BONJOUR, PHILIPPINES ! – 4 – UN SOIR AU MONTE CARLO

CHAPITRE 4 – UN SOIR AU MONTE CARLO

Le résumé des trois chapitres passés est-il vraiment nécessaire ? C’est évidemment l’avenir qui vous intéresse. Le voici dévoilé : dans ce quatrième épisode des aventures de Philippe au Philippines, on verra comment négocier une chambre au Hilton, comment devenir membre d’un club très fermé de Manille et pourquoi Ratinet n’a pas de chance.

***

Les choses vont mieux, du moins pour moi. Ces derniers jours, quand j’ai eu fini de tailler mes crayons, j’ai consacré mon temps à lire quelques études sur Mindanao et à examiner avec Pacifico de quels moyens matériels et humains nous pourrions disposer pour organiser une enquête de trafic, pour la réaliser et la dépouiller. Nous avons établi un premier planning qui devrait nous amener à boucler cette phase au bout de deux mois, ce qui nous en laisserait deux autres et même davantage pour exploiter l’enquête, effectuer les prévisions de trafic à cinq, dix, quinze et vingt ans, traduire tout ça en termes économiques, et aussi pour éponger les inévitables impondérables. Cette activité, calme et ordonnée, a amélioré mon humeur et m’a redonné un peu de moral, car, à cette occasion, je me suis aperçu que je savais à peu près ce que je faisais et que j’arriverai probablement à mener à bien ma part du projet.

Ce qui a également beaucoup contribué à me remonter le moral, c’est le fait d’avoir changé d’hôtel. Le Lagoon me rendant de plus en plus neurasthénique, j’ai consacré une journée complète à la recherche d’un autre hôtel. À coup de taxis, je me suis vite rendu compte que dans le budget imparti, il n’y avait pas beaucoup mieux que le Lagoon, sauf à s’éloigner davantage du centre-ville, ce dont il n’était pas question. Fatigué par le parcours du combattant que j’avais accompli et déçu par ses résultats, je demandai au prochain taxi de me déposer dans mon havre habituel de luxe et de paix, le Hilton, pour prendre un verre dans son bar capitonné du cinquième étage. En traversant le hall pour rejoindre les ascenseurs, sur une inspiration soudaine, je m’adressai à un député-manager, comme ils disent, et, en quelques minutes et à ma grande surprise, j’obtins une réduction de cinquante pour cent sur le prix de la chambre standard, ce qui m’amenait à peine au-dessus de celui du Lagoon. Content de moi et léger comme l’air, j’emménageai l’après-midi même dans ma nouvelle chambre au huitième étage avec sa vue sur la piscine et le sud de la ville.

Ce soir, j’ai rendez-vous au Lagoon avec Ratinet et Peltier, qui veut nous emmener faire « la tournée des Grands Ducs ». Comme nous n’avons pas droit à la limousine de fonction après huit heures du soir, c’est avec un taxi de première classe, car il en existe plusieurs, que Peltier vient nous chercher. Nous reprenons le Roxas Boulevard vers le centre. En quelques minutes, nous passons devant plusieurs établissements dont les noms s’étalent sur de grandes enseignes lumineuses qui clignotent en gros caractères « Le Deauville », « Vegas Inn » ou « Casablanca » et en caractères plus petits leur qualité de restaurant. Tous ces bâtiments se ressemblent : ils sont de construction moderne, sans étage, sans fenêtre, et de couleur uniforme, noire, blanche ou grise. Notre taxi prend la contre-allée du boulevard et s’arrête devant le quatrième qui porte le nom de « The Monte Carlo ».

