Au Bar des Syndromes

Au Bar des Syndromes
Pièce en prose, en un acte
et en quatre scènes

La scène représente l’intérieur d’un bar par une fin d’après-midi du mois d’août. On sent que cette nuit, ce bar deviendra celui du tableau d’Edward Hopper, Nighthawks. Mais pour l’instant, il fait encore jour. Pendant la scène qui va suivre, le jour va baisser lentement et, sur le trottoir, les passants se feront de plus en plus rares. Derrière le comptoir, sous l’écran d’une télévision qui diffuse silencieusement des nouvelles auxquelles personnes ne s’intéresse, un gros homme à chemise blanche et bretelles rouges essuie des verres, range des bouteilles, vérifie sa caisse. C’est le barman. Faisant face aux étagères remplies de flacons multicolores, assis sur un haut tabouret, un homme à chapeau de raphia tourne le dos au public. Ses avant-bras posés sur le bar, il s’accroche à un verre presque vide. Aux cheveux gris qui débordent de son chapeau, à sa trop large veste fripée, à la façon douloureuse dont il change parfois de position sur son siège, on devine que c’est un vieillard. Le long de la vitrine, deux hommes d’âge presque mûr sont assis à la même table face à face. Celui qui semble le plus âgé porte une veste légère de couleur bleu ciel et, enroulée plusieurs fois autour de son cou malgré la température ambiante, une sorte de châle indien qui cache sa chemise. Sa voix est douce et ses gestes sont lents et assurés. Son interlocuteur parait moins à son aise. Sa voix est hésitante et son ton est tour à tour plaintif ou agressif. Comme tout le monde, il porte une barbe de trois jours, un blouson en jean sur un t-shirt vert de type militaire. Il y a une heure, les deux hommes

ne se connaissaient pas, mais devant le marchand de journaux du bas des Champs Élysées, ils ont engagé la conversation à propos de la manchette du Monde. Ils ont décidé de la poursuivre plus confortablement dans ce bar de la rue Marbeuf, Chez Phillies, où ils viennent de s’installer. C’est l’homme au foulard qui parle le premier.

SCENE I

— Alors ? Et cette vie ?

— Quoi, « et cette vie » ? Quelle vie, d’abord ?

— Eh bien, la vôtre bien-sûr !

— Ah ! La mienne…

— Qu’est-ce que vous en avez pensé ?

— Sincèrement ?

— Sincèrement !

— Eh bien, voyez-vous, je me demande…

— Vous vous demandez quoi ?

— Je me demande ce que j’en pense.

— Comment cela, vous vous demandez ? À votre âge, vous vous demandez encore ? Votre opinion n’est pas faite ? Vous n’avez pas de bilan, pas d’avis à formuler ?

 — Pas vraiment.

 — Quoi, pas la moindre pensée définitive, pas le plus petit aphorisme blasé ou bienveillant à me mettre sous la dent ? C’est décevant.

— Décevant, oui. Voyez-vous, j’ai l’impression d’avoir traversé ma vie sans y croire. Je crois bien que, tout du long, j’ai douté de sa réalité. Et que j’en doute encore, d’ailleurs.

— Vous doutez de la réalité de la vie ? Ça s’appelle du solipsisme, mon cher. Vous êtes peut-être atteint du syndrome de solipsisme.

— Je ne sais pas. Qu’est-ce que c’est, le solipsisme ?

— C’est une forme de scepticisme, une attitude de pensée dans laquelle le sujet qui en est atteint considère qu’il n’y a de réalité que conçue par lui-même.

— Pardon ?

— Autrement dit, le solipsisme consiste à douter de tout sauf de soi.

— Je ne suis pas sûr de comprendre.

— Autrement dit encore, le solipsiste considère que tout ce qui constitue le monde extérieur à lui-même n’existe pas. Il pense qu’il est imaginé, rêvé, conçu par lui.

— Et je serais atteint de cette bizarrerie ?

— Nous allons voir : par exemple, pensez-vous que, moi qui vous parle, je n’existe pas ? Que c’est vous qui imaginez que j’existe ?

— Certainement pas.

— Et cet homme qui passe, là sur le trottoir, avec son petit chapeau mou et son grand chien jaune, quand il aura disparu au coin de la rue, croyez-vous que lui et son chien auront cessé d’exister une fois hors de votre vue ?

— Ne soyez pas ridicule ! Bien sûr que non !

— Vous me rassurez. Et pourtant, vous avez dit il y a quelques instants que vous doutiez de la réalité de la vie.

— Je me suis mal exprimé : je ne doute pas de la réalité de la vie. Vous pouvez être rassuré : les autres, le passant, le chien sont bien là. Vous aussi. Ils vivent, ils agissent, ils crient, ils pleurent, ils aiment. Parfois même, ils meurent. Ça prouve bien qu’ils existent, ça, non ? Ou qu’ils ont existé, en tout cas.

— D’accord. Vous êtes donc certain que tous ces gens et tout ce qui leur arrive ne sont pas le produit de votre imagination ?

— Bien sûr ! Comment mon cerveau à lui tout seul pourrait-il imaginer tout ça : une telle complexité de causes et de conséquences, une telle imbrication de hasards et de volontés, vous vous rendez compte ? Ce ne serait pas possible !

— Je vous répondrais bien que c’est pourtant ce que fait le romancier, mais ce n’est pas le sujet. Donc, vous n’êtes pas solipsiste, vous ne mettez pas en doute la réalité de la vie.

— Non, pas de la vie. Mais de ma vie.

Fin de la première scène.
Entracte.
La suite, après demain. 

*

De Santiago du Chili :
Ceux qui se soucieraient de la santé du pharmacien Lopez sont priés de se reporter au journal conçu, dirigé, écrit et distribué par Monsieur Pierre Dac, l’Os à Moëlle. Le pharmacien Arturo Alvarez, 1986 avenida Pedro-di-Validvia, nous prie cependant d’informer le public qu’il ne sera pas de garde dimanche prochain en raison de la communion de sa fille, Alfonsa. C’est la pharmacie Rodriguez y Rodriguez qui sera de garde dimanche prochain, sauf avis contraire.

Bientôt publié

29 Sep, Tableau 271
29 Sep, Demain sur vos écrans
30 Sep, Au Bar des Syndromes – Deuxième scène
1 Oct, La vie secrète des bananes (1/3)

2 réflexions au sujet de « Au Bar des Syndromes »

  1. Il semble que de récents travaux en sciences humaines, et plus précisément en neuro-sciences, s’orientent vers un constat de fonctionnement solipsiste-pragmatique – ce qui a première vue paraît former en soi une contradiction – bien réel du psychisme.
    La philosophie a beaucoup tourné autour du concept de solipsisme – et continue de le faire – sans grand succès conclusif alors que les neurosciences le posent comme objet bien réel du psychisme.
    Affaire à suivre, qui remet vachement en question la « liberté de l’homme ».

  2. Très bon! Devosien à deux voix! Vite, je vide la baignoire pour remplir le lavabo et retourne dare-dare à ma place. J’ai hâte que l’entre-acte se termine. Ma prostate est patiente mais elle me fout la paix pas plus d’un acte.

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