Fallait pas !

Vers le début des années 2000, je me mis à chasser de moins en moins car mon nouveau chien n’y prêtait aucun intérêt. Deux ou trois fois par an, j’étais encore invité par un ami pour chasser dans sa propriété du côté de Compiègne. Ces journées là étaient agréables. Faisans, canards, gibier d’élevage, mais abondant et volant haut, invités bien élevés, parisiens ou campagnards, bonne ambiance, bonne table. À part les pigeons que nous tirions au passage et les lapins de garenne que nous chassions parfois au furet, le seul gibier vraiment sauvage dans cette chasse consistait en une douzaine de chevreuils qui vivaient sur place. Chaque année le nombre de bracelets, c’est à dire de bêtes que nous avions le droit de tuer, était de six à huit.

Comme je l’ai dit ailleurs, j’ai beaucoup aimé la chasse, et je l’aime encore aujourd’hui, mais de façon platonique puisque je ne la pratique plus. Pourtant,  au cours de toutes mes années de chasse, je n’ai jamais aimé tirer les chevreuils et je me suis toujours évertué à me trouver, pour moi et pour les autres, une excuse valable pour m’abstenir de faire feu: je n’étais pas en bonne position, le coup de fusil eut été dangereux, je n’étais pas chargé, ou avec un plomb trop petit, l’animal m’avait paru trop jeune ou je ne l’avais tout simplement pas vu. Quand l’excuse risquait de n’être pas recevable, je me débrouillais pour tirer au dessus ou derrière le chevreuil en fuite. Bref, en plus de quarante ans de chasse, j’ai réussi à n’en pas tuer un seul.

Cela ne m’empêchait pas d’accepter ma part de gibier, y compris la pièce de chevreuil à laquelle ma participation à la journée donnait droit. La refuser, ce dont je n’avais d’ailleurs pas la moindre envie, eut été impoli.

Durant cette période, nous avions pour voisins de campagne Paul et Sylvie, un jeune couple dont chacun avait travaillé pour Walt Disney à faire des dessins anthropomorphiques de petits et de grands animaux doués de parole, d’intelligence et de sentiments. Nous étions devenus amis avec ces jeunes gens, si différents de ce que nous connaissions: un peu artistes, beaucoup bohèmes, pas mal buveurs, passionnément fumeurs, à la folie indépendants. Cette année là, ils étaient dans une passe difficile, licenciés tous les deux. Pour d’obscures raisons, un seul des deux avait alors droit au chômage. Nous les invitions souvent à diner, ou bien nous nous invitions chez eux en nous chargeant d’apporter viandes et boissons. Les dîners étaient toujours intéressants et plutôt joyeux, et nous respections mutuellement nos grandes différences de point de vue.

Un beau jour, comme il était prévu que nous devions diner chez eux le lendemain soir, j’apportai, bien emballé dans un papier kraft, un superbe cuissot de chevreuil qui me venait de ma dernière chasse. Quand j’entrai dans la grande cuisine, la maitresse de maison était occupée dans la pièce voisine à dessiner un petit écureuil à casque et scooter.

-Entre, Philippe, entre. Je termine juste un truc et j’arrive. Sers-toi un verre en attendant. Il y a du vin ouvert sur la table.

-Je t’ai apporté le diner de demain soir.

-C’est gentil. Fallait pas…

Je posai la viande sur la table. Nous continuâmes la conversation sur le même ton d’une pièce à l’autre. Quelques instant plus tard, Sylvie entra dans la cuisine, m’embrassa sur la joue et se servit un verre de vin. Puis elle regarda le paquet sur la table :

-Qu’est-ce que tu nous a apporté encore…Fallait pas…

Lorsqu’elle déchira le papier kraft, qu’elle vit le petit sabot noir et brillant, le pelage brun clair et la plaie encore sanguinolente du découpage de la cuisse, elle poussa un petit cri puis resta un instant stupéfaite. Puis elle me regarda et je compris que j’avais tué et découpé Bambi.

C’est vrai, fallait pas !

chevreuil

 

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