BONJOUR, PHILIPPINES ! -2 – DES MÉFAITS DE L’AIR CONDITIONNÉ

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CHAPITRE 2 – DES MÉFAITS DE L’AIR CONDITIONNÉ

Après un long voyage en compagnie d’André Ratinet, ingénieur et malchanceux, Philippe est arrivé à Manille de mauvaise humeur, agacé par l’enthousiasme permanent de son chef de mission et abasourdi par l’étrangeté du monde qui lui a sauté à la figure dès l’aéroport. Nous le retrouvons en milieu de matinée dans sa chambre du Blue Lagoon.

***

Malgré une fin de soirée plutôt agréable, la nuit n’a pas été bonne. Les six heures de décalage horaire, d’Ouest en Est de surcroit, y sont bien sûr pour quelque chose, mais il n’y a pas que ça : j’ai passé une bonne partie de ma nuit à me lever pour arrêter le climatiseur et obtenir le silence, et me relever pour le redémarrer dans la chaleur étouffante. Le vrai sommeil n’est venu qu’avec le lever du jour, et je me suis endormi, bercé par les borborygmes de l’appareil devenus familiers.

Réveillé vers dix heures, je ressens une sorte de sourde angoisse devant cette journée vide qui s’annonce. Il est trop tard pour le petit déjeuner, trop tôt pour le déjeuner. Je ne connais rien de Manille, de sa géographie, de ses quartiers, de ses moyens de transport, de sa population. Partir à pied le long de la baie ne me paraît pas envisageable ni même seulement prudent et, mis à part le Blue Lagoon, je n’ai qu’un autre point de repère dans cette ville immense et c’est le Manila Hilton où nous avons diné hier soir.

Un taxi m’y amène en quelques minutes. Le chauffeur m’a accueilli avec le cordial « Hi, Joe !  » par lequel le Philippin courant salue tout homme blanc qui, pour lui, est forcément américain et se nomme forcément Joe. Le taxi est petit, sale et délabré. On peut voir le macadam défiler sous la voiture grâce aux trous percés par la corrosion dans le plancher. Il klaxonne absolument sans arrêt grâce à un petit dispositif très ingénieux : la commande de l’avertisseur a été remplacée par une tige métallique fixée au tableau de bord par un ressort, de telle sorte que les chaos de la route la font continuellement trembloter, ce qui déclenche l’avertisseur au rythme des tremblotements. La conduite, la chaleur et le Klaxon sont également éprouvants et j’arrive au Hilton déjà épuisé.

Devant moi, il y a une crèche grande comme deux cabines de bain et Ratinet est là, derrière la crèche.

C’est la fin du mois de décembre et à cette époque, Manille, capitale d’un pays autrefois colonie espagnole et toujours catholique, est décorée d’une multitude de crèches de Noël, dans les rues, les magasins, les jardins et les hôtels. Celle du Hilton a été installée en plein milieu du grand hall de l’hôtel. Elle réalise un très joli compromis entre Bethléem et un village de pêcheurs de la baie.

Donc, Ratinet est là, derrière la crèche, au fond du salon, effondré dans un fauteuil. Comme je n’ai pas envie de passer le reste de la journée avec ce Jonas, j’ébauche une manœuvre d’évitement, mais il m’aperçoit et bondit littéralement vers moi. Très agité, il vient visiblement de vivre une de ces aventures dont il est coutumier et dont il ne sort généralement pas indemne. Il raconte, je reconstitue et j’imagine : Il s’est levé tôt et s’est rendu dans le quartier de Luneta afin de prendre des photographies des nombreuses crèches et décorations de Noël.

Au début, tout se passe bien. C’est le matin, il fait beau et l’air est presque frais. Ratinet est ébloui par les vives couleurs des crèches, enchanté par les somptueuses fleurs des plates-bandes, ravi par les visages souriants des enfants en uniforme d’écolier qui visitent le parc Rizal : tout cela fera d’excellentes photos. Il se sent léger, il est en paix avec Manille.

