais faciles. La chaussée est en béton, droite, en légère surélévation par rapport au terrain. La route est envahie de mobylettes et de triporteurs dont les fumées bleues se mélangent à celle des cuisines ambulantes en contrebas. Sur notre gauche, on aperçoit la mer entre les constructions en béton qui défilent. Elles cèdent bientôt la place aux baraques en tôle, en fait moitié tôle-moitié panneaux publicitaires detournés, puis aux ‘nipa huts’, petites cabanes sur pilotis, construites en bambou et couvertes en feuilles de palme de nipa. Les nipa huts s’espacent et la circulation devient clairsemée. Plus de mobylettes ni de triporteurs, quelques camions et de rares voitures. La route reste droite et en bon état alors que nous traversons une large plaine dessinée par l’embouchure d’un petit fleuve. Voici notre premier pont. Il est constitué en fait de deux ponts parallèles d’une quinzaine de mètres, un pour chaque sens de circulation. Le pont amont est métallique, du type de ceux que toutes les armées du monde laissent derrière elles. Il franchit la rivière d’une seule portée. Le pont aval est en bois et s’appuie sur deux piliers intermédiaires plantés dans le lit de la rivière. La chaussée est faite de planches clouées sur le tablier dans le sens de la circulation. C’est le premier ouvrage exotique que nous rencontrons. Gérard demande que l’on s’arrête pour l’examiner. Nous descendons de voiture. Nous arpentons le pont dessus, dessous. Nous prenons des photos. Je prends l’air intéressé et compétent et je reste silencieux. Je regarde passer quelques camions dans un grand bruit de planches disjointes. Nous repartons. À quelques mètres de l’autre côté du pont, le béton s’arrête et c’est la piste qui commence. De l’autre côté de la plaine, nous abordons le bord de mer escarpé et sinueux. Il n’est pas encore huit heures. Il fait très beau et pas encore trop chaud. Le paysage est magnifique. À gauche, un peu en dessous de la route, la plage de sable blanc, des cocotiers penchés sur la mer; l’eau, d’abord totalement transparente tourne au vert clair puis au bleu profond vers le large; à droite, la jungle alterne avec les bois de cocotier; entre la mer et la jungle, la piste suit le terrain au plus près en tentant de rester sur une horizontale. L’ile étant volcanique, le relief est accidenté et la route sinueuse. Elle est en générale assez large et devrait permettre à deux voitures de se croiser sans trop ralentir. Mais souvent, les ornières font que l’un des deux véhicules doit se ranger sur le côté pour laisser le passage à l’autre. Dans les parties sinueuses de la route, on rencontre un ou deux ponts par kilomètre, quelques fois trois. Ils ne font que sept ou huit mètres de long, mais leur largeur ne permet pas de se croiser et leur franchissement oblige les conducteurs opposés à renouveler l’exercice qui consiste à décider s’ils vont faire acte de civilité et céder le passage ou acte d’autorité en s’imposant comme prioritaire.

Nous avançons en cahotant d’ornière en ornière. Parfois une ligne droite et sèche permet d’augmenter un peu la vitesse, mais l’approche d’un pont entre deux virages serrés oblige à ralentir pour ne pas glisser sur les planches humides qui forment le tablier. La chaleur et l’humidité ont beaucoup monté. Le chauffeur a réglé l’air conditionné au maximum et nous avons remonté les vitres. Toutes les aérations de la voiture expulsent maintenant un vent polaire qui me glace la poitrine ou le haut du crâne selon la position que je prends sur la banquette pour l’éviter. De temps en temps, la voiture s’arrête pour nous permettre d’admirer un point particulier de la chaussée ou d’un pont. A chaque fois, nous encaissons le choc thermique de la sortie à l’air libre puis du retour dans la glacière.

Parfois, le paysage devient vraiment splendide: après quelques kilomètres de pénombre, le tunnel de végétation s’ouvre sur une anse en plein soleil. Devant nous, un arc de cercle en sable blanc trace la limite entre la mer d’un bleu profond et la campagne avec ses petits champs cultivés et une plantation de cocotiers bien ordonnés. Sur la mer, deux ou trois pirogues à balancier sur laquelle les pêcheurs se tiennent debout et naviguent entre la côte et une petite île avec colline et bouquet de cocotiers. Au bord de la piste, quelques nipa huts, une petite église récente en béton et une école en bois et tôles forment le village. Souvent, des groupes d’enfants en shorts bleu foncé et chemises blanches saluent le passage de la grosse voiture. À l’autre bout de cette sorte de paradis, la piste s’enfonce à nouveau dans un tunnel sinueux.

Pour déjeuner, nous nous arrêterons sur une plage pour manger nos sandwiches. Le chauffeur et son cousin s’éloigneront pour déjeuner tranquilles. On entendra la musique qui sort de leur petit transistor couverte parfois par leurs éclats de rires.

