Le Cujas (8)

De temps en temps, je retournais rue Bréa pour passer quelques heures avec Sammy, qu’est-ce que vous voulez ? C’était mon mec à moi. Mais j’avais complètement arrêté le trottoir. D’abord, j’avais plus le temps. Et puis, pourquoi que je serais montée avec plein de caves alors que je gagnais plus avec un seul, et dans le confort par-dessus le marché. Antoine n’y voyait que du feu, Sammy recevait son dû et moi, ça me reposait. Tout le monde était content.

Chapitre 3 – Armelle Poder 

Quatrième partie

Le matin, vers dix heures, on allait prendre le petit déjeuner dans un café du quartier, le Cujas le plus souvent, celui qu’est sur la photo, justement. Un jour, quand on est arrivé au Cujas, j’ai vu que Sammy et Casquette étaient déjà installés à la terrasse. Plus tard, il m’a dit qu’il était jaloux et qu’il voulait casser la figure à Antoine et que c’était pour ça qu’il avait amené Casquette avec lui. J’étais à la fois furieuse parce qu’il allait tout gâcher, et heureuse parce qu’il était jaloux et que ça prouvait qu’il m’aimait un peu. Je craignais une bagarre mais, finalement, il s’est rien passé. Peut-être que Sammy a réfléchi quand il a vu qu’avec nous il y avait un ami d’Antoine, Georges, le type en costume bleu sur la photo, un costaud. En tout cas, quand on s’est assis à la table d’à côté, Sammy a pas moufté. Antoine, lui, il l’a bien reconnu. Il a soulevé légèrement son chapeau en disant : “Messieurs…” et ça n’a pas été plus loin. Un vrai gentleman, je vous dis. Et puis, il y a un jeune type qui est arrivé sur le Boul Mich’. Il a demandé s’il pouvait prendre des photos, on lui a dit oui, et voilà. Mais dites, à propos, comment vous l’avez eue, cette photo ?

Ah! C’était vous le petit jeune homme bien poli, le photographe ! He ben, dites donc, vous avez drôlement changé, je vous aurais jamais reconnu, ça non alors ! Et puis, vous avez fait de sacrés progrès en français !

Oui, c’est vrai, la guerre, ça change les gens, pas vrai ?

Ensuite ? Eh bien ensuite, ça a continué comme ça avec Antoine pendant quelques semaines. Et puis, un matin, au lieu d’aller au Cujas, le voilà qui m’emmène au Ritz pour le petit déjeuner. Le Ritz, c’est incroyable, vous verriez ça ! des lustres, des dorures, des larbins partout.

Ah ! Vous connaissez ? Bon, moi je croyais que c’était pour me demander en mariage qu’il m’amenait là. Surtout que la nuit précédente… Sammy aurait surement pas été contre, remarquez, mais moi j’aurais été obligée de dire non, bien sûr, question de morale et de fierté ! Mais ça m’aurait bien fait plaisir quand même qu’il me demande. Eh bien, pas du tout. Pendant que le loufiat installe devant nous le café, le thé, les œufs brouillés, les toasts, le champagne et tout le ramdam, voilà Antoine qui me tend une rose rouge ficelée sur une enveloppe. “Pour vous…” qu’il me dit seulement. Alors j’ouvre et je commence à lire : “Ma chère enfant…” gonflé quand même, le gars. Je vous ai dit qu’on avait le même âge ? “Ma chère enfant, j’ai passé avec vous quelques semaines délicieuses… ” Délicieuses ! Je veux, mon neveu ! Rien qu’à en juger par la nuit dernière ! Enfin, ça n’empêche que le début de la lettre sentait plutôt mauvais. Y avait de la rupture dans l’air ! “… quelques semaines délicieuses…” Mais j’y pense, la lettre, je l’ai là, dans mon sac, depuis treize ans. Bon sang, où elle est passée ? Ah, tenez, la voilà. Allez-y ! Vous pouvez la lire. Mais si, mais si, allez-y !

