Bonjour, Philippines ! Chap.1: Un ptérodactyle sur fond d’azur

ptérodactyleLa scène se passe au Bureau Central d’Etudes pour les Équipements d’Outre-Mer, 15 Square Max Hymans à Paris. Philippe est seul dans la salle de réunion du quatrième étage, département des études économiques. Sur le grand planisphère offert par UTA qui est affiché au mur, ça ressemble à un gigantesque ptérodactyle volant lourdement sur fond d’azur. C’est Mindanao.

Mindanao. J’ai mis du temps à trouver cette ile sur la carte, car au moment où j’ai appris qu’on voulait m’envoyer aux Philippines pour cinq ou six mois, je ne savais même pas dans quel océan se trouvait cet archipel. Maintenant, je sais : c’est loin. Cette multitude d’îles avec leurs formes étranges et entremêlées ne m’inspire pas une grande confiance. De plus,les circonstances ne sont pas très favorables : Cécile vient d’avoir six ans et Thomas six mois et il n’est pas question de les emmener dans un pays si éloigné et si différent de
tout ce que nous connaissons. Cela signifie donc une longue séparation. Vaguement inquiet, je me dis cependant que, revenant d’une mission presque paradisiaque au Liban, il serait malvenu, si je veux progresser un peu dans cette société, de refuser celle-là. Je me dis aussi qu’il est peut-être temps de vivre des expériences un peu plus aventureuses
qu’étudier l’intérêt économique du boulevard périphérique de Beyrouth. Je vais donc accepter la mission. Et c’est pourquoi en ce début décembre, je suis devant cette grande carte du monde en train d’évaluer la distance entre Paris et ce gros oiseau de mauvais augure.

L’image du ptérodactyle disparaît en fondu enchainé sur celle d’un Boeing volant au-dessus de l’océan.

Quelques jours plus tard, je me retrouve dans le 707 qui doit effectuer le parcours Bruxelles-Karachi-Bangkok. En effet, pour me remplir d’aise encore davantage, le B.C.E.O.M. a décidé que le voyage se ferait en avion charter.

J’ai un compagnon de voyage. J’ai oublié son nom, mais je me souviens parfaitement que c’était un imbécile. Il n’est pas encore sexagénaire, de taille moyenne, les cheveux gris clairsemés et l’air perpétuellement grognon. Il porte un de ces gilets de toile beige clair, dépourvus de manches mais munis de plusieurs mousquetons et d’innombrables poches de formes et de tailles diverses qui permettent d’accrocher ou de ranger tout un tas d’objets indispensables lors d’un voyage de près de vingt-quatre heures en avion: pellicules photographiques, objectifs de rechange, carte d’état-major, boussole, couteau multi-usages, crayons, bloc-notes, stylos de plusieurs couleurs, poncho en matière plastique, hamac de campagne… Il sera l’ingénieur routier de la mission. . Appelons le André Ratinet. C’est un nom qu’il aurait pu porter.
Donc, Ratinet était un imbécile, et je pense que, sauf accident, il doit l’être encore. Il n’était pas du genre imbécile heureux mais plutôt du genre imbécile râleur, craintif et casanier. En fait, Ratinet n’avait jamais envie d’être là où il était et considérait qu’il était profondément injuste qu’il y soit. Mais le pire, c’est qu’en plus de bénéficier de cette personnalité à tendance légèrement paranoïaque et lourdement dépourvue d’humour, Ratinet avait réellement la poisse. Cet individu attirait la foudre. Fatalement, il se vit attribuer le siège cassé dans l’avion, sa valise se perdit à l’escale et c’est sur lui que l’hôtesse renversa le café. Il considéra chacun de ces événements comme une démonstration supplémentaire de l’injustice dont le monde faisait preuve à son encontre et comme une justification de plus pour continuer à faire la gueule. Et encore, il était loin d’avoir tout vu.
Quand on rencontre quelqu’un comme ça, au début, on n’y croit pas. Puis la réalité de sa malédiction s’impose et on finit par la lui reprocher, ce qui le rend encore plus bougon.

