Une collection de sales bêtes (Critique aisée 44)

Exposition Hyper Nature,  rue de Médicis

Depuis quelques semaines, une collection de sales bêtes s’affiche entre le Théâtre de l’Odéon et la place Edmond Rostand.
Des chenilles géantes multicolores grimpent aux grilles du Luxembourg, des araignées velues attendent leurs proies le long de la rue de Médicis et les caméléons, escargots, grenouilles, crapauds, scorpions et autres serpents rampent, sautent et copulent sur le trottoir. Tout ce qui grouille, bave, pique, urtique et mord est là. C’est l’Invasion des Insectes Géants, La Marabunta des Cloportes, La Malédiction des Aranéides ! C’est La Nuit des Hyménoptères, Le Crépuscule des Lombrics, L’Empire des Invertébrés ! C’est une production de série B du service culturel du Sénat, réalisée par le photographe Philippe Martin (Martin, y a pas plus anonyme comme patronyme). Les couleurs sont de chez Technicolor, qualité 1951.  La définition Hyper Focus des photos ne nous épargne pas une pustule luisante, pas un poil hérissé, pas une mandibule acérée, ni même une facette d’œil stupide et méchant.

C’est criard, c’est moche, c’est laid à faire peur et ça fait peur.

J’ai toujours considéré la rue Médicis comme la plus belle de Paris et j’ai longtemps rêvé d’habiter un de ses immeubles. Au cœur de mon quartier favori, exposée Sud-Ouest avec vue sur parc et larges trottoirs plantés d’arbres, toujours dans un état de propreté impeccable, elle ne tolère que peu de commerces : deux ou trois libraires, autant de terrasses de café-restaurant, une boutique de décoration de jardin, et une banque. Pas un seul magasin de vêtements !
Pendant des années, je l’ai descendue avec en ligne de mire la belle façade arrière du théâtre. Les premières années, c’était grimpé sur la falaise vertigineuse du muret que je progressais pas à pas au-dessus du vide en m’accrochant aux lances de la grille. Plus tard, ce fut seul ou accompagné de diverses manières, amis, flirts, femme, enfants, chien, que j’y revins sans cesse. A ma droite, le chuintement d’une circulation clairsemée interrompu parfois par la vrille d’une moto trafiquée. À ma gauche, de l’autre côté des grilles, le torrent des joggers qui s’écoule en clapotant vers le Sénat et, sur l’autre rive, les parterres de fleurs, les pelouses, la fontaine de Léda, les hautes fenêtres du palais de Marie de Médicis.

Mais depuis l’an 2000, sans doute parce qu’elle se sent continuellement menacée de disparition, la vieille institution républicaine a dû créer un service « Communication et Culture » ou quelque chose du même tabac évènementiel. Quatre ou cinq fois par an, ce service permet au Sénat de se débarrasser d’une partie de son somptueux budget de fonctionnement en fixant ses cimaises aux grilles du château pour y suspendre une cinquantaine de grands panneaux de bois noir surmontés chacun d’un petit lampadaire. Y sont accrochées pour plusieurs semaines à chaque fois une cinquantaine de photographies bien démonstratives pour l’éducation du badaud bon enfant et du touriste ébahi.Grilles 2

On était venu pour voir si les massifs avaient été renouvelés avec le printemps, si les tenues des joggeuses avaient raccourci avec l’été ou si les arbres avaient changé de couleur avec l’automne. On verra à la place des coureurs cyclistes à moustache grimpant des cols en noir et blanc, des champs labourés dont l’inscription nous dit qu’autrefois, là, il y avait des tranchées, ou des scolopendres gigantesques et patibulaires.

J’ai une idée pour la prochaine exposition : que l’on placarde aux grilles du Luxembourg des photographies du Luxembourg.

Ça nous rappellera le bon temps.

Maintenant, si vous tenez à voir des photos installées sur des grilles le long d’un trottoir parisien, il y a beaucoup mieux.
Dans le quartier Mouffetard, la rue Pierre Brossolette longe ce qui fut autrefois le Collège Grilles 3Municipal de Physique et de Chimie Industrielles et qui est devenu aujourd’hui l’ESPCI Paris Tech tout en restant dans les mêmes bâtiments en briques rouges de 1880. Le long de ce collège, il y a des grilles et sur ces grilles, l’Ecole des Mines (Mines Paris Tech) a accroché une vingtaine de photos des cristaux de son extraordinaire collection du 60 Boulevard Saint Michel. Outre que la rue de Monsieur Brossolette est légèrement en pente et donc propice à la déambulation, les photos qui y sont exposées présentent un double avantage : elles sont magnifiques et elles cachent la triste construction. Tout l’inverse de ce qui se passe dans la rue de Madame Médicis.

Quand vous serez arrivés au bout des photos et de la rue, s’il fait beau, allez donc déjeuner chez Léna et Mimile. C’est là.

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