Le Cujas (35)

Bientôt on va partir d’ici, on va arriver à Rovno. Je retrouverai la famille. Ils nous cacheront jusqu’à la fin de la guerre et après, on prendra un train en première classe et deux jours après, on arrivera comme des rois Gare de l’Est, en pleine forme. J’irai retrouver Simone et tout recommencera comme avant.

Chapitre 7 — Samuel Goldenberg

Huitième partie

18 mars
On l’a échappé belle. Avant-hier, pendant que j’étais dans la cuisine, j’ai entendu un bruit comme je n’avais jamais entendu. J’étais dans ma cuisine en train de préparer mes papiers pour écrire dans mon journal. D’un coup, il y a eu une espèce de rugissement qui est passé à toute vitesse au-dessus de la maison. J’ai pas pu m’empêcher de sortir dans la rue pour regarder et j’ai vu un avion qui filait vers l’Est en rase-motte. C’était un allemand, ça c’était sûr, et il était pas bien gros. Ça devait être un chasseur. J’étais pas rentré à l’abri qu’un autre avion, un chasseur allemand aussi, passait en hurlant tout pareil au-dessus du village. J’ai filé me cacher en espérant qu’il m’avait pas repéré.
Avec Maurice, on s’est retrouvé dans la cave. On se parlait pas, on était pas fiers. Finalement, on a décidé de plus sortir du tout. On a recommencé à avoir peur.

25 mars
On est resté comme ça pendant trois jours. On sortait qu’une fois par nuit pour se soulager dehors. On guettait le moindre bruit, mais tout était calme. Mais le quatrième jour, juste avant l’aurore, il y a un bruit qui a commencé à enfler. On a pas tardé à reconnaître que c’était le bruit d’une colonne de camions qui passait à côté du village. Heureusement, comme la rue principale était encombrée de ruines, ils évitaient le village en passant à travers champs pour rejoindre la route un peu plus loin. Ils allaient dans le même sens que les avions de l’autre jour, vers L’Est. Ça ne pouvait être que des Allemands. Ça a duré toute la journée, des centaines de camions, peut-être bien des milliers, qui sont passés comme ça pendant des heures à côté de nous. On a entendu des chars aussi, et puis de temps en temps encore des avions.
La nuit d’après, pendant que j’étais dehors pour mes besoins, y a deux camions et une automitrailleuse qui sont entrés lentement dans le village. Il se sont arrêtés pas à plus de vingt mètres de moi. J’étais par terre, tellement mort de frousse que j’essayais de rentrer dans le sol. Les boches sont descendus des camions et ils ont commencé à s’installer pour casser la croûte. Je les entendais qui discutaient entre eux, qui rigolaient même. A Treblinka, à force, j’avais bien fini par apprendre un peu d’allemand et je comprenais à moitié ce que les soldats disaient. Il y avait une attaque russe qui était partie de l’Est au début de l’hiver et ils venaient en renfort des armées du centre pour arrêter les russes. D’un seul coup, y a un officier qu’a crié quelque chose et ils ont tous plié bagage en vitesse. Ils ont sauté dans les camions et ils ont filé vers l’Est eux aussi.
Je suis descendu tout raconter à Maurice et on s’est mis à discuter. Le front devait pas être loin et ça allait sûrement cogner fort. Tout ça c’était pas bien bon pour nous parce que si les allemands reculaient, on allait se retrouver en plein milieu de la bagarre. Qu’est-ce qu’on pouvait faire ? Rien que l’idée de retourner vers l’Ouest, vers Treblinka, ça nous tordait les entrailles, et partir vers l’Est, c’était se retrouver sur le front. Alors, on s’est dit que la seule chose à faire, c’était rien, c’était de rester sur place. On est quand même remonté en surface pour voir si les schleus auraient pas oublié des trucs. On a bien fait parce qu’on a trouvé tout un tas de rations militaires et même un peu d’alcool. Tout à l’heure, on ira faire ce qu’on aurait dû faire depuis qu’on était arrivé là : camoufler complètement l’entrée de la cave et faire disparaître toutes les traces de vie qu’on avait pu laisser en haut. Mais avant ça on va s’ouvrir chacun une ration et on va se boire un coup de schnaps.

30 Juin 1944
J’ai vécu encore des drôles d’aventures depuis notre cave dans le village juif. J’avais encore perdu le compte des jours, mais ce matin, c’est un sous-off qui m’a donné la date. On est fin juin. Ça fait donc trois mois qu’on a quitté le village sans nom. Il faut que je raconte tout ça parce que maintenant j’ai un peu de temps libre et du papier tant que je veux et puis aussi en souvenir de Claude et de Maurice.
Je ne sais pas vraiment comment j’ai fait pour trimballer mon journal à travers tout ce qui s’est passé depuis Tréblinka, mais j’y suis arrivé. Je l’ai avec moi, tout le temps. À l’heure qu’il est, il est plaqué dans mon dos avec des bandes de tissu et des ficelles, tout ce que je peux trouver. Il est plus important pour moi que manger. Maintenant j’ai vraiment besoin d’écrire pour pas devenir fou aussi pour pas oublier Claude et Maurice. Parce que Maurice est mort lui aussi.
Le lendemain du jour où on s’était tapé chacun une ration dans notre cave, toute la journée et toute la nuit suivante et tout le jour d’après, on a entendu le bruit de la bataille entre la Wehrmacht et l’Armée Rouge. Ça devait se passer pas bien loin, une trentaine de kilomètres peut-être. Les coups de canons, les bombes, ça roulait en continu. La nuit quand on sortait à l’air libre, on voyait des lueurs partout vers l’Est et vers le Sud. Le jour, ça continuait avec en plus des avions qui passaient au-dessus de nos têtes. Et puis, la deuxième nuit, ça s’est calmé. C’était tout aussi inquiétant.
Peut-être une heure avant l’aube, des colonnes de camions, d’automitrailleuses et de tanks se sont mises à traverser ou à contourner le village à toute allure vers l’Ouest. Ça voulait dire que les boches étaient en train de prendre une dérouillée et que les Russes allaient pas tarder à arriver. Avec Maurice, planqués dans la cave, on se demandait quoi faire quand les Russes seraient là. Sortir et se montrer ou rester cachés ? Finalement on a rien décidé et c’est les Russes qui ont décidé pour nous. Vers midi on a entendu des camions qui arrivaient dans la rue du village. Ça criait des ordres, ça discutait de partout. On a cru un moment que c’était les boches qui revenaient, mais après, on a vite compris que c’était pas de l’allemand qu’ils parlaient. C’était les Russes qui fouillaient le village.

A SUIVRE

 

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