Alors qu’il marche le long de l’une de ces avenues bien entretenues et peu fréquentées qui traversent le parc, une grosse voiture glisse à sa hauteur et s’arrête. C’est une américaine, récente, couleur vert d’eau, comme souvent les voitures officielles. Comme souvent aussi, toutes ses vitres sont des miroirs à l’exception d’une étroite et sombre bande horizontale à mi-hauteur du pare-brise, de sorte que, de l’extérieur, il est impossible de savoir si la voiture transporte des passagers ou même si elle a un conducteur. La portière arrière s’ouvre et un homme en descend. Il porte bien entendu le barong tagalog, chemise blanche plus ou moins ouvragée et amidonnée qui se porte flottante par-dessus le pantalon, toujours noir. L’homme exhibe avec dextérité un badge doré dans un porte-carte noir qu’il fait claquer en le refermant. Il se présente comme de la police spéciale et demande dans un très bon anglais à voir les papiers de l’étranger ainsi que son autorisation pour prendre des photos sur la voie publique. Ratinet se sent déjà des papillons dans l’estomac. Il tente confusément de s’expliquer dans un dialecte qui n’a d’anglais qu’un mot sur deux, fouille trois fois chacune des dix poches de son gilet d’explorateur et transpire abondamment. Le policier reste froid et poli et le prie de monter dans le véhicule où la température est civilisée. Ratinet pénètre dans la voiture, déjà occupée à l’arrière par un passager et à l’avant par un chauffeur. Ces deux-là, qui portent la même tenue que le premier, ne diront pas un mot pendant toute la scène qui va suivre. Notre héros se retrouve donc sur le siège arrière entre le flic bavard qui vient de monter à bord et le flic muet. La voiture démarre doucement, et l’angoisse de Ratinet monte d’un cran. Tandis qu’il continue à explorer ses poches en se contorsionnant sur la banquette et que sa transpiration se transforme immédiatement en sueurs froides dans le souffle glacé de l’air conditionné, le policier lui explique que le Président Marcos vient de créer une police urbaine spéciale, la Metrocom, chargée de lutter contre l’insécurité grandissante dans la ville de Manille. Entre temps, Ratinet a retrouvé son portefeuille qu’il remet au policier en lui avouant en vrac qu’il est français, ce qui ne produit pas l’effet escompté, qu’il vient travailler pour améliorer les routes du pays, qu’il est photographe amateur et voulait profiter du spectacle du jardin à Noël, qu’il ne savait pas que…La voiture continue de rouler tout doucement dans les avenues désertes du parc. Le flic numéro 1 a ouvert et examiné le portefeuille confié, l’a passé au flic numéro 2 qui l’a examiné à son tour puis l’a rendu au flic numéro 1 qui a expliqué qu’au bout du parc il y a le fort Santiago dont une partie est une zone militaire qu’il est interdit de photographier mais que ça ira pour cette fois… En lui rendant son portefeuille, il regrette le désagrément qu’a pu lui causer ce contrôle de routine et en profite pour donner quelques conseils de prudence au nouvel arrivant. En effet, de façon tout à fait regrettable et malgré les efforts de Metrocom, la ville est encore dangereuse pour le non initié, avec ses pickpockets, ses faux chauffeurs de taxi, ses prostituées, ses casinos clandestins, ses bandits et ses escrocs en tout genre. Il propose maintenant de le déposer là où cela conviendra à Ratinet, qui nomme le Hilton, seul endroit qui vienne à son esprit en ce moment perturbé. Ratinet est maintenant rassuré et, dans le confort de la belle américaine, il parle de Noël avec l’aimable policier. On se quitte les meilleurs amis du monde devant l’entrée de service du grand hôtel. Le visage souriant du policier disparaît derrière la vitre qui remonte doucement et Ratinet peut s’observer dans le miroir, à peine déformé par le léger bombement de la fenêtre et par l’émotion de l’aventure. La voiture officielle s’éloigne, Ratinet contourne le bloc pour pénétrer dans l’hôtel. Il prend quelques photos de la crèche du hall, puis s’assied afin de remettre un peu d’ordre dans ses poches, désorganisées par les fouilles fiévreuses de tout à l’heure.

