L’interminable et lamentable histoire des disparus de la rue de Rennes – Texte intégral

L’interminable et lamentable histoire des disparus de la rue de Rennes


C’est le 26 juin 2016 à 11 heures 45…

1-Une mécanique bien huilée

Chapitre premier : Où l’on constatera qu’à l’instar du temps judiciaire, le temps municipal n’est pas celui de tout le monde et qu’en réalité, il y a moins d’urgence que de gens pressés.

C’est le 26 juin 2016 à 11 heures 45, alors qu’il procédait à une opération de contrôle de routine, que Roger Ratinet (1), technicien de la Mairie de Paris préposé à la vérification de la conformité des plaques de rue à la parité homme/femme, découvrit que les quarante premiers numéros de la rue de Rennes avaient disparu. Choqué, il rentra chez lui et prit le reste de la journée pour se remettre.

Le lendemain, de retour à son bureau, il entreprit de rédiger le rapport d’anomalie circonstancié que méritait un tel évènement. Quel ne fut pas son embarras quand il constata qu’il n’existait aucun formulaire adapté à ce qu’il avait à rapporter. Il y avait bien le formulaire spécial pour signaler la destruction d’un abribus ou d’une fontaine Wallace, ou celui adapté au vol d’une borne d’incendie ou de toilettes publiques, ou encore celui qu’on utilisait couramment pour signaler l’évaporation dans la nature d’un agent de la voirie avec tout son équipement, mais il n’y avait rien, absolument rien pour signaler la disparition d’un immeuble, d’un monument ou de quoi que ce soit d’approchant. Alors, vous pensez, toute une portion de rue, et commerçante, qui plus est ! Choqué, il rentra chez lui et prit le reste de la journée pour réfléchir.

Le lendemain, de retour à son bureau, il reprit le cours de ses pensées et une idée lui vint. Content, il rentra chez lui pour demander son avis à son épouse. Avec ce bon sens que les hommes envient à ce sexe qui leur est à la fois égal et opposé, Yvonne Ratinet, lui conseilla d’en parler à son supérieur, mais « pas tout de suite« , parce qu’ils partaient en vacances à Montalivet-les-Bains la semaine prochaine, et « qu’avec ce con de Cottard (2), on ne pouvait jamais savoir et qu’il pourrait bien te retenir au bureau indéfiniment, des fois que la Reine-Maire (3) voudrait entendre l’histoire de la bouche du cheval. (4)«

C’est donc le 8 septembre que, à peine rentré de sa villa AndRog, il demanda un entretien toutes affaires cessantes à ce con de Cottard. Mais celui-ci était parti en séminaire de formation au dépistage du sexisme. Il ne put donc recevoir son subordonné qu’au tout début du mois d’octobre, le 9, plus précisément.

A partir de cet instant, l’Administration se mit en marche comme une mécanique bien huilée. Cottard exigea tout d’abord de Ratinet qu’il rédige un nouveau rapport comportant résumé, exposé détaillé, témoignages et photographies. Ratinet demanda immédiatement un crédit pour remplacer l’appareil argentique du Service Documentation qui était demeuré introuvable depuis que le Service des Relations Publiques l’avait emprunté pour le pot de départ en retraite du troisième planton du deuxième étage. Le Service Achats déclencha aussitôt une procédure d’appel d’offre. La prochaine Commission des Appels d’Offres ne devant se réunir qu’à Noël, par une note provisoire de service datée du 26 octobre et à titre exceptionnel, Ratinet fut autorisé à se rendre d’urgence à la FNAC pour acquérir le modèle sélectionné. Quelle ne fût pas sa surprise, mêlée d’un zest de déception et d’une touche d’agacement, quand il s’y rendit peu de temps après les vacances de la Toussaint pour constater que le tarif avait changé, et qu’il n’était donc plus en mesure de procéder à l’achat selon les termes exacts de la note de service du 26 octobre ? C’est alors qu’il fit preuve d’un esprit d’initiative et de sacrifice remarquable en comblant la différence de prix avec ses propres deniers. Cet acte de générosité lui sera amèrement reproché le soir même par son épouse et, l’année suivante, par la Cour des Comptes. Une fois l’appareil entre ses mains, il ne lui restait plus qu’à suivre le stage municipal de formation à la photographie numérique, à se rendre sur place et à prendre les photographies requises.

***

Notes du chapitre 1

(1) Roger Ratinet. Né le 12/12/1961 à Argenteuil. Cousin au premier degré — il n’y a jamais de second degré chez les Ratinet — d’André Ratinet, héros mythique de l’épopée asiatique « Bonjour, Philippines ! » Copropriétaire avec son cousin André  d’une maison à Montalivet-les-Bains qu’ils ont baptisée AndRog d’après leurs deux prénoms, il a droit à 182 jours de jouissance par an. Actuellement employé à la Mairie de Paris, il procède depuis trois ans au recensement des plaques des rues de Paris pour les répertorier en plaque masculines, plaques féminines et plaques neutres. 

(2) Bernard Cottard. Né le 1/01/1958 à Colomb-Béchar. Adjoint au Chef du Service de la Voirie, membre du Comité Permanent de Surveillance des Éléments de Langage, bouliste. Aucune relation de parenté avec le Docteur Cottard, Membre de l’Académie de Médecine, médecin de Madame Verdurin et du Duc de Guermantes, ni avec Kevin Cottard, cariste-manutentionnaire.

(3) La Reine-Maire : Surnom familier affectueusement donné  à Madame la Maire de Paris par ses employés . 

(4) De la bouche du cheval : expression populaire qui ne signifie plus grand-chose aujourd’hui.

***

2-La charge de la preuve

Résumé  du premier chapitre : Roger Ratinet, employé à la Mairie de Paris, vient de constater la disparition d’une bonne quarantaine de numéros d’immeubles dans la Rue de Rennes. On lui a demandé d’établir en toute hâte un rapport sur cette disparition pour le moins étrange.

Chapitre 2 : Où l’on découvrira que prouver un manque n’est pas chose facile et qu’éprouver un manque, non plus.

C’est donc le 17 février vers 10 heures 30 que notre préposé à la vérification des plaques de rue se rendit en toute hâte sur les lieux, muni de son appareil nippon tout neuf et de son certificat tout frais d’aptitude à la prise de vue numérique.

En arrivant en vue de l’église Saint-Germain des Prés, vint à l’esprit curieux de Ratinet la question suivante : « Comment fait-on pour photographier une rue qui a disparu ?« . Son esprit cartésien résista un temps à passer du particulier au général, mais il fallait bien qu’il cédât. Il céda et passa à « Comment fait-on pour photographier quelque chose qui n’est pas là ?« , puis, plus général encore, à « Comment prouve-t-on l’absence d’une chose ? » et enfin à son inévitable universalisation : « Comment prouve-t-on qu’une chose n’existe pas ?« . La tête commençait à lui tourner un peu et la pluie à tomber beaucoup. Trempé, il rentra chez lui et prit le reste de sa journée pour sécher et réfléchir à l’abime philosophique qui s’était dressé devant lui, car quand un abîme se dresse devant vous, ça fait peur.

Avec le bon sens dont nous avons été témoin plus haut, son épouse lui donna ce double conseil :

— Enlève tes chaussures, sans ça tu vas me saloper toute la moquette, et retourne là-bas prendre une photo qui montre que la rue ne commence pas au numéro 1 mais au numéro 20, ou 30, ou 292 !

Et elle termina sa recommandation sur cette question rhétorique :

—Est-ce que je sais, moi, non mais sans blague ?  

A peine une semaine plus tard, muni de l’avis d’Yvonne et de son parapluie, Ratinet se rendit à nouveau sur place, autrement dit, Place Saint-Germain des Prés. Il traversa le boulevard et se retrouva bientôt devant la vitrine de chez Emporio Armani. L’immeuble faisait l’angle du Boulevard Saint-Germain et de la rue de Rennes. Il portait le numéro 48. Il le photographia. De l’autre côté de la rue de Rennes se trouvait la vitrine de la bijouterie Cartier. Elle portait le numéro 41. Il la photographia.

—Bon, d’accord, se dit-il. Mais comment prouver par la photographie qu’il n’y a ni numéro 46, ni 39, ni…, oh la la ! ?

Il retraversa la place en vérifiant les numéros des immeubles : le 6, c’était les Deux Magots, le 4, Louis Vuitton, le 2, le restaurant La Société. De l’autre côté, l’église ne portait pas de numéro, mais Ratinet savait qu’elle était là depuis… longtemps.

Au bout de la place, c’était la rue Bonaparte. Elle filait vers la Seine en remontant ses numéros : 33, 31, 29… Aucune place pour le moindre 39. Par acquit de conscience, Ratinet descendit jusque dans la station de métro. Il n’y trouva aucun vestige des immeubles manquants.

