Les immigrants

Nous n’en pouvions plus de rester dans l’obscurité totale, le bruit assourdissant et les odeurs écœurantes. Cela devait faire trois ou quatre jours que nous étions enfermés dans la cale, « par sécurité » nous avait dit le commandant, mais nous avions perdu la notion du temps et nous ignorions où et quand nous allions arriver. C’était devenu l’unique objet de nos discussions qui tournaient de plus en plus souvent à la bagarre.

Tout à coup, une lumière se fit vers le haut de la cale où un rectangle clair venait d’apparaitre. Quelqu’un avait dû réussir à ouvrir une porte. Nous nous précipitâmes en nous bousculant dans l’escalier pour sortir et nous retrouver une cinquantaine, entassés à l’avant du bateau dans l’air froid et humide. Le commandant était furieux. Il hurlait dans son micro, mais personne ne bougeait. Nous regardions tous avidement vers l’avant. Sur tribord, le brouillard nous laissait deviner une dizaine de ces grues qui ressemblent à d’immenses girafes. Bientôt, sur bâbord, apparut

une série de ces énormes bidons remplis de pétrole ou de gaz. Nous approchions d’un port. Tout à coup, l’aile sombre d’un gigantesque pont passa lentement au-dessus de nos têtes. Le brouillard se faisait moins épais, plus lumineux, presque éblouissant. Le soleil n’était pas loin. Mais devant, toujours rien, rien d’autre qu’un cargo au mouillage. Notre bateau fut dépassé par un ferry-boat que nous n’avions pas vu venir. Derrière les vitres embuées, on pouvait distinguer des gens assis, plongés dans un journal ou penchés sur un ordinateur, buvant des cafés dans des gobelets en carton, ou dormant, la tête renversée en arrière sur le dossier de leur siège. Aucun d’entre eux ne leva les yeux vers notre bateau. Le ferry disparut dans la brume. Éclairé par le soleil, un hélicoptère volait au-dessus de la nappe de brume. Il nous dépassa à toute allure, à la poursuite du ferry. C’est en le suivant des yeux que nous vîmes apparaitre, bien au-dessus de la mer, des formes sombres et découpées qui se détachaient à peine sur le gris du ciel. Comme des livres rangés sur une étagère invisible, elles semblaient reposer sur la masse blanche du brouillard. Elles se précisaient de plus en plus à chaque instant. Maintenant, on pouvait y voir des bandes lumineuses qui clignotaient de toutes les couleurs, puis des antennes qui en hérissaient le sommet, puis des fenêtres allumées ou éteintes.

Sur notre bateau, un nom incroyable, flamboyant, inespéré commençait à courir partout, dans toutes les têtes, sur toutes les lèvres. Mais ce n’est qu’en voyant passer par bâbord cette grande dame au flambeau que nous sûmes vraiment où , avec l’aide de Dieu, nous allions enfin débarquer.

 

 

3 réflexions au sujet de « Les immigrants »

  1. J’ai beaucoup aimé ta nouvelle, Les Immigrants, pour plusieurs raisons. D’abord parce que j’ai ressenti la même émotion que toi en 2009 quand j’ai fait, sur les conseils d’un ami peintre, la traversée économique aller-retour vers Staten Island. Mais cette découverte je l’ai faite avec ma femme et mes enfants. C’est un lieu magique que je n’ai pas eu à leur montrer plus tard : ils étaient déjà là avec moi. Nous avions pris le ferry par une froide après midi d’avril dont le soleil couchant éclairait les tours de Manhattan. C’était beau. J’ai préféré le trajet initial, celui qui nous éloigne de la ville debout, peut-être parce que je suis photographe et que dans ce sens-là tu peux toujours rattraper tes erreurs de cadrage. Quand tu t’en approches, il n’a y pas de deuxième chance.
    J’avais fait plusieurs photos en noir et blanc de cette vue splendide et intimidante. Pourtant, je ne les avais jamais développées. Pourquoi ? Parce qu’elles me glaçaient, parce qu’elles m’évoquaient une menace sourde planant sur Manhattan. Elles sont restées au fond d’un tiroir. Et puis, il y eut ce terrible attentat que nous revivons encore tous les jours dans nos mémoires. Je me suis souvenu de mes photos à l’involontaire caractère prémonitoire. Elles me glacent toujours et encore plus aujourd’hui.
    Comme toi aussi, j’ai toujours ressenti l’étrange fascination de l’immigration, comme un souvenir ancestral gravé dans mes gênes. Il n’y a pourtant jamais eu d’émigrants parmi mes parents. Quand je fais une traversée sur un ferry, je suis à chaque fois envahi par cette exaltante émotion faite de craintes et d’espoirs mêlés.

    Lorenzo, le 08/02/2020

  2. Ellis Island, « cette usine à fabriquer des Américains, usine à transformer des émigrants en immigrants, une usine à l’américaine, aussi rapide et efficace qu’une charcuterie de Chicago : à un bout de la chaine, on met un Irlandais, un Juif d’Ukraine ou un Italien des Pouilles, à l’autre bout — après inspection des yeux, inspection des poches, vaccination, désinfection — il en sort un Américain. » comme l’écrivait Georges Perec dans son petit bouquin au titre éponyme, dont je publierai bientôt la critique.

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