Et c’est alors qu’il constate que, s’il a toujours son passeport, sa carte de réduction de la SNCF, sa carte bancaire du Crédit Agricole et la photo de sa maison de Montalivet-les-Bains, tout l’argent que contenait son portefeuille, en fait tout l’argent qu’il avait apporté de France, tout cet argent a disparu. Il fouille à nouveau toutes ses poches, espérant vaguement avoir rangé les billets dans l’une d’entre elles pendant l’agitation de la scène de la voiture. Mais non, rien. A part quelques pièces de monnaie américaines et françaises, il n’a plus un sou. C’est à cet instant douloureux que je le retrouve.

La seule chose à faire, c’est du moins ce que je lui conseille, est de demander à la réception où se trouve le poste de police. Mais la réception nous conseille d’aller voir d’abord le détective de l’hôtel, à qui j’explique ce qui vient de se passer.

C’est un homme très gros et très soigné. Il porte un costume noir et un nœud papillon bordeaux sur une chemise blanche. Son bureau, à toute proximité des cuisines, est minuscule, sans fenêtre et décoré de petits papiers annotés et collés au ruban adhésif sur tout ce qui permet d’y coller quelque chose. Bien entendu, il y règne une température quasi australe. Il s’exprime avec une recherche qui va jusqu’à l’affectation. Très aimablement, mais avec une pointe de lassitude, il nous confirme que le Président Marcos a effectivement créé une nouvelle police, la Philippine Constabulary Metropolitan Command, dénommée Metrocom, que cette force dispose de voitures neuves et puissantes, qu’elles sont de couleur blanche rayée horizontalement de deux bandes bleues, qu’elles portent peint sur chaque flanc un gros écusson au nom de Metrocom-Manila et que les policiers à bord sont en uniforme bleu marine de type militaire. Il est donc conduit à conclure que Mr Wateeney a été victime de l’une de ces escroqueries contre lesquelles le présumé faux policier le mettait justement en garde. Il se réjouit, même si la victime n’est pas cliente de l’hôtel Hilton, que les choses se soient si bien terminées, il veut dire, sans effusion de sang ou autre violence regrettable. Puisqu’aucun papier d’identité n’a été dérobé, il n’engage pas ses visiteurs à se rendre au poste de police pour y effectuer une déclaration ou y déposer une plainte, tout ceci ne pouvant résulter qu’en une perte considérable de temps. Il est prêt néanmoins à leur en indiquer le chemin. Cependant, et pour tenir compte de l’éventualité toujours envisageable où l’honorable étranger aurait eu affaire à de vrais policiers en civil, il lui déconseille encore plus fortement d’entreprendre de telles démarches.

— Au revoir, gentlemen, et bienvenue aux Philippines !

Ratinet et moi sortons du bureau du détective. Lui est assommé par la prise de conscience de la perte définitive de son argent, et moi, forcément moins concerné, suis épaté par la qualité de la froide rhétorique du privé.

Au cours de mes années-voyages, j’ai appris, entièrement par expérience personnelle, que dans un pays étranger, quel qu’il soit, il y a un moment où il faut accepter de payer le péage. J’entends par là qu’il faut payer au moins une fois sa dime aux filous, aux escrocs, aux serveurs indélicats ou aux flics corrompus. Il faut payer le péage, payer pour apprendre et vivre ensuite en paix avec le pays.

A ce prix-là, je pouvais considérer que Ratinet avait payé pour nous deux. Du coup, je l’ai invité à déjeuner.

Bientôt publié

  • Demain,  Douleur et Gloire – Critique aisée n°160
  • 28 Mai,  Le jour se lève
  • 29 Mai,  Conversation sur le sable – 5
  • 30 Mai, 7 75013

Une réflexion au sujet de « BONJOUR, PHILIPPINES ! -2 – DES MÉFAITS DE L’AIR CONDITIONNÉ »

  1. Au moins, à Manille, les touristes se font plumer avec élégance. Chez nous, ils se font arracher.
    Et dire que certains se prétendent « citoyens du monde » : comme si c’était une marque de supériorité morale et qu’ils dussent être respectés partout pour leur universalisme. Pourquoi pas « citoyens de l’Univers » : ça n’a aucun sens, et on se fait dépouiller quand même. Les régions deviennent insécures à mesure que leur population grouille, en règle générale.

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