Le Cujas (34)

Alors, je lui ai raconté qu’au début j’avais travaillé aux Halles pour me payer des cours de français et de comptabilité, que j’étais ensuite devenu impresario pour artistes de music-hall, et que j’avais fini par réaliser mon rêve en ouvrant un restaurant chic du côté de la Muette. C’était une belle histoire presque vraie somme toute, et ça me valait le respect de Maurice.

 Chapitre 7 — Samuel Goldenberg

Septième partie

27 septembre
De notre cave, on sort pratiquement que la nuit, par sécurité. Alors, j’ai toute la journée pour écrire. C’est ce que j’ai fait toute la journée d’avant-hier. Ça commence à me prendre, le besoin d’écrire, maintenant que j’ai plus de choses si horribles à raconter. Le matin, je monte dans ce qui était la cuisine de la maison. Il n’y a plus ni carreaux ni cadre aux fenêtres, mais il reste un peu de toit autour de la cheminée. Comme ça, je suis à l’abri de la pluie et du soleil et j’ai la lumière du jour.
J’ai placé une table et un tabouret que j’ai réparés près d’une fenêtre et je m’installe là pour écrire. Maurice, lui, il se met dans la pièce d’à côté, une ancienne chambre, à une autre table que je lui ai réparée aussi. C’est drôle parce qu’on dirait qu’on a chacun notre bureau. On s’est partagé le papier et les crayons, et lui, il écrit de la musique. De temps en temps, je vais voir ce qu’il fait. C’est beau, ces lignes, ces barres et ces point noirs qui s’alignent. Je ne comprends pas comment tout ça peut faire de la musique, mais il me dit que si.
Mais Maurice ne s’intéresse pas qu’à la musique. C’est incroyable tout ce qu’il peut savoir sur les livres, les pièces de théâtre et même sur la poésie. Il a vite compris que tout ce que j’avais pu lire dans ma vie d’avant, c’était les pages des sports et des faits divers des journaux, et que pour moi la musique, ça servait surtout à danser dessus pour emballer les filles. Je ne sais plus comment c’est venu, mais un jour il a commencé à me raconter l’histoire de Roméo et de Juliette. Quand il a eu fini, je suis resté épaté. Épaté, c’est le mot. En fait, j’avais envie d’applaudir et de pleurer en même temps, et surtout je voulais en entendre d’autres des histoires comme celle-là. Je lui ai dit ça et il a répondu : « Sam, c’est un vrai plaisir de vous raconter des histoires. J’en connais bien d’autres et si vous en êtes d’accord, je vous en dirai une par jour ». C’est comme ça qu’il parle, Maurice. Il faut s’y faire. Après tout ce qu’on a vécu ensemble, il continue à me dire vous. Un jour, je lui ai demandé pourquoi. Il m’a répondu : « Que voulez-vous, Sam. J’ai été élevé comme ça. » C’est un sacré bonhomme.

23 décembre
Maurice avance bien dans sa musique. Il me la chante de temps en temps. Moi, je ne lui montre jamais mon journal, parce que je ne voudrais pas qu’il voit tout ce que je pense de lui. Ce serait gênant. Je lui dis qu’un journal, c’est personnel et que ça doit rester secret. Il respecte ça et ne demande jamais.
Ça fait un mois que la neige a recouvert le village. On ne sort pratiquement plus de notre cave, sauf pour les choses vraiment indispensables comme se soulager ou aller chercher du bois. On fait un minimum de feu à cause de la fumée qui pourrait se voir, mais on a bien calfeutré partout, alors le froid est supportable. On a pu faire des provisions de fruits, de légumes et de racines, et de temps en temps, on attrape un lapin, un rat ou un écureuil et on le fait cuire. On a tout le temps faim, mais on crève pas. Quand on va dormir, toujours la journée parce que l’habitude est prise, on se couche dans le même lit pour se tenir chaud. En tout bien tout honneur, s’il vous plait, parce qu’on ne mange pas de ce pain-là, nous.
D’après mon calendrier personnel, celui que j’ai commencé le 15 septembre, demain c’est Noël. On est juifs tous les deux mais on ne pratique pas. Alors on a décidé de fêter la naissance du Christ comme si on était en famille rue de Rome ou rue Delambre. Je ne dis pas à Maurice que ce sera mon premier Noël, parce que dans ma famille à Rovno, on ne fêtait pas ça et qu’à Paris, dans la bande du Suédois, ce n’était pas le genre de la maison. On s’est risqué à sortir pour aller couper un sapin et on l’a décoré avec des morceaux de magazines dont on a fait des papillotes et avec des branches du lierre qui monte partout sur les murs du village.

25 décembre
Hier soir, on a fait un grand feu dans la cave, tant pis pour la fumée, on a bu de l’eau fraiche en faisant comme si c’était du champagne et on a mangé des pommes de terre à l’eau en faisant des manières. A un moment, Maurice a fait semblant d’être un peu ivre, et puis de plus en plus, et puis complètement saoul. Et je me suis mis à faire pareil. On a ri comme des baleines. On n’en pouvait plus tellement on rigolait, on en était malade. À la fin on était tous les deux en larmes à se rouler par terre. Pour finir en beauté, quand on a été un peu calmé, Maurice s’est mis à me raconter un conte de Noël. C’était une histoire anglaise où il y a un notaire mort qui revient en fantôme pour voir son ancien associé et lui dire qu’il faut qu’il devienne généreux, sans quoi il ira en enfer pour toujours. Dans ma partie, en général, on ne croit pas beaucoup à l’enfer, mais on ne sait jamais, et puis c’était une belle histoire.
Ça a été vraiment un Noël du feu de Dieu. Jamais je l’oublierai. On s’est juré, Maurice et moi, de passer ensemble tous les autres Noëls de notre vie. Il faut dire qu’on était aussi déglingués que si on avait été vraiment saouls.

15 mars
Le printemps devrait arriver bientôt. La neige a disparu depuis une semaine et tout a été transformé en gadoue. Ça pose un problème pour attraper les lapins, mais l’avantage c’est qu’il fait moins froid.
La vie continue, on sort la nuit, on dort ou on écrit le jour, lui sa musique et moi mon journal. Maurice a commencé un nouveau concerto. C’est drôle. Il a trouvé une planche à peu près propre et il a dessiné dessus les touches d’un piano en noir et blanc, en vraie grandeur. Et de temps en temps, il ferme les yeux et il fait semblant de jouer. Il ferme les yeux et il joue. Je dirai pas que j’entends, ce serait pas vrai. Mais ça me fait une drôle d’impression de le voir se balancer comme ça sur son tabouret, la tête renversée en arrière. Moi, j’entends rien, mais lui, je crois bien que oui.
Maurice continue à me raconter des histoires. La dernière, elle a duré longtemps celle-là, plusieurs jours. C’était l’histoire d’Ulysse et de toutes les aventures qu’il avait connues pour rentrer chez lui. Il avait mis dix ans. J’espère qu’on en mettra moins que ça pour rentrer chez nous. Parce qu’on va rentrer, j’en suis sûr maintenant. On a eu tellement de chance jusqu’à maintenant qu’il y a pas de raison pour que ça s’arrête. Bientôt on va partir d’ici, on va arriver à Rovno. Je retrouverai la famille. Ils nous cacheront jusqu’à la fin de la guerre et après, on prendra un train en première classe et deux jours après, on arrivera comme des rois Gare de l’Est, en pleine forme. J’irai retrouver Simone et tout recommencera comme avant.

A SUIVRE

 

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