Il fallait bien qu’il se rende à l’évidence, et même à deux évidences : petit a, sans compter les éventuels numéros bis, il manquait à la Rue de Rennes vingt numéros impairs et vingt-quatre numéros pairs — le déséquilibre entre les deux côtés de la rue n’étant pas le moins inquiétant — et petit b, compte tenu de la disposition des lieux, il était impossible de faire figurer sur une seule photographie le 41 de la rue de Rennes et le 33 de la rue Bonaparte qui le précédait in situ, seule manière d’établir la preuve irréfutable de la disparition d’une partie non négligeable de la rue de Rennes.

Puisque les évidences l’exigeaient, Ratinet s’y rendit : il rédigea son rapport qu’il illustra de trente-huit photographies des portes cochères des rues du quartier ; il le conforta des témoignages d’un habitué des Deux Magots, d’une vendeuse de chez Armani, du vigile de chez Cartier et du sacristain de Saint-Germain des Prés ; conformément au Manuel de rédaction des rapports techniques municipaux, il en établit un résumé en moins de 455 mots, puis un résumé du résumé en 55 mots de moins de trois syllabes. C’est en douze exemplaires qu’il déposa enfin le produit de son labeur dans la corbeille du courrier interne de l’Hôtel de Ville. Comme on était  à l’avant-veille de la Fête du Travail, le rapport fut visé par Bernard Cottard dès la mi-mai. Et puis, les choses suivirent leur cours et c’est le 12 juin que le rapport Cottard, comme on l’appelait désormais, parvint sur le bureau du Chef de Cabinet de la Maire. Celui-ci ne tarda pas, deux semaines plus tard, à le transmettre à Madame Hidalgo. Ses réactions furent dans l’ordre, levage de sourcil, incrédulité, stupéfaction, indignation et enfin, colère.

—Comment ? disait la Maire en furie. Comment ? Près de trois cents mètres de rue disparaissent en plein milieu de l’un des plus beaux quartiers de Paris…

—Faut…faut rien exagérer, dit le Chef de Cabinet. Le Marais, c’est qu…quand même beau… beau…beaucoup plus branché.

—Fermez-là, Hubert ! … de l’un des plus beaux quartiers de Paris, quarante-quatre immeubles demeurent introuvables, et personne n’est capable de me dire où ils sont passés !

—C’est bien pour ça que le ra…rapport dit qu’ils sont int… introuvables…

—Faites attention, Hubert. Faites très attention… de me dire où ils sont passés, et je l’apprends par un stupide rapport bourré de fautes de syntaxe et de mauvaises photos !

—Et pour…pour.. pourtant, on m’avait assuré que l’auteur avait fait un st… un stage…

—C’en est trop, Hubert ! Sortez ! Sortez immédiatement ! …de mauvaises photos et… Allons bon ! Voilà qu’il pleure, maintenant ! Ne pleurez pas, Hubert, vous êtes ridicule. C’est bon, restez ! Si, si, restez, et dites-moi plutôt quand exactement ce con de Cottard a constaté la disparition.

—Ah ! Vous co… connaissez Cottard ?

—Oui, et pendant longtemps j’ai cru que Ceconde, c’était son prénom. Alors, quand exactement ?

—Ben…, ce n’est p… pas dans le rapport ?

—Non, ce n’est pas dans le rapport. Si c’était dans le rapport, je ne vous le demanderais pas. Vous aggravez votre cas, mon petit Hubert.

—Je me renseigne tout… tout de suite… Allo ? Passez-moi ce con de … Passez-moi Cottard… Allo, Cottard ? Ici Hubert Lubherlu, le Chef de Cabinet de Madame la Maire. Dites-moi, Cottard, quand est-ce que vous avez constaté le truc, rue de Rennes ?

—… ?

—Mais parce que Notre-Dra (5) … parce que Madame la Maire veut le savoir, pardi !

—…

—Comment-ça vous ne savez pas ?

—…

—Comment-ça, ce n’est pas vous qui… Mais vous l’avez signé, non ?

—…

—Mais ce n’est pas vous qui…

—…

—Quoi ? Cet abruti de Ratinet ?

—… ?

—Oui, oui, je le connais un peu, c’est pour ça que …

—…

—C’est ça, Cottard, renseignez-vous !  Et que ça saute ! (6) … Il se ren… renseigne…

***

Notes du chapitre 2

(5) Notre-Drame de Paris : Surnom familier secrètement donné par ses administrés à la Maire de Paris.

(6) Le bégaiement dont Hubert Lubherlu est affligé disparait étrangement dès qu’il parle dans un téléphone.

***

3-Les parapluies de Saint Germain

Résumé des chapitres précédents : Une quarantaine d’immeubles de la rue de Rennes (75006) semble avoir disparu sans que l’on ne sache ni quand, ni pourquoi, ni comment. Le rapport que Roger Ratinet a établi ne satisfait pas, mais alors pas du tout, Anne Hidalgo, Maire de Paris.

Où l’on verra le Conseil Municipal se transporter, et où l’on comprendra qu’il n’aurait pas dû.

Tout fut bientôt découvert, et l’on sut très vite que Cottard avait endossé le rapport de son subordonné pour se faire valoir, et que Ratinet avait constaté les faits à la fin juin de l’année précédente, soit plus de sept mois auparavant. Bien que ce délai ne fût pas considéré comme anormal, on contraignit Ratinet à réécrire son rapport en remplaçant partout juin 2016 par mai 2017.

Dans un premier mouvement qu’elle ne devait pas tarder à regretter, Madame la Maire convoqua pour la fin du mois une réunion extraordinaire du Conseil Municipal. Celui-ci mit aux votes une motion selon laquelle il se transporterait sans tarder sur les lieux du drame. La motion fut votée triomphalement à l’unanimité, moins les voix de l’opposition bien entendu.

Le jour où les édiles devaient se rendre sur place, il pleuvait. La veille, on avait disposé des barrières tout le long du parcours que devaient emprunter les officiels et on avait enlevé toutes les voitures en stationnement dans un rayon de quatre-cents mètres autour de l’église Saint-Germain des Prés. Vers 15 heures, les grosses voitures noires commencèrent à arriver sur la place. Les passagers en descendaient et se précipitaient vers le trottoir, courbés sous la rafale en tentant de déplier un parapluie rebelle. Sans qu’ils se soient concertés, les membres de la majorité se retrouvaient tout naturellement devant la terrasse des Deux Magots, tandis que l’opposition se regroupait sur le parvis de l’église. La pluie tombait, les voitures noires fumaient, les parapluies oscillaient, les silhouettes sombres piétinaient devant la porte de l’église. On aurait dit un enterrement de notable. L’illusion fut complète quand le clocher commença à égrener les quatre coups de 16 heures. Vingt minutes plus tard, les badauds qui affrontaient le mauvais temps sur le Boulevard eurent le privilège d’assister à un étrange spectacle : précédé d’une voiture à gyrophare bleu, un petit groupe de cyclistes venant de la rue des Saints-Pères apparut au loin sur le boulevard désert. Il était composé de six vigoureux jeunes gens de la police municipale à VTT encadrant en formation une Maire encapuchonnée et juchée en danseuse sur une bicyclette hollandaise. Rompant la parfaite symétrie du tableau, un homme en costume sombre détrempé courait à côté de la vélocipédiste en luttant contre le vent pour maintenir au-dessus de la tête de la dame un gigantesque parapluie de golf marqué aux armes de la ville. Enfin, en guise de voiture-balai, un Véhicule Léger de Première Intervention des Sapeurs-Pompiers de Paris fermait le ban. Ce que les badauds n’avaient pas vu, c’est que, quelques instants avant d’apparaitre en équipage sur le boulevard, Madame le Maire était descendue en toute discrétion d’un véhicule du service de la voirie devant le 28 de la rue des Saints-Pères pour y enfourcher le vélo municipal que lui présentait l’homme au complet sombre.

Malgré le mauvais temps, Roger Ratinet avait chaud, très chaud. Il sentait la transpiration ruisseler dans son cou et imprégner son col de chemise, à moins que ce n’ait été la pluie qui dégoulinait de son chapeau. Il était dans de tout petits souliers, Ratinet, car dans quelques instants, ça allait être à lui. À lui de guider la petite troupe d’officiels vers la scène de crime, à lui d’exposer ses recherches et ses constatations à Madame la Maire, à lui enfin de recueillir les lauriers que son rapport ne manquerait pas de lui valoir si par chance elle était de bonne humeur. Quelle que soit l’issue de cette journée, il se disait qu’il avait déjà obtenu une satisfaction majeure avec la mise à l’écart de son chef de service. En effet, en disgrâce depuis son entretien téléphonique avec Lubherlu, ce con de Cottard n’avait pas été admis à participer à la visite. Il resterait toute la journée consigné à l’Hôtel de Ville pour assurer la permanence.

Une fois la Maire descendue de son joli vélo, les édiles se rassemblèrent sous sa houlette et leurs parapluies en terrain neutre au milieu du Boulevard. Guidés par un Ratinet qui prenait de plus en plus d’assurance, ils examinèrent les façades des deux immeubles qui formaient désormais l’entrée de la Rue de Rennes en s’attardant un peu sur les deux vitrines prestigieuses qui occupaient leur rez-de-chaussée. Ils processionnèrent à travers la place, passant avec regret devant l’abri qu’aurait pu leur offrir le Café des Deux Magots, jusqu’au carrefour des rues Bonaparte et de l’Évêché où ils ne purent que constater la béance constituée par l’absence, autrement dit la disparition de toute une partie de la Rue de Rennes.