Apres un grand nombre d’heures de vol inconfortables, nous arrivons à Bangkok où nous dormons dans un méchant hôtel proche de l’aéroport. Je partage une chambre avec Ratinet mais rien de fâcheux ne se produit. Nous quittons la ville le lendemain en début d’après-midi dans un avion de Philippine Airlines. Nous ne verrons pas Bangkok cette fois-ci.

L’atmosphère qui règne dans ce bel avion tout neuf de la compagnie philippine nous change de l’ambiance charter du début de notre voyage. Les hôtesses sont jolies et portent un très élégant tailleur uniforme qu’elles troquent pour une superbe robe imprimée pendant le vol. Nourriture et boissons sont servies avec amabilité et en abondance, même dans notre classe touriste. Nous avons quand même été un peu surpris par les annonces faites tout à l’heure en salle d’embarquement puis dans l’avion qui roulait au sol pour nous demander de bien vouloir remettre nos armes au personnel de bord. Notre surprise s’agrémente d’une certaine inquiétude lorsque, une fois l’avion en l’air, l’annonce habituelle permettant de détacher les ceintures de sécurité est suivie par cette ultime recommandation: « que les passagers qui ont conservé leur arme veuillent bien la décharger. »

L’avion se pose à Manille un peu après 5 heures du soir. Le temps que nous descendions de l’appareil et que nous passions les formalités de police et de douane, la nuit noire est tombée. Il est à peine plus de 6 heures, et il fait chaud et humide. L’aérogare est ouverte à tous les vents, de gros ventilateurs tournent aux plafonds, mais il fait très chaud et très humide. Je constate que ce cliché qui consiste à décrire le monde asiatique comme grouillant de petits hommes jaunes est en fait plein de vérité. Le monde asiatique qui me saute à la figure est effectivement grouillant de petits hommes, ici plus bronzés que jaunes, qui portent pantalon noir et chemise blanche à manches longues.

Gros plan sur une paire de Ray-ban, puis travelling arrière pour finir sur le personnage en plan américain.

Gérard Peltier, lui, porte une chemise en madras sombre à manches courtes, un pantalon de toile beige, de grosses chaussures de ville noires et des lunettes de soleil de pilote américain. Il porte aussi une pancarte au nom de notre société. C’est notre chef de mission. Il est arrivé il y a un peu plus d’une semaine et, comme il se doit, il est venu nous accueillir à l’aéroport.
Peltier est plutôt petit et râblé. Il a les cheveux noirs et bouclés et, depuis un an ou deux, il porte la quarantaine allègrement. Allègrement est bien le mot qui convient, car, pendant les six mois qu’elle durera, Gérard portera cette mission allègrement. Ce soir, il est ravi d’avoir décroché cette affectation, ravi des possibilités offertes par le pays, ravi de rencontrer deux des bonshommes qu’il devra diriger. Gérard est gai, au sens que ce mot avait encore sans ambiguïté en 1971, et il le sera tout le temps, de manière spontanée ou forcée selon les circonstances, mais tout le temps. Son optimisme résolu nous sera parfois très utile, mais ce soir, sa gaité me porte sur les nerfs : je suis déboussolé par le décalage horaire et culturel, pas du tout enthousiaste sur la mission et, pour tout dire, de mauvaise humeur. Je laisse donc passer le déluge verbal enjoué de Peltier en faisant la gueule avec Ratinet et je me laisse conduire vers la voiture avec chauffeur qui nous attend.

Extérieur nuit. Un large boulevard de bord de mer. Sur la gauche, on peut voir les lumières des bateaux en attente dans la baie de Manille. Les enseignes lumineuses multicolores des grands hôtels et les lampes tempêtes des petits commerces ambulants se succèdent en reflet sur la carrosserie de la Chevrolet Impala.