Le reste du trajet s’accomplit dans la monotonie, ornières, ponts glissants, pistes ensoleillées et poussiéreuses, cocotiers, tunnels de végétation, plages de rêve, chaleur humide, froid glacial… Je commence à avoir mal à la tête.

Quelques kilomètres avant Butuan, le chauffeur s’arrête à l’entrée d’un village pour laisser descendre son cousin. J’aperçois entre les deux hommes un furtif échange de billets qui me fait douter de leur lien de parenté. Nous arrivons à destination vers 16 heures. Le motel est propre et confortable et je suis content de pouvoir me jeter sur mon lit pour attendre le diner. Quelques secondes plus tard, on frappe à ma porte. C’est Gérard qui vient me réveiller pour le diner. J’ai dormi deux heures. Je prends une douche rapide et je me sens mieux. Je retrouve mes collègues à table où un responsable local du DPWH les a rejoint. Le diner est intéressant. L’homme nous explique le programme gouvernemental d’immigration massive en provenance des iles surpeuplées du nord de l’archipel vers Mindanao dont les ressources agricoles sont prometteuses. Mais cette colonisation intérieure se heurte à l’opposition belliqueuse des sultans de l’île, propriétaires fonciers médiévaux et puissants d’une partie importante de l’île. Il y a moins d’un an, à Iligan où nous irons demain, une descente des bandes armées des seigneurs musulmans sur la ville a fait une cinquantaine de morts. Depuis, l’armée s’est installée là-bas et le calme est revenu. Nous allons nous coucher sur l’assurance qu’il n’y a plus rien à craindre.

Lorsque je me réveille, il est deux heures du matin. Je suis trempé de sueur et emberlificoté dans mes draps. J’ai froid et mal à la tête. J’ai dû attraper la crève dans cette maudite voiture glaciale. Encore quatre heures avant le départ pour Cagayan et Iligan. Je prends une douche qui me fait du bien et je me recouche dans mes draps humides pour tenter de dormir encore un peu. C’est encore Gérard qui viendra me réveiller en cognant à ma porte. Encore une douche, rapide. Ça va mieux, mais je suis incapable d’avaler quoi que ce soit.

Je ne vois rien du voyage de retour vers Cagayan. Je me suis installé sur la troisième banquette à l’arrière, allongé en travers de la voiture. J’ai enfilé en couches successives tout ce que pouvait contenir ma valise comme vêtements pour me protéger du froid. J’ai entouré mon crâne d’une serviette éponge volée à l’hôtel. Ma tête cogne contre l’accoudoir à chaque ornière. J’ai les yeux qui piquent, le nez qui coule, les oreilles qui bourdonnent et les muscles endoloris. Bref, j’ai une sacrée fièvre.

Nous arrivons à l’aéroport de Cagayan vers deux heures. Gérard et Bob Robertson reprennent l’avion pour Manille. « Badluck » Ratinet et moi gardons la voiture et le chauffeur pour aller coucher à Iligan dès ce soir. Le programme de Ratinet pour les jours suivants est de faire une véritable reconnaissance de la route d’un bout à l’autre en trois ou quatre jours, et le mien est d’interviewer quelques administrations à Cagayan où il doit me déposer en passant.

Lorsque nous arrivons à l’hôtel d’Iligan, je vais me coucher directement, sans diner. Ma nuit est épouvantable, j’ai l’impression de dormir dans un séchoir à linge : ça tourne, c’est bruyant, c’est chaud et humide. Au petit matin, je me lève chancelant. Je prends une douche et je me sens mieux pendant quelques minutes, mais au cours du petit déjeuner que je prends face à Ratinet, je sens la fièvre qui revient. Je lui dis que je ne suis pas en état de reprendre la route, que je vais rester ici jusqu’à demain et que je rejoindrai Cagayan en taxi pour prendre un avion pour Manille. Au milieu d’un concert de coups sourds et de sifflements aigus que je suis seul à entendre, je comprends vaguement qu’il est d’accord et qu’il me demande seulement de lui prêter ma caméra pour qu’il puisse faire des photos pour le plaisir tandis que son appareil personnel sera réservé aux photos techniques de routes et de ponts.