La proposition que leur fit Ratinet d’aller constater cette même absence dans les galeries du Métropolitain fut repoussée par les Services de Sécurité qui n’avaient pas prévu l’évacuation de la station St-Germain. De toute façon, aucun élu n’était en possession de tickets de métro.

La Maire, démontée, déclara qu’elle en avait assez vu et qu’elle allait constituer une commission ad hoc pour examiner la situation. Cette commission comporterait bien entendu toutes les sous-commissions spécialisées nécessaires à l’examen des aspects judiciaires, fiscaux, urbanistiques et électoraux de cette épineuse affaire. Pour l’instant, la plus grande discrétion était recommandée aux fonctionnaires : aucune fuite de leur part ne serait tolérée. Quant aux élus de l’opposition, ceux qui auraient eu des velléités de divulguer la chose en furent rapidement dissuadés par la menace toujours efficace de révélations de petits secrets dont la Maire actuelle avait eu connaissance grâce aux dossiers que lui avait légués le Maire précédent. Les élus de la majorité ne posaient bien entendu aucun problème, puisqu’une indiscrétion leur aurait valu ipso facto la perte de leur investiture aux prochaines élections municipales.

***

4- Stratégie municipale

Résumé des chapitres précédents : Après un vote unanime, moins les voix de l’opposition, le Conseil Municipal, Maire en tête, s’est rendu sur place et sous la pluie pour constater les faits de visu. C’est confirmé, tout un bout de la Rue de Rennes manque. C’est bien embêtant.

Où l’écologie retrouvera ses limites et la politique, ses habitudes.

Ces choses ayant été accomplies, la Maire se retira dans le véhicule à gyrophare, parce que l’écologie, ça va bien cinq minutes, tandis que son garde du corps restait planté au milieu de la chaussée, triplement embarrassé par un parapluie de golf marqué aux armes de la ville, un vélo batave et un costume sombre complètement fichu.

Sur le chemin du retour, dans le confort de sa voiture de fonction et de son for intérieur, Madame la Maire réfléchissait :

Cette disparition n’était pas une petite affaire et il fallait la prendre très au sérieux : deux ou trois cents mètres de rue manquants, ça faisait quand même désordre, même pour une municipalité de gauche. Sa réélection quasi assurée en 2020 risquait d’être compromise. Il lui fallait établir une stratégie de toute urgence.

Était-il possible de mettre l’affaire sur le dos de quelqu’un d’autre ? Elle pourrait bien sûr parler d’héritage de la mandature précédente, mais ça faisait quand même presque quatre années qu’elle exerçait le pouvoir absolu sur la ville. De plus, dans ce cas, on ne manquerait pas de lui rappeler que, dans l’équipe précédente, elle était première adjointe. Remonter plus loin en arrière, c’est-à-dire à Tiberi ou même jusqu’à Chirac, lui paraissait difficile. Elle demanderait conseil sur ce point à Laurent Joffrin et à Edwy Plenel dès demain, mais elle ne pensait pas vraiment que le barbu bougon de Libération et l’homme à la moustache d’acier de Mediapart pourraient la sortir de cette mauvaise passe.

Puisque faire porter le chapeau à quelqu’un d’autre paraissait exclu, fallait-il étouffer l’affaire ? Certes, en matière politique, c’était une technique éprouvée. Mais pour la mettre en œuvre, il faudrait d’abord obtenir l’accord de l’opposition et des écologistes. Ces derniers, dont on ne savait jamais s’ils étaient en dedans ou en dehors de la majorité, ou ailleurs ou même nulle part, réclamaient depuis longtemps la fermeture dominicale du Boulevard Périphérique. Ils voulaient y organiser une grande course de patinettes du coté intérieur et des piqueniques festifs à thèmes médiévaux du coté extérieur. Une vague promesse en ce sens lui assurerait sans doute le silence des écolos. Mais l’opposition ? Comment satisfaire l’opposition ? Rendre les quais de Seine à la circulation était exclu, car non seulement leur fermeture était devenue le symbole de son action, mais les Verts en feraient une jaunisse. Alors, si on ne pouvait satisfaire l’opposition, il fallait la faire chanter. Pour ça, il y avait bien la vieille affaire des appartements de la Ville de Paris mis à disposition des nombreux colleurs d’affiche du RPR, mais depuis qu’elle avait pris le pouvoir, Notre-Drame avait fait tout aussi bien au profit des non moins nombreux distributeurs de tracts du P.S. Il fallait absolument trouver autre chose. Dès ce soir, elle lancerait Hubert Lubherlu sur le sujet.

***

5-Si j’aurais su, j’aurais pas venu

Résumé des chapitres précédents : Devant la disparition inexpliquée de toute une section de rue de Paris, Madame la Maire se demande à qui elle pourrait bien faire porter le chapeau.

Où l’on verra un député de la Corrèze, mais pas celui qu’on croit, inspirer Anne Hidalgo.

Pourtant, plus elle réfléchissait, plus elle se rendait compte que taire cette affaire était devenu impossible. Trop de monde était désormais au courant : les fonctionnaires de la Mairie parmi lesquels il pouvait toujours rester quelques supporters de l’opposition, les personnes dont les témoignages figuraient dans le rapport de Ratinet, les badauds qui avaient assisté à la stupide visite d’aujourd’hui et parmi lesquels il y aurait bien au moins un journaliste, ou un ami de journaliste, ou un informateur de journaliste, enfin quelqu’un qui parlerait à un journaliste !

De plus en plus consciente de l’impossibilité d’étouffer l’affaire, consciente également de la grande difficulté qu’il y aurait à la faire endosser par l’opposition, Madame la Maire arriva dans son bureau dans un état de nerfs extrême. Après avoir fracassé le portrait officiel du Président de la République contre un radiateur, elle convoqua Hubert Lubherlu à qui elle ordonna de ramasser les morceaux tout en lui passant un savon aussi mémorable qu’injuste. Elle lui reprocha de ne pas l’avoir dissuadée d’organiser ce déplacement en grandes pompes sur les lieux de la disparition. Elle ajouta qu’elle avait toujours trouvé sa façon de se coiffer ridicule et ses bégaiements insupportables. Entre deux sanglots, Lubherlu tentât bien de rejeter la faute sur ce con de Cottard et sur cet abruti de Ratinet, mais cela ne l’empêcha pas de voir sa prime d’intempéries et sa prime de panier de chantier réduite de cinquante pour cent.

Cette sanction n’ayant calmé la Maire qu’à moitié, elle rédigea sur le champ un mémo ordonnant au Service de la Voirie et aux autres services compétents de prendre toutes dispositions pour rendre aux piétons la totalité de la Place de la Concorde.

—Ça leur apprendra qui c’est qui commande ! rugit-elle in petto. Non mais sans blague !

Puis elle se retira dans ses appartements pour y visionner pour la troisième fois ce mois-ci « L’Impératrice Rouge » avec Marlène Dietrich dans le rôle de Catherine II de Russie. Elle trouvait le personnage inspirant. A la fin du film, sa colère était calmée et elle pouvait réfléchir plus sereinement. Bientôt, lui revint en mémoire une phrase de ce député de Corrèze, ministre récidiviste et éphémère de la IVème République, Henri Queuille. Ce politicien expérimenté et cependant homme d’esprit avait un jour déclaré : « Peu de problèmes résistent longtemps à l’absence de solution. » Elle était là, la solution, la vraie, la troisième voie politique quand étouffer l’affaire et faire porter le chapeau à quelqu’un d’autre ne sont pas réalisables. Comment n’y avait-elle pas pensé plus tôt ! Ne rien faire ! Il suffisait de ne rien faire, de laisser les choses en l’état, de faire comme si de rien n’était, de ne pas constituer de commission ni de sous-commission et de ne plus jamais parler de cette disparition.

Sa décision était prise. Après s’être félicité de la vivacité de son sens politique, elle appela son Chef de Cabinet à son domicile.

—Mawouais …

—Allo, Hubert ? demanda-t-elle presque aimablement, car il n’était pas loin de deux heures du matin.

—Mawouais …

— C’est moi.

—Qui ça, mouha ?

—Vous avez bu, Hubert ?

—Qui ça ? Mouha ! C’est pas vwai, j’ai pas bu ! Pas une goutte ! Pwomis, juwé ! Tiens c’est mawant, je pawle comme le planton du twoisième !

—Hubert, vous avez bu !

—Ah, c’est vous, mouha alors…, c’est Not’ Dwame de Pawis …

—Hubert, vous êtes ivre ! C’est dégoutant !

Hubert avait bu, c’était évident. C’était excusable aussi. Après le savon qu’il avait pris quelques heures plus tôt, devant tant d’injustice, il avait décidé de se confier à une bouteille de Marie Brizard. Il l’avait consommée sans eau ni glaçon et, la bouteille achevée, il était passé à la bière tiède. Il venait d’ouvrir l’avant dernière boite du pack quand le téléphone avait sonné.

