Les Saisons – Critique aisée 166

Critique aisée n°166

Les Saisons
Maurice Pons – 1965
Christian Bourgois – 214 pages
 

Il faut avouer que j’ai bien failli abandonner. J’ai tellement patiné dans la gadoue froide et visqueuse des vingt premières pages, je me suis tellement senti mal à l’aise à entrer dans ce village en ruine sous cette pluie désespérante, j’ai tellement été rebuté par les premières rencontres avec ses habitants que j’ai bien failli abandonner et ranger le bouquin avec son billet de train composté coincé entre les pages vingt et vingt et un — car on ne sait jamais…

Il n’y avait pas que le climat de ce bled pourri qu’on me décrivait qui me dissuadait d’avancer, pas que la peinture à la Bidochon des premiers exemplaires de sa population qui me prenait à rebrousse-poil, et pas que la noirceur cauchemardesque de l’atmosphère qui me faisait craindre le pire. Ce qui me freinait le plus, c’était la richesse et la désuétude du vocabulaire qui m’annonçaient une indigestion rapide.

Cette phrase faillit bien emporter ma décision :

« (…) assise à califourchon sur les genoux de l’un des douaniers, — le douanier en second à ce qui devait apparaître bientôt — qui la maintenait contre lui en lui plaquant les deux mains ouvertes sur les fesses, elle lui pressait entre deux doigts les ailes du nez, et la séborrhée sale dont elles étaient gorgées jaillissait des pores en petits vermisseaux à têtes noires.« 

Mais avant de lâcher prise, avant de me mettre à relire Bonjour Tristesse ou l’Attrape-Cœurs, je suis allé écouter ce qu’on disait des Saisons et de M.Pons sur Google Avenue. Et voilà ce que j’ai entendu : « … très grand livre, authentique chef-d’œuvre, livre culte, le plus célèbre de Maurice Pons, sans cesse réédité et traduit… « 

Comment se priver d’un tel morceau ? J’ai donc pris sur moi et ressorti le bouquin de son étagère. Et je l’ai lu. Et jusqu’au bout s’il vous plaît ! Et je suis content de l’avoir fait. Content d’en être sorti, c’est vrai, mais content de l’avoir fait.

Vous raconter l’histoire ? Pour une fois, pourquoi pas ? Mais pas la fin, bien sûr.  Voilà :
Siméon est jeune, jeune et laid. Il arrive d’un désert où il a connu bien des malheurs. Mais ils n’apparaîtront que par allusions, par éclairs, en contraste de ceux qu’il va connaître dans ce village de montagne où le gel bleu de quarante mois succède à quarante mois de pluie. Optimiste invétéré et plutôt stupide, ou disons plutôt aveugle à la stupidité des autres, à la recherche d’un lieu où il pourra écrire son roman, Siméon pense le trouver dans ce village sans nom, ruisselant de pluie ou craquant de gel au creux d’une haute vallée. Là, tout est sale, immonde, grossier, grotesque et incompréhensible : le temps, les maisons, les villageois. Mais Siméon, transi, trempé, mal logé, mal nourri, malade, infecté, souffre-douleur, méprisé, maltraité, insulté, battu, accepte tout sans comprendre. Il n’agit qu’en fonction de ce qu’il croit qu’on pensera de lui. Il ne cherche qu’à se faire admettre, pour pouvoir rester et accomplir son œuvre, écrire son roman. Mais tout ce qu’il obtient, c’est davantage de coups et de mépris. Et tout ce qu’il peut écrire, c’est son journal. Surprenant journal, naïf et optimiste, c’est à dire aveugle, en complet décalage avec la réalité qui nous est racontée par un narrateur omniscient. Et puis un jour, jour de pluie forcément, à travers une des rares fenêtres du village, car le village est presque aveugle, forcément, il surprend Clara, nue, en train de faire ses ablutions, et aussitôt, forcément, il l’aime. Et puis un autre jour, pluvieux, l’assemblée monstrueuse des habitants lui confie le soin de cette étrangeté plantée à l’orée du village, cette incongruité dans ce trou perdu où il pleut sans cesse, ce gros bidon sur pieds qui déborde quarante mois d’affilée, le pluviomètre. Siméon chargé de responsabilité ? Accepté donc ? Va savoir. On verra plus tard. Parce que la pluie cesse. Et presque aussitôt le gel, le gel bleu comme ils disent là-haut, arrive, tuant ceux qui n’ont pas su prendre leurs précautions (et quelles précautions, je vous laisserai le découvrir !) Il fait si froid, si brutalement, que les choucas gèlent en vol et tombent avec fracas sur le village. Il faut toujours faire attention aux choucas. Mais ni les responsabilités ni le froid n’arrangent les affaires de Siméon. Ah si ! On le marie, ou plutôt on l’accouple, publiquement à Clara. La cérémonie, disons plutôt la séance, s’achève au milieu des rires (nos villageois rient de tout et de rien, à toute occasion, continuellement, systématiquement, méchamment). Mais rien ne s’arrange pour autant.
Et puis un jour, un espoir nait…, mais je vous en ai déjà trop dit.