Il part donc avec mon appareil. C’est avec soulagement que je retourne au silence, à ma chambre, à mon lit. Sitôt couché, le séchoir à linge se remet à fonctionner. Je passe sans cesse du cauchemar au rêve, du rêve à l’éveil et inversement. Je n’ai plus la force de me lever. Pendant de courts moments de lucidité, je me dis que je vais peut être mourir, là, dans cette chambre, au bout du monde. Il faut que je me lève, que je demande qu’on appelle un médecin. Il faut que je me lève…

…Je me suis encore trompé de porte. La cabine de douche dans laquelle je viens d’entrer nu fait apparemment partie de la chambre d’un couple que je ne connais pas, mais qui est bien présent dans sa chambre adjacente. L’homme et la femme sont en train de s’habiller pour sortir. Je sors de la douche glacée. Ils me regardent traverser la salle de bain puis la chambre d’un air réprobateur mais sans oser intervenir. J’entends un coq chanter, ce doit être l’aurore. Je crois trouver la bonne porte, mais c’est celle du vestiaire homme, qui est rempli de vapeur et encombré de sportifs en train de se changer. Je reconnais mon blouson de cuir. Il est accroché à une autre place que celle où je l’avais laissé. Je fouille ses poches pour vérifier que c’est bien le mien. Elles sont vides. Je comprends que ce vêtement appartient en réalité à un jeune homme barbu qui ne proteste pas contre ma fouille et me précise qu’il travaille à l’hôtel. Je le remercie et repars en courant vers la plage sans mon blouson. J’ai dû l’oublier dans ma voiture, un cabriolet Peugeot 403 noir que j’ai laissé décapoté sur le parking. A la plage, il fait un temps désagréable. Un vent froid souffle bruyamment et de gros nuages gris foncés approchent rapidement. Le coq chante à nouveau. Une sorte de cargo de taille moyenne et de couleur marron-rouge avance à bonne vitesse droit vers la plage de sable blanc. Lorsqu’il l’atteint, il ralentit légèrement, il abaisse sa proue comme celle d’une péniche de débarquement et, en continuant d’avancer sur le sable toutes sirènes hurlantes, il avale le monceau d’ordures qui se trouvaient entassées devant les cocotiers. Pendant ce temps, la nuit est tombée et il faut que je rentre. J’entends le coq chanter. Je sens les clefs de ma voiture dans la poche du blouson que je croyais pourtant avoir laissé au vestiaire. La nuit est noire, le parking n’est pas éclairé, et je ne distingue que de vagues formes de voitures. J’appuie sur la télécommande. La voiture émet une sorte de cocorico et les feux de stationnement s’allument quatre fois. Je place directement ma valise sur la banquette arrière et je monte à bord. La clef de contact refuse de rentrer dans son logement. Après plusieurs essais nerveux, je m’aperçois que je suis monté dans un cabriolet Mercedes blanc. J’en ressors et reprend ma valise. Un minibus de couleur blanche manœuvre à côté de la Mercedes à la mauvaise lumière de ses feux de position. Il avance dangereusement vers une borne en pierre trop basse pour que le conducteur puisse la voir. Je lui fait signe d’arrêter sa manœuvre. Il ne comprend pas et me dit que ça va aller. J’insiste. Il descend de voiture et constate le danger. Il m’apprend que pour pouvoir se garer là, il a fait enlever une Peugeot décapotable noire. Je trouve ça bien normal, mais je dois absolument récupérer ma voiture car j’ai quelque chose d’urgent et important à faire. Encore le chant du coq. L’homme au minibus me présente Monsieur Didi ou Didier, à qui il avait demandé d’enlever ma voiture. Je ne comprends rien à ce que me dit Monsieur Didi ou Didier, mais je pars quand même sur ses indications avec la Mercedes à la recherche de ma voiture. Dans la chaleur de la nuit, je reconnais les doux virages de la route de Sainte-Maxime. Au bout de quelques centaines de mètres, je m’aperçois que je ne sais pas où je vais. Je m’arrête sur le magnifique gazon du bas côté de la route devant une belle maison de style méditerranéen. A la réflexion, elle est plutôt du style revival espagnol de Los Angeles. C’est bien normal puisque je suis sur Sunset Boulevard. Je constate avec regret que des traces profondes d’un démarrage en trombe marquent déjà le gazon. J’espère qu’on ne va pas m’attribuer cette indélicatesse. Mais déjà, j’entends monter une sirène du L.A.P.D. On dirait le chant d’un coq. Je laisse la voiture et m’enfuis en traînant ma valise à travers les jardins vers les collines d’Hollywood. Toujours ce coq! Je débouche rapidement sur une clairière d’où partent plusieurs télésièges et un téléphérique. Je choisis l’un des télésièges qui grimpe dans la nuit au milieu des sapins. J’ai bien fait de prendre mon blouson, mais je regrette mon gros anorak rouge et mes gants en goretex car il commence à faire froid. Il n’y a personne sur ce télésiège, mais des skieurs passent sans arrêt en dessous de moi. Curieusement, ils sont tous habillés de noir. Arrivé en haut, je relève la barrière, je saute du siège et commence à glisser sur la neige. J’ai de plus en plus froid. Je me trouve au sommet d’une très forte pente pleine de bosses. Il y a un panneau en bois gravé pointé vers le bas et qui indique en lettres dorées « vers la Suisse ». Ça m’a l’air trop pentu et trop sombre et je choisis de m’intégrer dans la file d’attente d’un autre télésiège. Je m’aperçois que je n’ai pas de forfait et je me demande si je vais pouvoir passer. Quand c’est mon tour, l’employé me donne une couverture rouge me laisse passer sans difficulté. J’ai trop chaud.