—Non, pas ivwe, juste un peu fatigué, c’est tout. Faut que j’aille dowmiw. Maintenant, foutez-moi la paix ! Bonsoiw !

—Dites-donc, Hubert, reprenez-vous ! Je vous rappelle quand même que vous parlez à votre Maire !

—Ah, c’est toi, Maman ? Comment ça va, Maman ? C’est vwaiment gentil de m’app…

—Mais non, à votre Maire, bon sang, à votre Maire, je veux dire à votre patronne.

—Oui, Patwonne. Qu’est-ce que vous désiwez, Patwonne ?

—Que vous veniez à la Mairie immédiatement. J’ai des instructions à vous donner. Allez, sautez dans votre voiture et… Non, dans votre état, il ne vaudrait mieux pas. Je vous envoie mon chauffeur. Et que ça saute !

—Ben, Patwonne, j’ai pas vwaimant envie, là. Vous pouvez me wepasser Maman ? Allo, Maman, tu sais, je suis twès, twès fatigué, une petite gwippe peut-êtwe, je sais pas. Tu voudwais bien expliquer à la dame que je peux pas…

A ce moment du dialogue, Madame la Maire était déjà entrée en éruption depuis longtemps. Tout en reprenant son souffle pour hurler un ordre dans le téléphone, elle se rendit compte que toutes les instructions qu’elle pourrait donner cette nuit-là à son Chef de Cabinet seraient oubliées ou transformées ou mal exécutées ou, pire encore, divulguées. Elle envisagea un instant de le réaffecter à la gestion du gravier des jardins publics. Mais à la réflexion, ne valait-il pas mieux conserver à la tête de son cabinet ce jeune crétin d’Énarque qui ne comprenait pas grand-chose aux finesses de la politique plutôt que de le remplacer par un autre jeune crétin d’Énarque, mais qui, celui-là, aurait les dents longues ? Elle se força à raccrocher doucement en se disant que demain, calmement, gentiment, elle demanderait à son petit Hubert d’annuler sa décision sur la place de la Concorde, de récupérer tous les exemplaires du rapport Ratinet, et de ne plus prononcer les mots « Rennes » ou « commission » avant au moins six mois. En quelques semaines tout rentrerait dans l’ordre et personne à la Mairie ne parlerait plus de cette affaire qui pouvait se révéler embarrassante pour tout le monde. Bien sûr restait le risque du badaud informant la presse, mais il était statistiquement supportable. C’est sur cette pensée réconfortante que Madame la Maire s’endormit.

***

6-La vengeance de Cottard

Résumé des chapitres précédents  : Une partie non négligeable de la rue de Rennes étant portée disparue, pour éviter le scandale et ne pas risquer de perdre la prochaine élection, Madame Hidalgo a choisi la seule solution politiquement efficace : ne rien faire.

Où l’on pourra vérifier que la vengeance est un plat qui se mange enveloppé dans du papier journal.

Oui, mais voilà. Elle avait compté sans la rancune de Cottard. Il en avait gros sur le cœur, le Cottard. Non seulement il avait réalisé que lorsque ses collègues prononçaient son patronyme en dehors de sa présence, ils le faisaient toujours précéder de « ce con de« , mais encore, la façon dont il avait été mis à l’écart de l’affaire de la rue de Rennes l’avait mortifié. Il avait donc décidé de se venger et c’est pour cela qu’il avait déposé nuitamment et anonymement une copie du rapport Ratinet dans la boîte du journal L’OBS réservée aux lettres anonymes. Il y avait joint une petite note, anonyme également. Écrite à la main pour faire simple, en lettres capitales — plus faciles à déguiser — et bourrée de fautes d’orthographe pour brouiller les pistes, elle présentait ainsi la chose :

CHER L’OBS J’AI PENSÉ QUE CE RAPORT POURRÉ VOUS INTERRESSER CÉ UNE A FAIRE TRÉS GRAVE QUE CETE DISPARISSION DE RUE QUE MADAME LA MÈRE VEUT SUR TOUT KASHER PARCE QUEL EST SUREMENT RESPONSABE VU QUELLE S’OCCUPPE DE TOUT LA VACHE. SIGNÉ : UN FIDEL LECTEUR.

À l’OBS, on prit tout d’abord la chose pour un canular, tant les fautes étaient grossières et tant l’absence d’une quarantaine de numéros d’une rue de Paris paraissait saugrenue. Mais, Elboise de Villetaneuse, la plus jeune des journalistes, qui avait rendez-vous le soir même Chez Lipp avec un député de l’opposition pour y discuter politique et plus si affinité, décida d’aller vérifier. De toute façon, il fallait qu’elle passe chez Cartier pour négocier la revente d’un collier qui venait de lui être offert par un sénateur de la majorité. Arrivée place du Québec, Elboise ne put que constater ce qui était dit dans le rapport officiel de la Ville : Rue de Rennes, il manquait des numéros. N’écoutant que sa conscience professionnelle, elle remit à plus tard sa visite chez Cartier et téléphona aussitôt au rédacteur en chef.

—Allo, Matthieu, c’est moi. Écoute, je suis à Saint Germain et…

—Fais vite, cocotte, j’ai un pot chez Perdriel et j’suis déjà en retard.

—Écoute, c’est du sérieux. Tu sais, le rapport sur la rue de Rennes, comme quoi il manque des numéros, tout ça… Eh bien, c’est du solide.

—Comment ça, c’est du solide, choupette ?

—Y a pas un numéro en dessous de 40. Rien, que dalle, nib de nib. J’ai vérifié, ça fait une heure que j’arpente le quartier. C’est du solide, je te dis ! Je prends l’affaire, d’accord ?

—Écoute toutoune, doucement. Si c’est vrai…

—Comment ça, si c’est vrai ? Je te dis que je viens de vérifier !

—Du calme, ma grande. Si c’est vrai, ça peut embarrasser l’Hôtel de Ville et tu sais bien qu’on ne veut pas d’ennuis avec Cruella (7). Alors, tu vois, il faudrait faire attention à ne pas…

—Comment ça, faire attention ? Et la liberté de la presse, alors ? et le devoir d’information, et l’indépendance du jou…

—Dis donc, ma petite, tu te prends pour Woodward ou pour Bernstein ? C’est pas le Washington Post ici ! M’emmerde pas et attends que je t’en reparle. Faut que j’y aille maintenant. Il y aura sûrement Hidalgo chez Perdriel. Je tâterai le terrain.

—Mais…

—Allez, tchao, j’y vais ! On se voit demain.

La jeune journaliste passa une soirée exécrable, non seulement à cause de la réaction de son rédac-chef adoré jusqu’ici, mais aussi parce que le député de l’opposition qu’elle avait rencontré n’était pas du tout intéressé par les femmes.

Le lendemain en fin de matinée, Matthieu convoqua Elboise :

—Bon, écoute Éloïse…

—Non, Elboise. Pas Éloïse, Elboise.

—T’es sûre ? C’est marrant, j’ai toujours cru que c’était une coquille sur l’annuaire du journal. Bon, d’accord, Elboise. Alors écoute, ton truc de la rue de Rennes, c’est du chaud, du très chaud. A moins de deux ans des élections, c’est même du trop chaud. Perdriel ne veut pas qu’on y touche. Il m’a dit que c’était même pas la peine d’en parler à Hidalgo. C’est non.

— Comment ça, non ?

—Comme ça, non ! On laisse tomber.

—Ah, ouais ! Ben, bravo pour l’éthique professionnelle ! Ah, je suis déçue, déçue…

—Et ton sénateur, il est pas déçu, lui, que tu aies publié ses petites turpitudes en page 8 ? Allez, oublie la rue de Rennes et va bosser, ma grande !

Le rédac-chef n’était pas mécontent de remettre à sa place cette petite pimbêche d’aristo de Villetaneuse — Elboise, je vous demande un peu ! — non seulement parce qu’un gros actionnaire la lui avait imposée dans son équipe, mais aussi parce qu’elle s’était montrée peu enthousiaste et même carrément rétive à ses avances. Mais, il n’empêchait que l’information était trop intéressante pour qu’on l’enfouisse comme ça et il décida d’appeler la magazine Marianne.

—Allo, Renaud ? C’est Matthieu…

—…

—Ouais, ça va, merci, et toi ? …Dis-donc, j’ai peut-être un truc pour toi.

—…

—Mais discret, hein !

—…

—Non, non, pas au téléphone. On déjeune au Vaudeville ?

—…

—Demain ? OK, 13 heures demain. C’est moi qui réserve et c’est toi qui paies. Je t’apporte ça. Mais à charge de revanche, hein ?

—…

Matthieu était content de lui. Ça rendait Renaud débiteur d’un prochain service, ça faisait sortir l’affaire malgré l’autocensure et ça la dévalorisait en même temps, car il y avait longtemps que personne ne faisait plus attention à ce que pouvait bien écrire Marianne. Et, cerise sur le gâteau, ça risquait d’envenimer sérieusement les relations entre Marianne et Hidalgo, et ça, quand un concurrent est en délicatesse avec le pouvoir, c’est toujours bon à prendre. Il allait bien s’amuser à observer tout ça dans les semaines à venir. Décidément, Mathieu pouvait être content de lui.

