RENDEZ-VOUS À CINQ HEURES (66)

RENDEZ-VOUS À CINQ HEURES (66)

3/09/2020

Jeu de l’excipit

Voici le cinquième texte participant au jeu. 

On rappelle qu’ils s’agissait d’écrire un texte original se terminant obligatoirement par les lignes suivantes :

Par la fenêtre du salon, Sassi Manoon regarda les feux du yacht disparaitre dans la nuit. Un des policiers vint lui tenir compagnie.
— Voyez-vous, miss Manoon, dit-il au bout d’un instant, ce sont des jeunes gens comme ceux-là qui me donnent confiance en l’avenir.
— Pour moi aussi, dit Sassi Manoon, c’est la même chose.

 

SASSI MANOON 5

 

De bonne heure ce matin-là après avoir vidé la cave du foyer, plusieurs anciens élèves évoquèrent avec émotion le destin tragique de la belle Constance Bonacieux. L’un des plus brillants d’entre nous et l’une de nos plus belles plumes, Philippe Coutais, dont les initiales étaient aussi celles de notre prestigieuse école d’ingénieurs vénérant depuis deux siècles la mémoire de son illustre fondateur, Napoléon Bonaparte, souhaita rédiger une biographie en hommage à cette héroïne oubliée de l’Histoire de France.

Peu contrariants de nature mais doutant du bien-fondé de cette réhabilitation tardive, mes camarades et moi-même renonçâmes à en dissuader Philippe Coutais dont les colères proverbiales avaient, dans le passé, éloigné de notre assemblée quelques poètes  mineurs comme Guillaume Apollinaire et Louis Aragon. Ce récit est donc du à l’initiative et à l’insistance de Philippe Coutais qui eut l’extrême gentillesse de le corriger et de le modifier quand il ne le jugea pas assez fluide. Sa participation, son implication et son intransigeance firent que seul son nom apparut comme signataire lors de sa publication chez Gallimard en 1923.

Les Trois Mercenaires

de et avec Philippe Coutais dans le rôle principal

Paris, un soir de décembre 1649 …

Une ombre enveloppée d’un grand manteau de couleur foncée sortit du Louvre par la Porte du Carrousel et se dirigea vers le passage Richelieu qui ne s’appelait pas encore ainsi. Un homme, vêtu lui aussi d’une cape sombre et couvert d’un feutre aux larges bords comme en portaient à cette époque les personnages de haute lignée, l’attendait derrière un pilier de la coursive. Bien que l’heure fût propice aux larcins les plus crapuleux, celui-ci ne tremblait pas. Il faut dire qu’il était grand, moustachu et fort armé comme on ne pouvait pas le deviner. La première ombre le rejoignit et prononça le mot de passe «  Incipit et Excipit » auquel l’autre apporta la réponse attendue « et Particip ». Ensemble, ils quittèrent le passage Richelieu et gagnèrent une porte dérobée située sous la statue de Charlemagne. Une fois à l’abri des regards, ils enlevèrent leurs masques et se saluèrent.

« Je suis Sassi Manoon, lingère de la Reine, pour vous servir, Monseigneur ». Sassi Manoon était mot à mot la traduction en anglais de Constance Bonacieux, le nom de la jeune femme. (Nous fûmes plusieurs à trouver que c’était un peu tiré par les cheveux mais Philippe ne voulut rien entendre, menaça de démissionner et de nous faire un procès. Ce passage fut donc conservé intégralement dans la version définitive, à notre grand regret). L’autre personnage bredouilla dans un français approximatif : « et moi, aïe-aïe âme Lord Buckingham ». La mission de la belle mais inconstante Constance était de le conduire dans les appartements de la Reine Anne d’Autriche dont il était tombé éperdument amoureux.

Le chapitre suivant qui se passait dans la chambre et le lit de la Reine a été censuré.

Comme le précisèrent tous les quotidiens de l’époque, il en repartit avec un cadeau d’Anne d’Autriche, les magnifiques Fayrets de Laine que lui avait offerts son époux. Cela peut sembler fort imprudent mais c’est authentique.

