Les voisins

Ce texte se compose de deux versions distinctes d’un même évènement anodin : la rencontre de deux voisins dans un train.Il a été écrit dans le cadre d’un atelier d’écriture : « Prendre une histoire bien connue et la raconter d’un autre point de vue« . C’était le thème de l’exercice.
Ne soyez pas surpris : dans la première version, celle du 4ème droite, vous reconnaitrez peut-être une partie d’un texte publié en octobre 2015. C’était ça, l’histoire bien connue.

Les voisins

(1er voisin – 4ème droite)

— Vous ne connaissez pas mon voisin du dessus ? C’est un type plutôt petit, étroit, précis, mais pas tout à fait ridicule. Ses traits sont assez fins, mais ils portent une expression pusillanime. Il approche de la cinquantaine, mais il a les cheveux presque blancs. Il porte des costumes gris clair et des cravates en laine marron foncé, ou des costumes marron clair et des cravates en laine marron foncé. Ses chaussures à lacets sont toujours luisantes d’un dernier coup de cirage. Ses horaires sont réguliers. Quand il m’arrive de le croiser dans l’escalier, il porte toujours une fine serviette en cuir jaune clair de très belle facture. Elle comporte un seul soufflet, mais aussi deux poches plaquées sur lesquelles viennent s’accrocher les boucles des deux sangles qui permettent d’en fixer le rabat.

Après dix ans de carrière à Bordeaux, il a été nommé à Paris et depuis cinq ans, il est mon voisin du dessus.

Hier, sur le quai de la gare de Bordeaux, je l’ai aperçu qui attendait le même TGV que moi. J’ai fait semblant de ne pas le voir. J’ai même réussi à monter dans le train sans avoir croisé son regard une seule fois. Je me suis installé en bénissant le ciel de ne pas avoir à supporter ce petit bonhomme pendant deux heures. J’ai sorti mon dossier du jour et je me suis plongé dedans. Mais quelques instants plus tard, alors que le train venait à peine d’atteindre sa vitesse de croisière, j’entendais : « Ah ! monsieur Verdurin, enfin je vous retrouve ! « 

Bon sang, c’était lui ! Je réussis à jouer l’étonnement le plus complet :

—Tiens, monsieur…, quelle surprise, monsieur…

J’ai toujours eu beaucoup de mal avec les noms propres.

—Cottard, me dit-il gaiement, Gérard Cottard, votre voisin, vous me reconnaissez ?

—Mais, oui bien sûr, monsieur Cottard. Comment allez-vous, monsieur Cottard ?

—Très bien, très bien, je vous remercie. Je peux m’asseoir ?

Je ne pouvais pas faire autrement que de ramasser les quelques feuilles que j’avais étalées sur le siège libre à côté du mien.

—Je vous en prie, faites, faites, lui répondis-je en me replongeant ostensiblement dans mon dossier.

Tout en s’installant dans son fauteuil, il me demanda :

—Vous ne m’avez pas vu tout à l’heure sur le quai ? Je vous faisais des grands signes ! Non ? Bon, enfin l’essentiel c’est que je vous aie retrouvé.

Je ne répondis pas, affectant d’annoter une page dactylographiée.

—Mais je vois que vous travaillez. Je vous dérange peut-être ?

Qu’est-ce que vous voulez répondre à une question pareille quand elle vous est posée par un homme qui, littéralement, vit sous le même toit que vous ?

—Pas du tout, pas du tout, dis-je en continuant mes prétendues annotations.

—Ah, et bien tant mieux, tant mieux ! A propos, depuis le temps que nous nous croisons, je ne connais même pas votre métier. La concierge m’a dit que vous étiez dans les affaires ?

—C’est cela, je suis dans les affaires.

—Et c’est intéressant comme métier ?

—Assez.

—Ah bon ? Parce que moi, je suis comptable, chef comptable à la Direction Régionale Ile de France d’EDF, enfin plus précisément d’ENEDIS. Vous connaissez, bien sûr ? Et je trouve ça passionnant, vraiment passionnant, vous n’imaginez pas !