***

Note du chapitre 6

(7)    Cruella : Surnom familier secrètement donné par ses employés à la Maire de Paris.

***

7-La stagiaire

Résumé des chapitres précédents : Une quarantaine de numéros de la Rue de Rennes manquent toujours à l’appel, et l’on ne sait toujours pas pourquoi. Mais que fait la police ? La Mairie, elle, a choisi habilement de ne rien faire, pensant ainsi que l’affaire mourrait de sa belle mort. C’était sans compter sur Cottard, Ceconde de son prénom, qui a tout balancé à l’OBS qui, par habileté politique, a refilé le tuyau à Marianne, le magazine, pas la République.

Chapitre 7 : Où l’on appréciera les avantages et les inconvénients du stagiaire dans la presse de gauche.

Quand Renaud eut parcouru le rapport Ratinet, il jugea que dans cette affaire, il n’y avait que des coups à prendre. De plus, il la trouva un peu trop technique pour lui et, de toute façon, il était déjà assez occupé comme ça avec son article sur la collection de chaussures de luxe du député de la troisième circonscription de Savoie Atlantique. Il décida donc de confier le débroussaillage des disparitions de la rue de Rennes à la jeune Éméchant, une stagiaire qu’on venait de lui flanquer dans les pattes.

D’une manière générale dans la presse, les stagiaires, c’est la plaie. Il faut tout le temps leur trouver des trucs à faire, répondre à leurs questions idiotes par des aphorismes blasés en priant qu’ils ne bousillent pas la machine à café. D’un autre côté, les stagiaires, pour un journaliste encarté, ça présente des avantages. Ça permet de ne pas faire soi-même tout un tas de choses ennuyeuses et, dans les cas épineux, de tâter le terrain sans prendre trop de risque auprès des propriétaires du journal : « Qu’est-ce que vous voulez, Patron, j’ai tourné les yeux cinq minutes, et ça a suffi pour que ce crétin nous foute le sujet en l’air en téléphonant directement au Chef de Cab. Moi, c’est simple, les stagiaires, j’en veux plus !« .

Et pourtant, Renaud venait d’en « toucher » une de stagiaire, Mademoiselle Éméchant. Dix-neuf ans et demi, taille moyenne, poids moyen, cheveux sales et grosses lunettes, la petite Éméchant était élève de troisième année de l’École de Journalisme de Guéret (8). Dès son arrivée, elle s’était montrée enthousiaste à l’idée de faire la plus petite photocopie ou le moindre capuccino pour les professionnels vénérés dont elle ne revenait pas de respirer le même air qu’eux. Alors, vous pensez, une enquête confidentielle, elle allait grimper au mur. Éméchant lui paraissait donc convenir parfaitement à la situation.

Il prit son air le plus Robert Redford possible, puis il passa la tête dans la salle de rédaction et cria :

—Éméchant ! Dans mon bureau !

La petite arriva aussitôt. Toute rose d’émotion, elle se planta devant son chef en disant :

—Oui, Monsieur Dély ?

L’autre fit semblant de relever la tête d’un travail important et dit :

—Ah ! Mademoiselle Éméchant ! Élisabeth, c’est ça ? Tu peux m’appeler Renaud, tu sais. Ça t’ennuie pas que je t’appelle Babette ? C’est plus court, c’est plus gentil, et puis Babette Éméchant, c’est marrant, non ?

Ça faisait bien quinze ans qu’elle entendait cette plaisanterie. Et ça faisait bien dix ans qu’elle en voulait à ses parents de ne pas l’avoir appelée Marie, ou Julie, ou même Rosine ou Célimène. Elle fit quand même semblant d’étouffer un petit gloussement pour montrer à son patron qu’elle aussi appréciait son humour.

—Tiens, c’est vrai, je n’y avais pas pensé. Je pourrais peut-être aller bosser chez Charlie Hebdo…

Renaud resta de marbre. Ici, c’était lui qui faisait les plaisanteries et surement pas une stagiaire en forme de pot à tabac, non mais !

—Bon, voilà, lui dit-il froidement en lui tendant le rapport Ratinet. Ultra-confidentiel, ultra-sensible, ultra-secret. Tu n’en parles à personne, ici, chez toi ou ailleurs. Ce machin ne sort pas du journal.  Tu le lis à fond, et demain, tu m’e-mail un résumé en deux cents mots maxi. Le soir, tu enfermes tout ça à clé dans un tiroir. Ensuite, tu cherches, tu fouilles, tu renifles. Tu vas sur place si tu y tiens, tu peux même prendre un café aux Deux Magots en note de frais, mais tu ne parles à personne, tu n’interroges personne. Tous les soirs, tu me fais un petit mail pour me dire où tu en es. Je pars ce soir aux sports d’hiver. On se revoit dans huit jours exactement. D’ici là tu m’auras fait un projet avec les grandes lignes d’un article, avec deux ou trois approches possibles. Tu vois ce que je veux dire, contre Hidalgo, pour Hidalgo ou neutre… factuel, quoi ! Pigé ?

La petite Éméchant n’en revenait pas. Une enquête, confidentielle, secrète, avec un projet d’article à la clé !

—Est-ce que …, commença-t-elle.

—Ah, ne commence pas à faire des histoires, hein ! Je t’ai dit tout ce qu’il y a à savoir. Dégage ! Faut que j’aille faire ma valise.

Elle partit sur un petit nuage.

***

Notes du chapitre 7

(8)            Guéret, c’est dans la Creuse.

***

8-L’enquête Éméchant 

Résumé des chapitres précédents : Subodorant un scandale croustillant, le magazine Marianne a chargé une de ses stagiaires, Mlle Éméchant, d’enquêter sur la disparation des quarante premiers numéros de la rue de Rennes. Attention, ça va faire mal… à moins que ça ne fasse pschitt !  

Chapitre 8 : Où l’on trouvera regrettable que la rue de Rennes ne traverse pas Neuilly.

Dès le lendemain, elle envoyait son premier rapport à Renaud Dely.

Cher Renaud, voici ce que j’ai tiré du rapport que tu m’as confié :

  • Il manque du côté pair de la Rue de Rennes, les numéros 2 à 46, et du côté impair, les numéros 1 à 39.
  • Ce manque ne fait aucun doute : il est établi par des photos et des témoignages.
  • Le rapport Ratinet ne précise pas depuis quand ces numéros ont disparu, ni s’ils ont réapparu quelque part ailleurs, ni si d’autres disparitions de ce type ont été constatées dans d’autres quartiers de Paris, ou dans d’autres villes, ou à d’autres époques.
  • La disparition d’une partie d’une rue très fréquentée de la capitale pourrait se révéler embarrassante pour l’Hôtel de Ville.
  • Le fait que le rapport qui traite de cette disparition soit considéré comme ultra-sensible et confidentiel confirme son caractère vraisemblablement dangereux pour la Municipalité.

Pour la suite de mon enquête, je compte me rendre en toute discrétion sur place ainsi qu’aux Archives de Paris, aux Archives Nationales, au Musée Carnavalet, au service des Cartes et Guides chez Michelin, et dans les Catacombes. Je pense que tu n’y verras pas d’inconvénient. Et voilà, ça fait juste deux cents mots. Élisabeth Éméchant.

Le jour d’après, elle écrivait :

Cher Renaud,  J’ai pensé que la première chose à faire était de déterminer dans la mesure du possible la date de la disparition. Voici les premiers résultats de mes recherches :

1-Archives Nationales : L’Inventaire Général indique que la rue de Rennes a été créée par décret du 9 mars 1853. Le décret est introuvable.

2-Archives de Paris : Sur le Plan Parcellaire n°132A au 1/500ème de 1860, l’actuelle Place Saint Germain des Prés n’existe pas. L’espace qu’elle occupe aujourd’hui est dénommé Rue de Rennes. À la place des numéros 2, 4 et 6 de la place St-Germain des Prés actuelle, on trouve le 46 rue de Rennes.  Le Plan Parcellaire n°132B au 1/500ème de 1860, sur lequel devrait se trouver la zone qui s’étend de l’église St-Germain des Prés jusqu’à la Seine, et donc inclure le début de la rue de Rennes, est introuvable.

3-Musée Carnavalet : Très joli petit musée.

4-Un article du Petit Journal du 24 septembre 1866 rend compte de l’inauguration de la Place Saint Germain des Prés qui prend la place d’une partie de la Rue de Rennes

5-Cartes Michelin : La première carte Michelin de Paris date de 1923. Sur cette carte, la partie de la rue de Rennes correspondant aux numéros disparus ne figure pas. Les immeubles qui font les angles de la Rue de Rennes avec le Boulevard Saint Germain et la place du Québec portent les mêmes numéros qu’aujourd’hui, c’est-à-dire 41 et 48.

