Le Cujas (2)

Chapitre 2 – Antoinette Gazagnes  

Première partie

Ah ! Je me disais bien que je vous avais déjà vu quelque part ! Alors comme ça, c’est vous qui aviez pris cette photo ! Vous n’avez pas trop changé, dites-donc !

Oh si, oh si, moi j’ai changé ! Pensez-donc, à l’époque je ne devais pas avoir cinquante ans, alors ! Aujourd’hui, j’ai passé la soixantaine, je suis une vieille femme. Mais si, mais si ! Vous, les hommes, vous ne pouvez pas savoir, vous vieillissez beaucoup moins vite. Un homme à la soixantaine, il est encore dans la force de l’âge, tandis qu’une femme au même âge, eh bien… eh bien, ce n’est plus une femme. Enfin, c’est la vie…Bon, qu’est-ce que je vous sers ? C’est pour la maison, bien sûr.

Un café américain ? Ah, ben non, j’ai pas ça moi. On commence tout juste à retrouver du vrai café à Paris, mais du café américain, ça non. Un petit verre de vin, peut-être ? Ça, du vin, j’en ai. J’en ai jamais manqué, même pendant l’Occupation. Écoutez, j’ai un petit Givry que je me fais livrer directement par un cousin de Chalon, je ne vous dis que ça. Alors ? Un Givry ? Allez, je vous accompagne… Ah, ben ça fait plaisir de revoir quelqu’un d’avant, je veux dire d’avant la guerre. Vous étiez tout jeune, pas vingt ans, hein ? Et étudiant aussi… je ne me rappelle plus en quoi, mais votre passion, c’était la photo, c’est ça ? Je me souviens même que vous faisiez le tour des grandes villes d’Europe pour photographier les gens. Pas les monuments, pas les paysages, non, les gens, seulement les gens, vous m’aviez dit. C’est drôle comment tout ça me revient maintenant, à vous voir.
Qu’est-ce que vous en pensez, de mon Givry ? Pas mauvais, hein ? Alors comme ça, vous voilà de nouveau à Paris. En touriste, ou bien… ?

Ah bon ?  Vous écrivez un livre ! Ça alors ! Je ne sais pas pourquoi je dis “ça alors“. Avec tous les livres qu’on voit dans les vitrines, il faut bien qu’il y ait des gens qui les écrivent ! Cette question ! Mais sur quoi vous l’écrivez, votre livre ?

Sur cette photo ? Sur les gens qu’il y a dessus ? Quelle drôle d’idée ! Mais, à part moi, vous les connaissez, ces gens ?
Ah bon ! Vous essayez de les retrouver pour les rencontrer.  Vous voulez raconter leur vie ?

Non, pas leur vie… des petits bouts seulement ? Je comprends. En fait non, je ne comprends pas, mais après tout, ce n’est pas moi l’écrivain. Qu’est-ce que je peux vous dire ? Ces gens sur la photo, je les connaissais à peine, moi, ou pas du tout, même.

Ah ! Vous voulez que je commence par moi ? Dites-donc, jeune homme, vous êtes bien indiscret ! Une femme a ses secrets… Non, je plaisante. Je n’ai pas de secret, je n’ai rien à cacher, moi.  Alors, voilà. Mais ça va être simple, je vous préviens. Je ne sais pas si vous pourrez en tirer quelque chose pour votre roman.

Ah ? Ça ne sera pas un roman ? Quoi alors ? Une histoire “historique” ?

Non ? Des anecdotes ? Qu’est-ce que c’est que ça, des anecdotes ?

C’est comme des petites histoires ? Oui, je comprends. Non, en fait je comprends pas, mais ça ne fait rien, c’est pas moi qui vais l’écrire, votre livre. Bon, allons-y.
Je suis née en 1886, à Mandailles, dans la montagne au-dessus d’Aurillac. Mon père était facteur et ma mère travaillait dans une ferme pas très loin. Ils sont morts tous les deux à six mois d’intervalle, mon père d’un transport au cerveau et ma mère d’un coup de pied de cheval. J’avais onze ans. On m’a mise chez les bonnes sœurs de Sainte Agnès et puis quand j’ai eu dix-sept ans, il y a un cousin qui est venu me chercher. C’était Léonard, Léonard Gazagnes. Il avait vingt-six ans. Il m’a dit que ça faisait longtemps que son père lui disait que ce serait une bonne idée qu’on se marie un jour, parce qu’on savait d’où je venais et que j’avais surement reçu une bonne éducation chez les sœurs, et que tant pis si je n’avais pas de dot. Il est venu me voir quatre dimanches de suite et puis on s’est marié, Léonard et moi. Son père lui a donné un peu d’argent et on est monté à Paris. Il a travaillé un temps chez un cousin qui tenait Le Canon, une grande brasserie Place de la Nation, et puis il a emprunté de l’argent au cousin et à d’autres auvergnats et il a acheté un petit café, rue du Bourg-Tibourg, derrière l’Hôtel de Ville. C’était au début de 1907. L’Étincelle, ça s’appelait. Cinq ans on est resté là, à travailler dur, à gagner des sous et à rembourser. On était bien à l’Étincelle, mais Léonard a vite trouvé que c’était trop petit et pas assez chic. Alors, il a encore emprunté, il a vendu l’Étincelle à un gars d’Aurillac et on a acheté le Cujas, là où nous sommes. Ah ! Avec le Cujas, on montait sacrément en grade. Pensez : le Boulevard Saint Michel avec ses beaux platanes, le Quartier Latin avec ses étudiants et ses professeurs, la Sorbonne, le Lycée Saint-Louis et même, pas loin, le Lycée Louis-le Grand et la Fac de Droit… tout ça devait fournir de la belle clientèle. On a fait des transformations, on a eu l’autorisation d’ouvrir une terrasse, on a embauché du monde. On a eu jusqu’à trois garçons sur deux services, vous vous rendez compte. Bien sûr, c’était beaucoup de travail, mais l’argent rentrait et on était heureux. Léonard était gentil, pas très ardent, faut bien dire, mais très gentil. Dur au travail aussi, économe, honnête. Enfin, on était bien, quoi.

A SUIVRE

 

Le Cujas
51 Bd Saint Michel Paris 5°
Mardi 5 mai 1935

Une réflexion au sujet de « Le Cujas (2) »

  1. Les Casagnes, de vrais parisiens: des bougnats! Cela dit, en s’installant à Paris Léonard n’a pas suivi le cursus d’un vrai bougnat qui consistait à livrer des sacs de charbon avec une charrette à bras.

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