—Non, effectivement.

—Attendez, je vous explique. Tiens, nous passons déjà Angoulême ! Ces TGV quand même, quel progrès ! Qu’est-ce que je disais déjà ? Ah oui : par exemple tenez, vous savez ce qu’est un bilan, certainement. Eh bien, chez ENEDIS…

Alors, d’Angoulême à Poitiers, Cottard m’a expliqué les finesses du bilan et les beautés du compte d’exploitation d’une filiale à 100% d’une Société Anonyme cotée en Bourse. De Poitiers à Tours, j’ai tout appris des traumatismes subis par le service comptable quand EDF est passé du statut d’EPIC à celui de Société Anonyme. Arrivé à Orléans, je connaissais une bonne partie du régime de retraite mis en place par ENEDIS. Mais Cottard dut s’interrompre dans son exposé du passionnant système d’avancement pratiqué chez ENEDIS car le TGV ralentissait en franchissant le Boulevard Périphérique.

—Je vous raconterai la suite dans le métro, car, dit-il finement, je crois bien que nous allons à la même station, n’est-ce pas ?

­—Euh, non, je regrette. J’ai une course à faire dans le quartier. Alors, au revoir, monsieur Cottard, et à bientôt.

Il me regarda partir, désolé. Je fis un détour pour qu’il ne puisse pas se rendre compte que je me rendais en fait au parking. Je rejoignis ma voiture et ouvris la portière arrière. Je posai délicatement ma serviette sur le plancher, debout contre le dossier du siège conducteur. J’ôtai ma veste et la pliai délicatement sur le siège arrière. Je refermai doucement la portière arrière. J’ouvris la portière avant. Je m’assis à la place du conducteur, refermai soigneusement la portière, et là, arcbouté entre le plancher de la voiture et le dossier du siège, les mains crispées sur le volant, je poussai un long et puissant cri primal.

***

(2ème voisin – 5ème droite)

« Tiens donc, mais c’est Monsieur Verdurin, là-bas, au bout du quai ! Je vais aller le saluer, on fera le voyage ensemble, ça sera sympathique. Ça fait cinq ans que j’habite au-dessus de chez lui et je n’ai jamais pu lui dire plus de trois mots. Ce sera une occasion… Bon sang, qu’est-ce qu’il y a comme monde sur ce quai, impossible d’avancer. Hé, Monsieur Verdurin, bonjour ! Hé, bonjour ! … Rien à faire, il ne me voit pas. Zut, voilà le train… pardon, pardon…laissez-moi passer, s’il vous plait. Rien à faire pour le rejoindre…bon, tant pis je monte… J’essaierai de le retrouver à bord… »

— Ah ! monsieur Verdurin, enfin je vous retrouve !

—Tiens, monsieur Cottard !   Comment allez-vous, monsieur Cottard ?

—Très bien, très bien, je vous remercie.

—Asseyez-vous donc à côté de moi, le siège est libre.

On dirait que ça lui fait vraiment plaisir de me voir. Il devait s’ennuyer, tout seul. Je lui demande :

—Vous ne m’avez pas vu tout à l’heure sur le quai ? Je vous faisais des grands signes, pourtant ! Non ?

—Je devais être dans mes pensées. Vous savez, les affaires…

On dirait qu’il a des soucis, le pauvre.

—Ah, oui ! Les affaires ! … Bon, enfin l’essentiel c’est que je vous aie retrouvé. Mais vous étiez en train de travailler. Je vous dérange peut-être ?

—Pas du tout…

—Ah, et bien tant mieux, tant mieux ! A propos, depuis le temps que nous nous croisons, je ne connais même pas votre métier. Vous êtes donc dans les affaires ?

—C’est cela, je suis dans les affaires.

—Et c’est intéressant comme métier ?

—Bof…

—Ah bon ? Parce que moi, je suis comptable, chef comptable à la Direction Régionale Ile de France d’EDF, enfin plus précisément d’ENEDIS. Vous connaissez, bien sûr ? Et je trouve ça passionnant, tout à fait passionnant, vous n’imaginez pas !