6-Catacombes : la partie des catacombes qui se trouve dans le voisinage de la Place Saint Germain des Prés est fermée au public. L’accès à ces galeries s’effectue par une porte dérobée qui se trouve au fond des toilettes de la brasserie Chez Lipp. La clé en a été perdue lors d’une opération de dératisation pendant l’occupation allemande. En tout état de cause, il y a peu de chances pour que ces galeries condamnées puissent dissimuler une section de rue large de 22 mètres.

7-Deux Magots : le café-croissant coûte 8,10 €

En résumé, les faits établis à ce jour sont les suivants :

1-La rue de Rennes a été créée en 1853.

2-Aucun plan disponible aujourd’hui ne présente la rue dans sa totalité.

3-Le 46 rue de Rennes n’existe plus à partir de 1860. Ce n’est pas une disparition mais un simple remplacement par les numéros 2,4 et 6 de la place St-Germain des Prés.

De ces premiers éléments, je pense pouvoir tirer les premières conclusions suivantes :

  1. Les numéros de la Rue de Rennes qui manquent aujourd’hui ont pu disparaitre en 1860, en même temps que le numéro 46, ou bien entre cette date et 1923, date de la première carte Michelin de Paris.
  2. Ces dates possibles sont cohérentes avec l’hypothèse d’une disparition lors d’un évènement majeur comme le siège de Paris en 1870, la Commune en 1871 ou la première guerre mondiale.

Je vais me concentrer pour le moment sur ces trois hypothèses. Bien à toi. Babette.

A Val d’Isère, bien installé dans le salon de son hôtel devant un excellent whisky japonais et un très joli feu de cheminée savoyard, Renaud vient de finir la lecture des deux messages de Babette la stagiaire.

—Bon sang, dit-il à sa femme qui lit un vieux numéro de Mon Tricot en buvant un jus de goyave, c’est pas un papier qu’elle nous prépare, cette fille, c’est un constat d’huissier. Qu’est-ce qu’on en a à faire du Plan Parcellaire au trente millionième, du décret du 25 brumaire ou de la guerre de 14 ! Y a rien à en tirer, de tout ça. Les catacombes, ça, ça aurait pu être intéressant, mais ça fait pschitt. Ce qu’il nous faudrait, c’est du saignant, du tordu, de détournement de fond. Ah ! J’aurais bien vu quelque chose comme « En 1999, Jean Tiberi, alors Maire de Paris, a vendu pour une bouchée de pain deux cents mètres de la Rue de Rennes à un cousin corse. Celui-ci, actuellement en fuite, les a rétrocédés aussitôt à la Ville de Valparaiso pour la somme de 82.590.390 Francs. » Ou alors, Chirac ! C’est ça ! Il faut qu’elle cherche du côté de Chirac… ou mieux, du côté de Sarkozy. C’est quand même dommage que la Rue de Rennes ne soit pas à Neuilly. On aurait mouillé Sarkozy, que ç’aurait été un bonheur. Enfin… Attendons la suite… Tu veux un autre jus de goyave ? Maurice ? Un autre Yamazaki s’il te plait !

***

9-Qui veut la peau de Roger Ratinet ?  

Résumé des chapitres précédents : Tandis que l’enquête de Marianne sur les numéros disparus de la rue de Rennes progresse, Roger Ratinet, employé de mairie, initiateur et héros éphémère de l’affaire, est d’humeur bougonne.

Chapitre 9 : Où le sens de l’évangile selon Saint Matthieu 18-5 sera révélé. 

Roger Ratinet était d’humeur bougonne. Le lendemain de la fameuse sortie du Conseil Municipal en procession, il avait reçu une note de service signée de la main même d’Anne Hidalgo. Toutes ses fonctions précédentes étaient suspendues jusqu’à nouvel ordre. Affecté à une nouvelle tâche de la plus grande urgence — recenser tous les crayons, les stylos à bille, les feutres, les blocs-notes et les post-it présents dans les bâtiments de la mairie et les classer par couleur et par degré d’usure — et il ne devait plus quitter l’Hôtel de Ville pendant la durée nécessaire à l’achèvement de l’inventaire que l’on estimait à huit mois minimum. Après l’heure de gloire qu’il avait connue sur la Place Saint-Germain des Prés devant les parapluies les plus importants de la municipalité, il s’était étonné de n’avoir reçu aucune félicitation de qui que ce soit, et de n’avoir été sollicité à aucun moment, par exemple pour mener des enquêtes complémentaires, ou pour donner des éclaircissements sur tel ou tel aspect de la question. Enfin quand même ! C’était pourtant lui qui avait découvert l’affaire. Il estimait qu’on aurait pu lui rendre au moins cette justice. Mais, élevé dans la plus pure tradition républicaine, laïque, gratuite et obligatoire, il n’avait jamais entendu parler de l’Évangile selon Matthieu qui dit : « Malheur à celui par qui le scandale arrive !« . Or, c’était bien par lui qu’il était arrivé, le scandale. Aussi, quand il apprit de la secrétaire du deuxième adjoint au Chef de Cabinet que tous les exemplaires de son rapport avaient été récupérés et mis sous clé dans un endroit que seuls Lubherlu et la Reine-Maire connaissaient, sa frustration atteint un niveau jamais égalé depuis son échec au concours d’accès au poste d’archiviste des relevés d’infraction à la loi du 18 juillet 1881. Son sang ne fit qu’un tour : il rentra chez lui et prit le reste de la journée pour réfléchir. Sa femme, qui achevait de ranger la vaisselle du petit déjeuner, s’étonna, non pas de son retour précoce à la maison — il était 10h45 — mais de sa mine défaite. Elle le lui fit savoir :

—Roger, lui dit-elle, ce n’est pas que je sois surprise par ton retour précoce à la maison — il est onze heures moins le quart ­— car tu sais que j’en ai l’habitude, mon père ayant été lui-même employé municipal. Mais te voir rentrer dans un tel état — tu me parais tout enchiffrogné(9) —   me fait soupçonner un problème professionnel. Serait-ce encore ce con de Cottard qui te fait des misères ? Ou bien ce crétin de Lubherlu ? Ce ne serait pas cette garce de Cruella, tout de même ?

—Ben…

—Allez, mon gros, raconte à maman.

—Ben…Madame Hidalgo m’a affecté à un nouveau boulot. C’est pas que ce soit pas intéressant :  je vais dans les bureaux, je compte les crayons, les feutres, les post-it, je les répertorie, je vois du monde, je discute, j’apprends plein de trucs… non, tout ça, ça va, ça va …

—Bon, alors quoi ?

—Ben, ça me fait trop de boulot, ça. Je peux plus sortir de la Mairie, moi ! J’aimais bien mon travail d’avant, traverser Paris, faire l’inventaire des plaques de rue, les classer, tout ça…  J’étais libre de mes horaires…

—Ça, on dirait bien que ça n’a pas changé.

—…de mes itinéraires. Maintenant, je suis tout le temps enfermé dans les bureaux. C’est pas bon pour la santé, ça.

—D’accord, c’est pas bon. Mais, y a une prime d’enfermement pour ça. Et aussi les heures de récupération au grand air.

—Encore heureux, quand même ! Mais c’est pas tout.

—Ah ? C’est pas tout ? Écoute, Roger, abrège ! J’ai mon stage de troisième année de macramé, moi. Qu’est-ce qu’il y a qui va pas ?

—Ce qu’il y a, c’est que… Tu te souviens de l’affaire la rue de Rennes, mon enquête, mon rapport, la visite sur place ?

—Tu parles si je m’en souviens. Si tu ne m’en as pas parlé au moins une fois par jour depuis… Enfin, bon… Oui, je m’en souviens. Et j’espère bien que ça va te valoir un avancement, parce que tu sais, moi, j’y arrive plus…

—Eh bien non ! Pas d’avancement !

—Comment ça, pas d’avancement ? Comment ça, pas d’avancement !

—Pas d’avancement. Au bureau, personne ne parle plus de la Rue de Rennes. Mon rapport a totalement disparu. Enterré, mon beau rapport ! Je me demande même si on ne m’a pas donné ce nouveau travail pour être sûr que je ne m’en occupe plus, de la rue de Rennes. C’est vache, non ?

—C’est pas vache, c’est dégoutant, oui ! C’est encore un coup de la Reine-Maire ! Enterrer un beau rapport comme ça ! Avec des photos en plus ! Et te faire compter des crayons ! Non mais ! Mais pour qui elle se prend celle-là ?

—Remarque, moi, ça me plait plutôt, de compter les crayons.

—C’est pas la question, Roger ! Tu ne vois pas que tu es l’objet d’une brimade, d’un harcèlement intellectuel, d’un refus de priorité à l’avancement ? Ah mais, ça ne va pas se passer comme ça ! Et d’abord, pourquoi elle l’enterre, ce rapport ?

—Ah, ça ?…

—Mais parce qu’il la gêne, pauvre innocent ! Ton rapport la gêne, c’est évident. Faut dire qu’un bout de rue qui manque à l’appel, c’est pas glorieux, même pour une mairie écolo-socialiste, ça fait pas vraiment « parti de gouvernement« . Il faut découvrir pourquoi ça la gêne ! Absolument ! Je m’en occupe.