Quand on apprit la décision du Roi de donner un bal où il avait demandé à la Reine de porter la magnifique parure, Constance Bonacieux fit part du désarroi de cette dernière à son amant du moment, un certain d’Artagnan. La jeune femme était la fille unique d’un couple originaire du bas de l’Aisne ; son père, Joseph, était charpentier, et sa mère, Marie, était une femme douce et irréprochable. Peu après sa naissance, ses parents, faute de trouver du travail dans cette province sinistrée par la famine et la consanguinité, montèrent à Paris où ils vécurent dans la misère. En 1630, une terrible épidémie de typhus emporta Joseph et Marie qui n’étaient pas à jour de leurs vaccinations. La petite Constance fut recueillie par chance et par le frère de sa mère dont l’épouse était lingère à la Chambre de la Reine, charge prestigieuse comme son nom ne l’indique pas, qu’elle réussit à transmettre à sa nièce. Ce statut confortable lui conféra une certaine stabilité malgré ses rondeurs avenantes. Hélas, la belle Constance était déjà prématurément vieillie et, bien qu’à peine âgée de vingt cinq ans, elle en paraissait au moins trente. Il faut reconnaître qu’elle n’avait pas été épargnée par les difficultés de la vie ni ses plaisirs, ne dédaignant pas à l’occasion vendre ses charmes au plus offrant contre espèces trébuchantes. Constance n’était pas que la lingère d’Anne d’Autriche, elle était aussi la confidente de cette malheureuse Reine délaissé par son mari et pleurant chaque jour son Espagne natale.

Après avoir écouté le récit de sa maîtresse, d’Artagnan se précipita chez ses camarades de beuverie, Atoast, Porto’s et Aranis, leurs surnoms légendaires, et, dès le lendemain aux aurores, ces quatre fines lames étaient en route pour Londres afin de récupérer les fameux Fayrets. Plus souvent installés à la terrasse des cafés que dans leurs bureaux du Quai des Orfèvres, ils appartenaient à la Compagnie des Mercenaires du Roi de monsieur de Très-Vil. La rigueur historique et un minimum d’honnêteté obligent à dire que ces quatre ivrognes étaient des brutes analphabètes armées jusqu’aux dents, susceptibles comme de vieilles filles, prétentieux, irascibles et menteurs, qui dégainaient pour un oui pour un non et qui trucidaient tous ceux qui n’étaient pas de leur avis d’un coup d’épée dans le dos entre les deux omoplates avant même que leurs adversaires n’aient eu le temps de se retourner pour se mettre en garde. On aurait pu les suivre à la trace tant leur route était jonchée de cadavres. Il en fut de même en Angleterre où, après avoir décapité une malheureuse jeune femme innocente, Milady de Winter, coupable à leurs yeux d’avoir fauté avec Atoast à l’insu de sa propre volonté (Atoast n’avait pas bu que du petit lait non plus ce jour-là, soit dit en passant), ils récupérèrent les fameux Fayrets de Laine et les rapportèrent à Constance Bonacieux qui les transmit à la Reine en échange d’une somme dont nous n’osons pas donner le montant astronomique. C’est à la taverne Le Cujas, où ils arrosaient la réussite de leur périlleuse mission, que les Quatre Mercenaires prononcèrent ce qui devait rester leur célèbre devise : « Tout est bien et bien pour tous ».

De la fenêtre de la chambre royale, la jolie madame Bonacieux put apercevoir ses héros quitter en douce la capitale sur une barque de fortune. Un des gardes de la Reine s’approcha d’elle pour l’assurer de la fidélité inébranlable de sa compagnie (il y eut une discussion sur le choix de l’adjectif inébranlable qui ne semblait pas judicieux à la majorité d’entre nous mais là encore Philippe Coutais ne nous laissa pas le choix : c’était ce mot-là ou son départ assorti de représailles).

   Par la fenêtre du salon, Constance Bonacieux regarda les feux de la barque disparaître dans la nuit. Un des gardes vint lui tenir compagnie.

— Voyez-vous, madame Bonacieux, dit-il au bout d’un instant, ce sont des jeunes gens comme ceux-là qui me donnent confiance en l’avenir.
— Pour moi aussi, dit Constance Bonacieux, c’est la même chose.

 

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