—Vraiment ?

—Alors attendez, je vais vous expliquer. Ça vous changera les idées. Tiens, vous avez vu, on vient de passer Angoulême. Bon, voilà, prenez un bilan par exemple. Vous avez surement l’habitude des bilans. Dans les affaires ! Pensez ! Oui, mais chez ENEDIS, c’est un peu différent. Vous vous demandez pourquoi ? Eh bien, parce que chez ENEDIS …

J’ai dû faire court, parce que je n’avais qu’un peu moins de deux heures, mais j’ai quand même réussi à lui expliquer un tas de trucs sur la comptabilité d’ENEDIS, et même sur celle d’EDF parce qu’avant, j’étais chez EDF. Ça l’a passionné, littéralement passionné. Il n’a pratiquement pas dit un mot pendant deux heures. Bouche bée, il était. Au moins, j’avais réussi à lui faire penser à autre chose qu’à ses soucis d’affaire.

Dans le train, j’avais bien vu qu’il était venu en voiture à la gare. Son ticket de parking dépassait de la pochette de sa veste. Il aurait pu me ramener à la maison, mais il ne l’a pas fait. Et vous savez pourquoi ? Par délicatesse ! Parfaitement, par délicatesse ! Parce que Verdurin, il a une belle voiture, une allemande. Je crois que c’est une Audi, une grosse. Alors, il n’a pas voulu me vexer en me montrant sa grosse voiture, parce que moi, je n’ai qu’une petite Citroën. Remarquez, j’en suis content de ma Citroën. Ce n’est pas trop cher et c’est sans problème. Tandis que ces grosses allemandes… Non, merci. Quand même, ne pas me ramener en voiture, ça c’est de la délicatesse, de la classe, même ! C’est vraiment quelqu’un de bien, Verdurin.

D’ailleurs, j’espère qu’il va pouvoir la garder sa belle voiture, avec tous les soucis qu’il a. Parce qu’au début, il faisait vraiment une sale tête. Il avait l’air tout triste. Enfin ! J’espère que ça ne va pas trop mal pour lui. Je l’aime bien, moi, Verdurin. Toujours bien poli, avec sa femme toujours bien habillée, ses enfants bien élevés, tout ça… Il faudrait qu’on les invite à diner un de ces soirs. Ça leur ferait surement plaisir. Moi, je suis pour la bonne entente entre voisins. C’est vrai ça, à Paris, personne ne se connait, personne ne se dit bonjour ni rien. Quand on était à Bordeaux, c’était différent. Les gens se parlent en province, ils s’entraident.

Allez, il faut absolument qu’on fasse signe aux Verdurins.

ET DEMAIN, TOCQUEVILLE VOYAGERA DANS LE TEMPS

4 réflexions au sujet de « Les voisins »

  1. Sans vouloir être pédant, je voudrais néanmoins préciser que Raymond Queneau, dans ses « Exercices de style », racontait la même histoire dans un style différent à chaque fois, un peu comme Cyrano quand il dit :
    « Agressif: Moi, Monsieur, si j’avais un tel nez,
    Il faudrait sur-le-champ que je me l’amputasse !
    Amical: Mais il doit tremper dans votre tasse !
    Etc…»
    Dans « Les voisins », il s’agit de raconter la même histoire non pas dans un style différent, mais d’un point de vue différent, ici le point de vue du voisin du dessus puis celui du voisin du dessous.

  2. Je ne blaguais pas, tout à l’heure : je ne me souvenais pas…
    De rage, je suis allé à ma bibliothèque : Raymond Queneau, Exercices de style.
    Veuillez m’excuser.

  3. Tiens, ça me rappelle quelque chose… mais si… vous savez bien… la même histoire racontée de trente et quelques façons différentes tout le long du bouquin…

  4. Je me souviens très bien de la version 2015 de l’histoire, celle d’un voisin qui trompe sa femme et voisine (du dessous) du narrateur. Des deux versions d’aujourd’hui, m’a préférence va à la première, plus vraisemblable si je puis dire.

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