***

Notes du chapitre 9

(9)             Enchiffrogné : forme archaïque de enchifrené (10)

(10)          Enchifrené : embarrassé du nez, enrhumé

***

 10-Yvonne

Résumé des chapitres précédents : Bien que ce soit lui qui ait découvert la disparition partielle de la Rue de Rennes et qu’il en ait fait part aux autorités compétentes dans un rapport réglementaire et aujourd’hui disparu, Roger Ratinet n’a reçu aucune félicitation ni même reconnaissance pour son travail. Pire, il n’aura même pas l’avancement qu’il pensait mériter amplement. Son épouse est persuadée qu’il y a là un complot de la Reine-Maire contre son mari. Elle veut en avoir le cœur net.

Où l’influence du cantou auvergnat et de l’emprunt russe sur la culture en Région sera enfin reconnue.

Yvonne Ratinet avait de la ressource. Toute petite déjà, dans le département de la Creuse où elle était née, elle avait dû affronter des questions essenxistentielles(11) comme :

« Est-ce que les petits bateaux ont des jambes et, si oui, combien ? » ou encore « Le solipsisme est-il une excuse à la perversion narcissique ? » et aujourd’hui, elle savait bien comment s’y prendre. Voici pourquoi et comment.

C’était l’été. Yvonne, qui venait de fêter sa demi-douzaine de printemps, était seule à la ferme paternelle. Son père, sa mère, ses frères et ses sœurs étaient partis à la ville acheter un marteau. Tandis qu’une tempête de neige faisait rage à l’extérieur, à l’intérieur, la petite était sagement assise dans le cantou(12), occupée à repriser la collection de cravates-club de son père. Tout d’un coup, trois autres furent frappés à l’huis, qui couvrirent le hurlement du vent dans les interstices de la lourde porte de chêne aspée de fer. Nullement effrayée malgré son jeune âge, l’heure tardive, l’absence de sa famille et le fait qu’on soit un mercredi, Yvonne prononça le mot qui allait décider de sa personnalité future.

—Entrez !

La porte s’ouvrit et, poussée par le vent, elle alla frapper violemment le porte-parapluie en cuivre martelé que le grand-père avait rapporté d’un voyage au Maroc en promotion. Sous le choc et dans un bruit de gong tibétain, le cylindre alla rouler jusqu’au milieu de la cuisine. L’encadrement de la porte ouverte sur la nuit s’illumina d’un coup sous l’effet d’un éclair tandis que le tonnerre éclatait dans la seconde. La petite fille vit alors apparaitre en contre-jour dans le rectangle lumineux une étrange silhouette. C’était celle d’un homme grand, ou peut-être celle d’un géant petit — ce détail s’est perdu. Sa houppelande berrichonne en peau de hérisson frisé et son chapeau calabrais en chanvre anodisé étaient couverts de neige. L’air exténué, il s’appuyait sur le pommeau en aluminium brossé de sa canne de bois de justice tandis qu’il poussait devant lui une sorte de brouette à trois roues qui faisait penser à la moitié d’un triporteur.

—Oui ? C’est pourquoi ? Et d’abord, qui t’es, toi ? dit la petite Yvonne, levant à peine les yeux de son ouvrage.

—Les gens m’appellent Louis Doledéjeune. Il en est même qui m’envient, mais ils ne savent pas dans la vie que parfois je m’ennuie. Parce que, la colporte, hein, par ces temps, c’est pas de la tarte. Enfin… Tes parents sont là, parents sont là ?

—Mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs, oh, oh, oh, oh… sont tous partis à la ville acheter un marteau.

—Ils vont revenir bientôt, bientôt ?

—Par ce temps, vont surement coucher chez mon oncle Hégésippe, ou alors au bistrot qu’est face la gare.

—Alors comme ça, tu es ici toute seule toute seule  ? Pour toute la nuit ? Dans cette ferme isolée par la neige et la tempête, et la tempête.

—C’est ça. Toute seule toute seule, pour toute la nuit, dans cette ferme isolée et tout et tout.

—Et tu n’as pas peur ? Je pourrais être un bandit de grand chemin ou un vampire de Transylvanie, de Transylvanie ?

—Personnellement, j’vois pas un bandit de grand chemin ou un vampire de Pennsylvannie  se promener à c’t’heure par c’te tempête en poussant la moitié d’un triporteur des Postes, répondit Yvonne dans son langage simple de petite paysanne. Non, moi, je vous vois plutôt en vendeur de chambres à air ou de centrifugeuses, que’q’chose dans le genre. Alors, c’est quoi votre truc à vous ?

—La colporte, je t’ai dit… La colporte des Encyclopedia Britannica. Tu serais pas intéressée, par hasard, par hasard ?

—Faut voir, dit-elle d’un air finaud. Mais d’abord, pourquoi vous répétez les trucs deux fois.

—Qui ça, moi ? Je ne répète jamais deux fois la même chose, la même chose !

Au bout d’une heure et demi de négociations, Yvonne avait échangé dix-huit volumes de l’édition de 1954 de l’encyclopédie d’Outre-Manche en version originale non sous-titrée, plus trois volumes du dictionnaire Webster à trois entrées : anglais, français et esperanto, plus un harmonica et son étui, le tout contre la somme d’un million deux cent cinquante-trois mille francs représentée par tous les certificats d’emprunt russe de 1867 qui tapissaient le fond des tiroirs des commodes de la maison depuis cinquante ans.

Doledéjeune repartit avec cette triple sensation de plénitude que procure le sentiment du devoir accompli, de trouble qu’apporte l’impression d’avoir été roulé dans la farine et de froid que donne une bonne tourmente de neige en plein été. Pendant ce temps, Yvonne était déjà plongée dans le premier mot qu’elle avait cherché dans l’énorme glossaire albionique. Ce mot, c’était : Swindle (13).

L’habitude qu’elle avait contractée pendant cette glaciale soirée d’été ne fit que se renforcer tout en contribuant à développer son intellect. Vers l’âge de dix-sept ans, elle entreprit même d’apprendre l’encyclopédie par cœur et ordre alphabétique inverse. C’est alors qu’elle en était au mot apical qu’elle rencontra André Ratinet. Ce fût le coup de foudre et elle remit à plus tard le moment d’étudier le mot apiary.

Ce moment ne vint jamais, mais l’habitude de consulter les dictionnaires était là, bien ancrée. Aussi, quand elle comprit que la question de la rue de Rennes commençait à perturber son ménage, elle reprit sa vieille habitude. Il y avait longtemps qu’elle avait fait don de son exemplaire de l’Encyclopedia Britannica à la Croix Rouge française pour les sinistrés d’Haïti. En effet, peu de temps avant de faire ce généreux cadeau, elle avait découvert les immenses possibilités de l’informatique. Depuis, elle ne jurait plus que par Internet. A qui voulait l’entendre, elle disait :

—Quand je me pose une question d’histoire, de cuisine, de plomberie ou de principe, je vais voir chez Gougueule. On trouve tout chez Gougueule. Gougueule, c’est mon Amérique à moi, sûr que c’est trop bien pour moi.

Alors, elle alla chez Gougueule et tapa les trois mots magiques : Rue de Rennes.

***

Notes du chapitre 10

(11)          Essenxistentielles : contraction violente de l’existence et de l’essence (Attention : prononciation dangereuse)

(12)          Cantou : Mini salon auvergnat entièrement inclus dans la pièce principale, à l’intérieur duquel on allume parfois un feu de bois entre deux bancs de bois et sous trois jambons de pays.

(13) Swindle : en Français : arnaque ; en Esperanto : pripluka

***

11-La découverte du poteau rose

Résumé des chapitres précédents : Malgré les deux enquêtes simultanées, l’une menée par Mlle Éméchant journaliste en herbe, et l’autre par Mme Ratinet, ménagère perspicace, le mystère des disparus de la Rue de Rennes est toujours entier. Mais ça ne va pas durer.

Chapitre 11 : Où l’on verra comment une dispute impériale sauva l’Académie Française 

« (…) et c’est en 1853 que le Baron Haussmann, préfet de la Seine, décida du percement d’une nouvelle artère entre l’embarcadère de la barrière du Maine et la Seine. Cette opération s’inscrivait bien entendu dans le cadre des grands travaux de transformation de Paris que le Baron avait entrepris dès 1852 sous l’égide de Napoléon III.