Devant l’entrée, deux vigiles armés et un grand costaud en costume gris foncé nous accueillent et nous ouvrent la première porte à côté de laquelle une petite pancarte avertit: « Unaccompanied ladies and deadly weapons prohibited« . Nous pénétrons dans une sorte de sas. Nous avons droit à une fouille à corps symbolique et à l’ouverture d’une deuxième porte vers un nouveau sas. Cette fois, pas de fouille à corps mais ouverture de la troisième porte qui donne enfin sur l’intérieur du restaurant. C’est une seule grand salle très éclairée. Au premier plan, il y a une dizaine de tables rondes habillées de nappes blanches tombant jusqu’au sol. Quelques-unes sont dressées et un petit nombre de clients y sont installés en train de diner ou de boire des verres. Sur la droite, un bar, une toute petite piste de danse et quatre musiciens philippins qui imiteront parfaitement les Beatles pendant toute la soirée. Au bar, quelques hommes et deux ou trois jeunes femmes « non accompagnées » mais apparemment « autorisées » par la direction. Au fond, en contrebas de deux marches, la partie essentielle de l’établissement, celle qui justifie l’intitulé de l’enseigne lumineuse, la présence des gardes armés et l’existence des chicanes à l’entrée : c’est la partie Jeux. Car il s’agit bien d’un casino. Ici, pas de machines à sous, on comprendra bientôt pourquoi, mais seulement des tables de jeu : roulette, blackjack, craps et baccara. Casino clandestin, car le jeu est interdit aux Philippines depuis quelques années, mais casino quand même. Clandestin certes, mais qui porte fièrement un nom qui ne laisse guère de doute sur son activité. Clandestin bien sûr, mais admis par la police qui doit y trouver son compte. Admis par la police, évidemment, mais qui fait l’objet une ou deux fois par mois d’une descente de police, la dite descente justifiant la disposition des lieux, c’est à dire principalement le sas retardateur qui donne un peu de temps pour transformer les tables illicites en tables de dineurs innocents. L’opération est simple : il suffit de recouvrir chaque table de jeu d’une grande planche adaptée et de recouvrir la planche d’une nappe blanche. Pour améliorer le camouflage, on pourra ajouter quelques couverts et un bouquet de fleurs.

Nous nous asseyons bêtement autour d’une table bien trop grande pour nous trois, mais assez pour couvrir je ne sais quel jeu de hasard non encore ouvert. Nous commandons des apéritifs et un diner qui nous sont servis rapidement. A peine mon whisky-soda terminé, il est remplacé par un nouveau sans que j’aie rien commandé. Le diner n’est pas mauvais du tout, et la musique est excellente, les Beatles, à s’y méprendre. Gérard nous propose maintenant de jouer un peu. Ratinet refuse, bien entendu, mais il faut dire qu’il a déjà perdu pas mal et, qui plus est, sans jouer. Je me risque au Blackjack et je m’en sors honorablement au bout d’une petite demie heure, c’est à dire en n’ayant que peu perdu. Peltier, lui, a gagné, pas une grosse somme, mais quand même assez pour payer quelques verres. Il veut alors m’entraîner au bar pour arroser ça et faire connaissance avec quelques-unes des dames autorisées. J’essaie de lui expliquer gentiment et une fois pour toutes que je ne suis et ne serai pas tenté par ce genre d’aventure. Je vois bien qu’il ne me croit pas, mais pour cette fois, déçu, il n’insiste pas. Lorsque Gérard demande l’addition, on lui fait comprendre que, pour ce soir, c’est aux frais de la maison, mais qu’on espère bien nous revoir prochainement. Belle façon de nous rendre membres du club, sans droit d’inscription ni formalités.

Au moment de partir, Ratinet reste introuvable, et je réalise que je ne l’ai pas vu depuis que j’ai commencé à jouer. Au bout de quelques instants, nous le retrouvons assis sur un haut tabouret de bar dans la partie du comptoir la plus éloignée. Ratinet nous tourne le dos de trois quart. Il est totalement absorbé dans la conversation qu’il tient avec une fille qui nous fait face, assise sur le tabouret voisin.

Asiatique, peut-être chinoise, la jeune femme porte une robe en satin rose, des chaussures noires à talons hauts. Elle a placé une petite fleur dans ses courts cheveux noirs. Elle est très jeune et ravissante. Il n’y a rien de vulgaire ni de provoquant chez cette unaccompanied lady. Après un instant d’hésitation, nous nous approchons et Ratinet nous présente dans son anglais touchant :

— Gérard, maille bosse, inde Philippe, ouane collaigue

Puis, en français :

— Tavia travaille ici comme serveuse. C’est son jour de congé, mais elle est venue chercher une amie.

Chevaleresques et blasés, nous faisons semblant d’y croire.

— On s’en va, André. Tu viens?

Par signes, il nous nous fait comprendre qu’il rentrera un peu plus tard.

Gérard et moi sortons du casino. Nous faisons les cent pas en attendant qu’arrive un taxi. Nous sommes partagés entre rigolade et inquiétude. Rigolade parce qu’André ne nous avait vraiment pas donné l’impression d’être un adepte de ce genre d’aventure. Inquiétude, car, venant de se faire plumer une première fois, notre pigeon malchanceux risquait bien de perdre le reste de son plumage.

On n’en avait pas fini avec Ratinet….

 

Une réflexion au sujet de « BONJOUR, PHILIPPINES ! – 4 – UN SOIR AU MONTE CARLO »

  1. Rentré il n’y a pas cinq minutes, je retrouve mon journal favori : ce Ratinet… quel tombeur !

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