La grosse voiture noire emprunte le Roxas boulevard vers Manille sur quelques kilomètres, puis elle prend la contre-allée qui doit mener à l’hôtel que Peltier nous a choisi. J’ai un moment d’espoir quand nous ralentissons à l’approche du Hyatt Regency Hotel, mais la voiture continue sur quelques centaines de mètres et s’arrête sous la marquise du Blue Lagoon Hotel. C’est un hôtel assez grand mais pas ce qu’on peut appeler un grand hôtel. Le hall est bleu : carrelages bleu roi au sol, carrelages bleu ciel aux murs, peinture bleu marine au plafond, éclairage aux néons bleu électrique sous lequel tout le monde a mauvaise mine. Deux vigiles armés, à l’uniforme forcément bleu, surveillent la foule qui va et vient sans arrêt entre l’entrée, le comptoir d’enregistrement et les ascenseurs. Peltier a bien fait les choses, car nos chambres sont déjà attribuées, les tarifs négociés et les papiers remplis. Il nous donne rendez-vous dans le lobby dans deux heures pour aller diner.

Ma chambre donne sur l’arrière. Toutes lumières allumées, elle demeure sombre et lugubre, avec ses gros meubles en bois tropical. Un climatiseur traverse la cloison sous la fenêtre et souffle bruyamment un air glacé et humide avec des périodes d’étranges grincements et borborygmes. J’allume la télévision. Après quelques hésitations psychédéliques, l’image se précise autour d’un western philippin en noir et blanc dont le scénario et la mise en scène sont directement inspirés des films muets de Tom Mix. Le tiroir de la table de nuit contient une Bible, et celui du bureau une corde à nœuds à laquelle est attachée une étiquette: « A n’utiliser qu’en cas d’incendie« . Je suis content que ma chambre ne soit qu’au troisième étage.

Après avoir pris une douche et déballé mes affaires, je suis encore en avance pour rencontrer Peltier au lobby, mais je ne me vois pas passer une heure encore à attendre dans cette chambre sinistre devant le nouveau western Pilipino qui vient de commencer. Je descends donc au rez-de-chaussée dans l’espoir de trouver un endroit confortable. Devant la foule bruyante qui se presse dans le bar, je renonce à mon demi pression et, après avoir tourné trois fois dans la minuscule boutique pour touristes de l’hôtel, je choisis de m’asseoir sur une banquette le long d’un mur de faïence bleue. L’homme qui est assis à côté de moi, bien que visiblement philippin, ne porte pas l’uniforme déjà décrit mais un pantalon et une chemise en jean et, chose exceptionnelle, un chapeau de paille. Il doit avoir une soixantaine d’années. Je ne sais plus comment il a engagé la conversation, mais c’est fait, et je me retrouve à répondre à ses questions : d’où je viens, pour quoi faire, pour combien de temps…Il ne tarde pas à me parler de sa fille, trente-cinq ans, parlant anglais et espagnol, sachant taper à la machine, belle…Puisque nous aurons besoin de secrétaires, je pourrais la rencontrer dès ce soir, ici même. Comme il insiste beaucoup, je finis par lui dire que l’administration pour laquelle nous allons travailler nous a déjà pourvus en dactylos. Il insiste encore en ajoutant que sa fille sait tout faire, vraiment tout faire…Les arrivées simultanées de mes deux collègues me sortent de cette situation. Dans la voiture qui nous emmène diner, Peltier me félicite d’avoir déjà rencontré le principal souteneur admis à exercer dans l’hôtel.

Bien que le serveur se soit trompé dans la prise de la commande de Ratinet, nous passons un agréable diner sur la terrasse du Hilton au bord de la piscine. Je commence à récupérer et à trouver Gérard Peltier sympathique, mais je refuse de l’accompagner en boîte. Il n’a pas jugé utile de demander à Ratinet.
Il nous donne quartier libre pour demain en nous indiquant quelques lieux à visiter: le parc Luneta, le vieux fort espagnol Santiago….une voiture viendra nous chercher après demain matin à 7 heures 30 pour nous emmener découvrir nos bureaux.

Retour au Blue Lagoon. Toujours la foule au teint bleu-blafard. Réception, clé, ascenseur, chambre. Dormir.

Dormir. Qui sait, rêver peut-être…

Fondu au noir sur le climatiseur Airwell qui tressaute et grince.

Chapitre 2 – Des méfaits de l’air conditionné

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