Pour en savoir davantage, il vous faudra entrer dans ce village et subir ce que j’ai subi, en bien comme en mal. Il vous faudra avancer dans cette histoire cauchemardesque, infernale, d’une noirceur totale. Il faudra observer sans comprendre les mystères du village et les traditions, les règles, les interdits, les jeux et les plaisirs de ces êtres méchants, bornés et résignés que sont ses habitants. Vous devrez suivre sans discuter les actes ineptes de cet optimiste stupide et inadapté d’écrivain velléitaire et stérile. Vous pourrez apprécier, mais aussi parfois subir, la précision, la richesse et la désuétude voulue du vocabulaire de l’auteur. Vous ferez de même, tantôt admiratif et tantôt agacé, pour son style, précis dans des descriptions inoubliables de l’horreur, emphatique dans les envolées lyriques de Siméon, grossier jusque dans les dialogues d’enfants et, par surprise, parfois comique jusqu’à la farce.

Ce roman est sûrement une allégorie. Mais de quoi ? Siméon est-il l’albatros embarrassé sur le pont au milieu des marins ignares ? Ou bien est-il la personnification de l’impossibilité d’écrire ? Ou bien le village serait-il l’humanité passant sans cesse ni espoir d’une catastrophe à une autre ? J’avoue que je n’en sais rien. À vous de voir.

Quand vous aurez fait tout ce que je vous ai dit, au contraire de Siméon, vous sortirez au soleil avec l’impression de vous réveiller d’un cauchemar dont vous auriez pu vous réveiller à tout instant à votre guise, mais que vous aurez préféré vivre jusqu’à la lie.

 

Bientôt publié

Demain,  Troupeau de moutons
11 Août,  RATINET, SUITE ET FIN
12 Août,  Tableau 264
13 Août,  L’opinion des autres
14 Août,  Une chambre en Ville (di Paraso)

4 réflexions au sujet de « Les Saisons – Critique aisée 166 »

  1. Merci Bruno. Antolinos a fini de cuver. Pour bien cuver, je te conseille vivement Beethoven entre les deux oreilles, il vaut largement toutes les substances illicites.

  2. Merci Bruno. Ma critique de La grande Beune c’est pour le 26/08 et celle du Passager de la nuit pour le 9/10.

  3. Oui, superbe critique, parfaitement menée et aboutie. L’atmosphère du récit est parfaitement rendue, de même que le désarroi du lecteur et son envoutement progressif.
    Car il ne faudrait pas se laisser décourager : l’oeuvre est, au sens propre, extraordinaire.
    Mes respects à Jean Antolinos, dont les commentaires quotidiens sont toujours pertinents : celui d’aujourd’hui est fulgurant de justesse concise.

  4. Superbe critique, du niveau des meilleurs.
    Il faut savoir s’infliger la noirceur du monde. Ca relativise notre innocent bien-être.

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