Un personnage de roman

Jean ! Jean est mort depuis longtemps. Comme il a beaucoup vécu en Afrique, dans les colonies comme on disait encore au début des années soixante, je ne l’ai pas vraiment connu. Mais vers la fin, vers sa fin, je l’ai fréquenté un peu plus. Je me suis fait une idée, incomplète, imprécise, fausse peut-être même, de sa personnalité. J’espère que ça ne va pas le déranger que je parle de lui ici. Mais, si par hasard il l’apprenait, je suis certain qu’il comprendrait ce que j’essaie de faire : reconstituer sa personnalité à partir d’images anciennes. Avec son humour, sa bonne humeur, sa générosité et l’affection dont je suis sûr qu’il me portait, il comprendrait.

Jean était grand. D’après les photos de famille, dans ses jeunes années, il était plutôt élancé. La maturité, les aventures et l’âge l’ont rendu à peine un peu plus lourd, juste un peu plus impressionnant.

Jean était grand et brun. Il portait le cheveu long, pas à la mode des années hippies, pas sur les épaules, non, long juste de quoi avoir une mèche sur le front.

Jean était grand, brun et beau garçon. C’est ce qu’on disait de lui vers la fin des années Quarante. Avec le temps, les ennuis, les soucis, le visage s’est un peu empâté, mais il est toujours resté très mobile, expressif, rieur.

Physiquement, Jean était comme ça. Enfin, c’est le souvenir que j’en ai gardé. Mais surtout, Jean était un séducteur. Il charmait autant les hommes que les femmes. Quand on était emporté dans son tourbillon volubile d’activités incessantes, d’affaires à conclure, d’amis à aller voir, de coups à aller boire, de femmes à rencontrer, on en sortait étourdi, fatigué et content.

Jean était entreprenant. Il avait toujours un voyage à faire, un contrat à signer, un associé à trouver, un banquier à convaincre, une dette à rembourser. Jean avait de la chance, il avait réussi, puis échoué, puis réussi encore, pour échouer à nouveau.

Il était romantique, Jean. Le 26 aout 1944, en plein été de ses dix-sept ans, il s’était engagé avec Leclerc. Paris, Strasbourg, Berchtesgaden …

Mais il était faible, Jean. Quelques mauvaises affaires, quelques dépenses somptuaires, quelques femmes inutiles, et le voilà qui doit partir.

Paris, Marseille, Alger, Colomb-Béchar, Bamako, Abidjan, des milliers de kilomètres dans un vieux Citroën, et puis enfin Douala, le port, la forêt, le bois…

Il a gagné beaucoup d’argent, Jean, dans la forêt. Il est devenu le roi, Jean. Chaque année, il agrandissait sa maison, son royaume, son empire. Et puis un jour, ça a été fini, un pont qui s’effondre, une nouvelle loi qui tombe. Alors, il est rentré, chez lui, vivre le reste de son âge. Dans un petit appartement, au rez-de-chaussée d’une rue en pente, pratiquement une loge de concierge.

C’est là que je le retrouvai, enfin. Il avait perdu sa bonne humeur. Il ne disait presque jamais rien de sa vie passée. Il était meurtri, cassé, étonné de sa chute.

Parfois son humour renaissait, et il me racontait une aventure comique. Nous riions. Un soir il m’avait appelé. « Viens vite ». Dans la pénombre de son petit appartement, je l’avais trouvé pâle, inquiet. « Je vais mourir ! J’ai peur de mourir. Fais quelque chose. » J’ai appelé le médecin. Ce n’est pas ce soir-là qu’il est mort, mais trois mois plus tard. J’aurais voulu être là. Mais, non… j’étais en voyage.

Bientôt publié

12 Oct, Nighthawks enfin expliqué – 4
13 Oct, Aphorismes et approximations
14 Oct, Le Bourgeois gentilhomme – Nouvelles scènes
15 Oct, Kasbah des Oudaïas

3 réflexions au sujet de « Un personnage de roman »

  1. GC, en quoi serait-ce un panémachin puisque celui que nous raconte Philippe est un coureur de jupons et qu’il a peur de la mort !
    Philippe l’aimait, c’est tout ce qui importe, puisque nous ne savons même pas nous-mêmes QUI nous sommes. Et donc, tu as raison, il n’est pas l’homme réel.

  2. Sacré Jean! On l’apprécie sans le connaître. Ce qui m’étonne un peu, c’est sa peur de mourir. Peur de souffrir, d’accord. Mais peur de mourir ! Quand sa vie fut pleine d’aventures !
    Je n’ai pas peur de mourir. Seulement de souffrir. Peut-être aussi de laisser derrière moi quelque chose d’inachevé, mais ça…
    Mon docteur, qui est aussi un ami, m’a prescrit un test de stress à l’effort. Autrement dit un bilan cardiaque. C’était hier. Ce fut un moment de franche rigolade.
    J’arrive à l’accueil. L’hôtesse : « C’est pourquoi ? » Moi : « C’est pour vérifier que je suis encore en vie ». L’hôtesse, du tac au tac : « Je confirme, vous êtes vivant ». Moi : « Ah bon, vous me rassurez! »
    Au début du test, allongé, branché, les pédales au pied, le docteur semble se faire du souci. Coeur trop lent pour mon âge. A la fin du test : »Excellent ! » Moi : « Ne me dites pas que j’ai grimpé le Tourmalet ! » Le docteur :  » Non. Mais vous êtes arrivé au pied du Tourmalet ». (On doit la lui faire à chaque coup).
    Dans la salle d’attente du bilan imprimé, je tombe sur un basque, qui habitait Caylus.
    Moi :  » Si vous habitez Caylus, vous devez connaître la botte de Nevers… » Et le voilà qui se met à me réciter presque mot pour mot l’histoire de Lagardère. Mon bilan m’est remis en mains propres, mais déjà moites à l’idée de me farcir un Lagardère basque.
    Moi : « Vous me raconterez la suite la prochaine fois. » Lui : « Avec plaisir, d’autant plus que vous m’êtes sympathique.

    Voilà comment se passe la vie en province : Un coeur qui se joue de tout et un basque qui vous parle d’Aurore.

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