¿ TAVUSSA ? (58) : Asphalt jungle

Habitués que vous êtes à mes Critiques aisées, en lisant ce titre, Asphalt jungle, vous vous régalez déjà à l’idée que je vais aujourd’hui vous parler de ce formidable film de 1950 de John Huston, de la présence physique écrasante de  Sterling Hayden, de l’éternel regard de labrador de James Whitmore, de la subtilité avide de Louis Calhern, de la courte mais prometteuse apparition de Marylin Monroe, de la superbe photographie noir et blanc de Harold Rosson et des tentatives de colorisation heureusement interdites. Eh bien non, je ne vais pas vous parler de The asphalt jungle, le film dont le titre avait été fidèlement traduit en français par « Quand la ville dort« .

Non, mon sujet aujourd’hui, c’est The asphalt jungle, et plus précisément The Paris asphalt jungle, autrement dit La jungle de l’asphalte parisien.

Vous me voyez encore venir et vous pensez qu’une nouvelle fois je vais me plaindre des milliers de travaux de Paris, tous commencés mais jamais finis1, de la réduction idéologique des surfaces de circulation attribuées aux quatre roues privées au profit d’une augmentation du même métal pour les deux-roues, motorisés ou pas, des motoconnards2 — néologisme issu de la contraction de motard et de connard — qui, non contents de faire hurler leurs chevaux débridés entre deux feux rouges distants de cinquante mètres, roulent à près de deux fois la vitesse limite quelle qu’elle soit sur l’air de « je suis jeune et viril et je t’emmerde« ,  ou de toutes les choses3 de ce genre qui font l’agrément de la vie dans la capitale.
Non, me plaindre de ça, je l’ai fait, plusieurs fois, et ça n’a servi à rien. Alors, j’arrête.

Aujourd’hui, je voudrais me concentrer sur les trottoirs, et sur la jungle que ces espaces autrefois piétons sont devenus.
Et d’abord, comment en est-on arrivé là ? Mais par la politique forcenée menée par la Mairie de Paris, bien sûr !  (Je ne la détaillerai pas car si vous ne la connaissez pas, vous n’avez qu’à vous reporter à mes articles précédents).  Elle a eu notamment pour effet de développer d’autres moyens de transports, ce qui ne serait pas forcément un mal si ce développement ne s’était fait de manière anarchique. Les vélos libres multipliés se sont mis à remonter les sens interdits, à rouler sur les trottoirs, à bruler les feux rouges. Les trottinettes naissantes ont fait de même — sens interdits, trottoirs et feux rouges — mais en pire, roulant à deux sur le même engin, musique dans les oreilles et smartphone en main. Vélos et trottinettes se sont bientôt retrouvés abandonnés, entassés et emmêlés sur les trottoirs, devant les portes cochères et les passages piétons. Bien sûr, aucun contrôle, aucune réprimande, aucune contravention n’est venu sanctionner ces inconduites — on ne va quand même pas se mettre à dos ses propres électeurs. Tant et si bien que la ménagère chargée de cabas, le vieillard débonnaire, la mère de famille encombrée de progéniture et de poussettes, l’enfant insouciant, le touriste asiatique, le militaire en permission, la bonne d’enfants en goguette, la veuve et l’orphelin, le plombier zingueur et le pharmacien de garde ne peuvent plus vaquer à leurs occupations, marcher vers leur destin ou tout simplement déambuler dans notre belle capitale sans risquer à tout instant le contact violent, subreptice et silencieux d’un guidon dans le creux de ses reins, d’une roue sur sa rotule, d’une épaule avec son omoplate ou d’un crâne contre son crâne.

Bientôt, on verra les mêmes que ci-dessus ne s’aventurer en ville que casqués de polypropylène haute densité, corsetés de kevlar, chaussés de rangers, l’œil aux aguets, l’oreille dressée, à l’affut du moindre signe de l’approche de l’un de ces prédateurs sournois, arrogants et impunis et dont le cri de guerre retentit aux quatre coins de la ville : « Je suis jeune et je t’emmerde ! » ( air connu).

On sait que la semaine dernière une école de tauromachie de Séville a ouvert une agence dans le XVème arrondissement ; elle enseignera à ses élèves l’art d’esquiver les charges furieuses de ces deux-roues ensauvagés. On ne sait pas encore si ses élèves, une fois formés et lâchés diplôme en main dans la jungle des trottoirs, seront autorisés ou non à porter l’estocade.

Note 1 : Eh ! vous avez vu le sondage ? Elle est en tête ! Oh my God !

Note 2 : Je réfléchis actuellement à une seconde contraction de Motoconnard qui donnerait Monnard. C’est plus court, moins vulgaire, mais ça parle moins à l’esprit. 

Note 3 : Le Conseil international pour un transport propre (ICCT) a réalisé une étude, entre le 18 juin et le 16 juillet 2018, sur les performances environnementales de 180.000 véhicules toutes catégories confondues, en plein milieu de la circulation à Paris. (…) Le rapport, dévoilé le 10 septembre, s’intéresse également à la pollution des deux-roues : selon ses conclusions, les motos et les scooters rejettent jusqu’à six fois plus de NOx et onze fois plus de monoxyde de carbone (CO) que les voitures essence les plus récentes. Bande de monnards ! 

Une réflexion au sujet de « ¿ TAVUSSA ? (58) : Asphalt jungle »

  1. Paris est effectivement devenu une jungle peuplée d’animaux sauvages, d’une espèce non domestiquée, en perpétuelle mutation, qu’on nomme connards. Attention! Cette espèce ne doit pas être confondue avec une autre espèce naturelle qu’on nomme les cons. Les connards, ou cornards autrefois, ne sont pas d’origine naturelle, de naissance quoi. Ils sont le résultat d’une mutation, en quelque sorte technologique, venue dans leur développement individuel avec l’utilisation d’objets divers adoptés sans discernement dans les oreilles, entre les mains, sous les pieds, devant les yeux, etc. Les fonctions naturelles, par exemple marcher avec ses pieds, penser avec sa tête, regarder avec ses yeux, être en alerte acoustique, etc, s’atrophient rapidement par adaptation aux nouveaux outils mis à disposition et au milieu urbain pour lesquels ils sont conçus. Rien à voir avec le processus d’évolution naturelle d’une espèce au fil des générations pour s’adapter à son milieu naturel. Non! Les connards sont une espèce typiquement de génération spontanée. Cette mutation est inquiétante car elle s’accompagne d’un autre phénomène qui est une individualisation forcenée, une absence totale d’empathie, une désobéissance civique cynique, un mépris des péquins comme moi qui traversent les rues dans les clous (comme le disait l’ami Georges Brassens).

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