Arrivé au sommet, je me dégage du siège et descend doucement vers un groupe de trois ou quatre maisons. Elles ont l’air inachevées, avec leurs ouvertures sans porte ni fenêtre et leurs toits terrasses desquels dépassent des fers en attente d’une future surélévation. Tout à coup, de derrière ces maisons sortent des dizaines de guerriers enturbannés qui se mettent à courir vers moi en brandissant des sabres courbes et des fusils et en poussant des cris de coqs. Je dévale la pente à toutes jambes pour leur échapper, mais je trébuche et je tombe par terre dans un mouvement de cinéma au ralenti. Pendant ma chute qui n’en finit pas, l’un des guerriers enturbannés me tire dessus et je prends une balle dans l’épaule…

Je suis par terre, à côté du lit, sur le carrelage de la chambre, trempé de sueur et grelottant de froid, une jambe encore sur le lit, empêtrée dans les draps, l’épaule douloureuse. Un coq chante. La chambre baigne dans la lumière verte alternative de l’enseigne lumineuse de l’hôtel. Dehors, il fait nuit. Pourtant le coq chante encore. J’ai froid, j’ai soif, j’ai faim. Je me relève et m’assieds sur mon lit. J’attrape ma montre et je mets plusieurs minutes à comprendre que j’ai dormi près de quarante heures : il est huit heures du soir et Ratinet est parti hier à 7 heures du matin.

Tout se remet progressivement en place. La fièvre est tombée. Finalement, je ne vais pas mourir ici. Je m’habille un peu, je sors de ma chambre, je parcours les couloirs. Je rencontre une grosse femme, qui est peut être la patronne. Elle ne paraît pas surprise de me voir: « Hi, Joe! You are OK now? » Elle me reconduit vers ma chambre, m’assieds sur mon lit et me fait signe d’attendre. Elle revient un peu plus tard avec un bol de bouillon et un peu de riz collant. Tout ce que j’obtiendrai d’elle, c’est « You, very sick, now OK ».

Je me rendors. Lorsque je me réveille le lendemain vers dix heures, je me sens frais et léger mais épuisé. Je traine une heure sous la douche puis je vais au restaurant pour prendre un petit déjeuner tout ce qu’il y a de plus léger. Dans la salle, installé seul à une table, il y a un gros homme d’une trentaine d’années. Il porte Rolex, gourmette en or et barong tagalog ouvragé. Il déjeune en face d’un coq posé sur un tabouret de bar. L’animal arbore un petit collier en or autour du cou et quelques bagues aux pattes. Son plumage est brillant, noir, bleu foncé et doré. Il est énorme et magnifique. Tout à coup, le coq se dresse sur son tabouret et chante et je reconnais le leitmotiv de mes cauchemars. Son propriétaire me sourit avec fierté et engage la conversation. Il m’explique qu’il occupe la chambre voisine de la mienne et qu’il est arrivé de Davao il y a trois jours pour engager son coq dans une série de combats qui doit commencer ce soir à Iligan. Albator est un très bon coq de combat. Il lui a fait déjà gagné beaucoup d’argent.

C’est alors qu’André Ratinet arrive dans la salle. En passant à Cagayan, il a téléphoné au bureau de Manille où on lui a dit qu’on n’avait pas de nouvelle de moi depuis trois jours, mais qu’on me croyait avec lui. Ne sachant trop ce qu’il allait trouver en arrivant à l’hôtel, il est plutôt soulagé de me voir un peu pâle, mais vivant et debout.

Il me dit qu’il y a un Cagayan-Manille qui décolle ce soir à 19 heures et qu’en prenant la route dès maintenant, nous pourrons l’attraper. Je ne suis pas vraiment en forme, mais pour retrouver mon havre du Hilton, je suis prêt à bien des efforts…

-Philippines Airlines est heureuse de vous accueillir sur ce vol à destination de Manila International Airport. Nous atteindrons notre destination après une heure et 45 minutes de vol. Nous remercions les passagers éventuellement porteurs d’armes à feu de bien vouloir les décharger.

« Bonjour, Philippines ! Chapitre 6 – Retour à Manille » est lisible.

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4 réflexions au sujet de « Bonjour, Philippines ! Chap.5: La fièvre monte à Mindanao »

  1. Très agréable lecture mais tu nous fait languir je ne connais toujours pas la fin!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

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