Ma chère enfant,
J’ai passé avec vous quelques semaines délicieuses et j’espère qu’il en a été de même pour vous. Vous avez été à la fois passionnée et discrète, gaie et silencieuse, spectaculaire et réservée, tout ce que je pouvais souhaiter. Je vous en remercie. Cependant, je considère que le temps de notre séparation est venu. En effet, comme j’ai eu l’occasion de vous l’exprimer à plusieurs reprises, c’est une règle de conduite que m’a transmise mon père et que je me suis imposée depuis toujours et, aussi dure soit-elle, aussi adorable et attachante que soit votre petite personne, je n’y dérogerai pas. Ne jamais s’attacher à une femme, à aucune femme, et pour éviter les petitesses et les désagréments du désamour qui viennent nécessairement avec la durée d’une liaison, rompre à l’apogée d’une relation charnelle, telle est ma discipline. Je pense que cette apogée, nous y sommes parvenus et qu’il est donc temps que nous nous séparions. Rappelez-vous les termes de la proposition que je vous avais faite à Cabourg : “pour le temps qu’il nous plaira, à vous comme à moi”. Pour vous rendre les choses plus faciles sinon moins pénibles, je vais partir ce soir pour Aix-en-Provence où je résiderai une dizaine de jours dans ma famille. Cela vous donnera le temps de rassembler vos affaires et de les faire transporter où bon vous semblera. Je compte bien qu’à mon retour à Paris vous ayez quitté définitivement l’appartement de la rue de Vaugirard. J’ai pris des dispositions auprès de mon notaire pour qu’une pension raisonnable vous soit versée chaque mois pour une durée d’un an à compter de ce jour. Ceci devrait vous laisser le temps de trouver un mari ou, à défaut, un emploi.
Soyez assurée, ma chère petite Simone, que je garderai de vous le plus charmant des souvenirs. Je vous souhaite tout le bonheur du monde, ce qui ne sera que ce que vous méritez.

Antoine Bompar de Colmont

Ah, oui alors ! Comme vous dites ! Plutôt vache, hein ! Bon, je savais bien que ça n’allait pas durer toujours avec Antoine, mais ça ! Comme ça, tout d’un coup, sans un avertissement ni rien… Je peux vous dire que j’en ai pris plein la figure. J’ai commencé par pleurer, bien sûr. Mais ça, c’était surtout pour la galerie, pour apitoyer les alentours. Mais les alentours, c’était que des larbins et à eux, ça leur faisait ni chaud ni froid. Alors, je suis allé aux toilettes pour me refaire une beauté et pour réfléchir. Les toilettes du Ritz ! Vous auriez vu ça ! Ah oui, c’est vrai, vous connaissez. Donc j’ai réfléchi. Ça tournait à toute vitesse dans ma petite tête : il avait l’air sérieux, l’Antoine, sérieux et inébranlable, si j’ose dire. C’était pas la peine d’essayer de le faire changer d’avis. Par contre, la question de la pension restait ouverte. C’est là-dessus qu’il fallait que je le travaille. Alors je me suis repoudré le nez, je suis revenue dans la salle et j’ai travaillé.
J’ai parlé du coût de la vie à Paris qui n’arrêtait pas d’augmenter, des difficultés pour une jeune femme seule de trouver du travail et un logement décent. J’ai dit aussi que c’était dommage que je sois jamais allée dans son beau château ni que j’aie jamais rencontré sa maman, mais que j’aimerais quand même bien lui faire une petite visite un de ces jours à Vauvenargues, qu’elle serait surement bien contente de me rencontrer enfin, et tout ça. Vous me suivez ? À l’heure de l’apéritif, on était d’accord : il allait augmenter la pension et me laisser en plus un petit capital pour me permettre de voir venir. Il a commandé une autre bouteille de champagne, des sandwichs au saumon fumé, un bol de caviar et on s’est quitté les meilleurs amis du monde. Après, il est rentré à Vaugirard pour faire sa valise et moi j’ai passé un coup de fil à Sammy pour lui annoncer la couleur. Au début, l’était pas content-content, Sammy, mais il a bien fallu qu’il se fasse une raison, surtout après qu’on soit passé chez Motsch pour lui acheter un nouveau chapeau. Voilà, c’est comme ça que ça s’est fini avec Antoine. C’est tout ce que vous vouliez savoir ? Vous voulez toujours pas monter ? Non ?

A SUIVRE

 

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