Jusqu’en 1848, l’embarcadère de la barrière du Maine avait accueilli les voyageurs de la Compagnie de Chemin de Fer Paris-Sèvres-Meudon-Versailles. Mais à partir de la création de la Compagnie des Chemins de Fer de l’Ouest, en 1851, le trafic devait y devenir très important, particulièrement entre Rennes et la capitale. Une nouvelle gare avait donc été construite et mise en service dès 1852. Il fallait lui assurer un large débouché vers le centre de Paris. Le tracé de cette nouvelle rue, la rue de Rennes, fût conçu dans ce but. Partant de l’entrée principale du nouveau bâtiment, la rue de Rennes devait passer juste devant l’église St-Germain des Prés, pour aboutir sur le Quai Conti près de l’extrémité sud de la passerelle des Arts qui venait d’être élargie. Une première tranche de travaux fut menée tambour battant en moins de deux ans entre la Gare de Rennes et le Boulevard d’Enfer. La deuxième tranche, entre le Boulevard d’Enfer et le Boulevard St-Germain, prit du retard et ne fut achevée qu’en 1866. La troisième tranche qui devait prolonger la rue de Rennes jusqu’à la Seine ne fut jamais réalisée. En effet, lors des travaux préparatoires, on s’aperçut d’une erreur de 1,3 degrés dans le calcul de l’axe de la rue. On s’empressa de le corriger pour constater aussitôt que l’axe ainsi rectifié traversait le Palais de l’Institut dans la diagonale de la Grande Salle des Séances de l’Académie Française. Achever le projet entrainerait obligatoirement la destruction de ce palais du XVIIème siècle. Haussmann et Napoléon III lui-même étaient favorables au prolongement mais l’Impératrice Eugénie s’y opposa de toutes ses forces. Les travaux furent suspendus et la dispute entre les époux impériaux dura jusqu’à la défaite de Sedan qui, trois ans plus tard, enterra le projet définitivement. Les plans d’origine ayant fixé, comme c’est la règle à Paris, le début de la numérotation de la rue au plus près de la Seine, les premiers numéros ne furent jamais attribués et les immeubles construits de part et d’autre des sections déjà réalisées conservèrent leur numéro. » — (Les Rues de Paris – Abel Hilanmaire – 1909 – Editions du Bois)

Yvonne Ratinet rabattit l’écran de son ordinateur avec lenteur et se retourna vers son mari. Penché sur la table de la cuisine, il était plongé dans la planification de ses arrêts maladie pour les six mois à venir.

—Ça y est, Roger ! J’ai découvert le pot aux roses ! lança-t-elle toute excitée.

—Hein ? Le poteau quoi ?

—Le pot aux roses… le pourquoi, le comment, l’explication, les responsables, tout, je sais tout ! C’est à cause du géomètre d’Haussmann, c’est la faute à Joséphine, à Napoléon…

—Écoute, Bibiche, je ne comprends rien à ce que tu me dis.

—La rue de Rennes, les numéros qui manquent. Je sais tout, je te dis ! Mais ça ne nous arrange pas.

—… ?

—Bon, je t’explique.

Et elle lui dit tout. Elle lui dit la nouvelle gare, le tracé de la rue, les premiers travaux, le géomètre, Napoléon III, Joséphine, la guerre de 70.

—Et c’est pour ça que la rue commence seulement au numéro quarante, acheva-t-elle dans un soupir.

Puis, hochant tristement la tête, elle laissa tomber :

—Et ça ne nous arrange pas… »

—… ?

Roger était plutôt bon mari, gentil, parfois même attentionné. Il ne jouait pas au tiercé, ne trainait pas dans les bistrots avec les autres employés municipaux et descendait volontiers la poubelle. Mais il avait un défaut : il ne pensait pas très vite. Par exemple, elle le battait immanquablement au Jeu des Sept Familles. Au début, cela l’avait agacée, mais elle s’y était faite. Elle y trouvait même quelques avantages, notamment celui d’avoir toujours le dessus dans n’importe quelle discussion impliquant l’enchainement de plus de deux idées. C’est pourquoi, devant la réaction ahurie de son époux, elle poussa soupir d’agacement mêlé d’un zeste de tendresse, et lui dit :

—Mais mon pauvre Roger, si c’est le géomètre, l’Empereur, l’Impératrice ou même la Reine d’Angleterre qui sont responsables de tout ça, ça prouve simplement que la Mairie ne l’est pas ! Donc, on n’a rien à reprocher à la mère Hidalgo, donc on ne peut pas la faire chanter, donc tu n’auras pas ton avancement !

Roger réfléchit un instant et demanda :

—La Reine d’Angleterre ?

—Arrrgghh !

***

12-La protection des sources

Résumé des chapitres précédents : Yvonne Ratinet connait enfin la raison de l’absence des quarante premiers numéros d’immeubles de la Rue de Rennes, et nous aussi par la même occasion. C’est pas trop tôt ! Finalement, c’est la faute à Haussmann, Napoléon et Eugénie. La Mairie n’y est pour rien. C’est bien dommage, mais c’est comme ça. Mais l’enquête Éméchant n’est pas terminée. Elle va être déçue, la pauvrette.

 Chapitre 12 : Où l’on verra comment la divulgation des sources mène à la récupération des postites.

Tandis qu’Yvonne Ratinet lançait à son mari un regard chargé de fureur, de découragement et de pitié, la jeune Éméchant faisait la même découverte : la Mairie actuelle n’avait pris aucune part dans la disparition du bout de la Rue de Rennes. On se demandera certainement longtemps comment deux femmes aussi différentes, l’une,  ménagère de moins de cinquante ans, finaude et revancharde et l’autre, jeune future journaliste, pleine d’enthousiasme et de naïveté, avaient pu arriver aux mêmes conclusions au même moment. C’est pourtant simple. Fort marrie de constater que les recherches qu’elle avait entreprises autour de la chute du Second Empire et de la Grande Guerre ne donnaient rien, la stagiaire de Marianne se résolut à rompre le serment qu’elle avait fait de garder le secret de la Rue de Rennes. Il se trouve qu’elle était la petite-fille du beau-frère d’un cousin de X — dont nous avons fait le serment de garder secret le patronyme, que nous vous livrerons cependant sur simple appel téléphonique non surtaxé au 068861164. Monsieur X avait été un temps journaliste d’investigation au Monde. Il reçut Élisabeth Éméchant qui lui exposa son problème méthodologique.

—Maître, j’ai un problème méthodologique. Je travaille sur une chose d’étrange qui est survenue Rue de Rennes : une quarantaine d’immeubles ont disparu, comme ça, envolés, finis, pfuitt ! Mais c’est secret, hein ! J’ai promis. J’ai cherché partout, aux Archives Nationales, à celles de Paris, au Cadastre, dans les Catacombes, chez Michelin, partout … J’ai étudié à fond la bataille de Sedan, la Commune de Paris et toute la Guerre de 14… et rien, rien de rien. Mon patron rentre après-demain et je n’ai rien à lui dire. Que dois-je faire ?

Le vieux journaliste sourit finement et dit :

—Je vais t’apprendre une chose, Babette. Ça ne t’ennuie pas que je t’appelle Babette. Tiens, c’est drôle ! Babette Éméchant, ça me rappelle quelque chose… Mais quoi ?… Bon, ça ne fait rien. De quoi parlions-nous déjà ? Ah oui ! D’une recherche, ou plutôt d’une méthode d’investigation, car peu importe le sujet… qu’est-ce que c’est le sujet déjà ? … peu importe le sujet, c’est la méthode qui compte, la méthode… et la méthode, c’est la source, et la source, ma petite Isabelle — joli prénom, ça Isabelle — et la source c’est sacré. Tu sais qu’un vrai journaliste, et surtout un journaliste d’investigation, ne révèle jamais ses sources, jamais, sous aucun prétexte, sauf si … mais moi, je vais te la révéler, ma source essentielle, ma source de toujours… je peux bien te la révéler à toi, la petite fille de l’oncle du beau-frère de la cousine… non c’est pas ça…la petite sœur du cousin du père de …, c’est pas ça non plus…bon enfin à toi qui fais partie de la famille… ma première source, comme celle de tous les journalistes, c’est Wikipédia. Il y a tout ce qu’on veut dans Wikipédia, c’est fou ! Mais il faut de la méthode. Regarde.

Tout en parlant il ouvrait son MacBook Pro 24 pouces.

—J’ouvre ma page sur Google et je tape… Je tape quoi déjà ?

—Rue de Rennes

—Et je tape Rue de Rennes. Regarde, Annabelle, c’est extraordinaire, non ? En deuxième choix apparait Rue de Rennes (Paris) ­— Wikipédia. Alors je n’ai plus qu’à cliquer là-dessus et, hop, je saurai tout sur la rue de Rennes.

—Bon sang, mais c’est bien sûr ! dit-elle cliquant.

Il ne lui reste plus qu’à lire :

« La rue de Rennes est une voie du 6e arrondissement de Paris. Elle est une artère commerçante majeure de la rive gauche de la capitale. (…) La rue de Rennes débute place du Québec et finit place du 18-Juin-1940. De tracé rectiligne et d’orientation nord-sud, elle mesure plus d’un kilomètre de longueur et vingt mètres de largeur. Ouverte au milieu du XIXe siècle, (…) la rue de Rennes est une réalisation du Second Empire. Elle devait à l’origine rejoindre la Seine. C’est pour cette raison que la numérotation commence au 41, les numéros précédents ayant été réservés pour la partie de la rue qui devait être percée au nord du boulevard Saint-Germain. La partie existante a été percée en deux fois. Son ouverture s’est faite à la suite du décret du 9 mars 1853 depuis les rues Notre-Dame-des-Champs et de Vaugirard jusqu’à la place du 18-Juin-1940. Le plan annexé à ce décret n’attribuait à la voie qu’une largeur de 20 mètres. Elle a cependant été ouverte, suivant des alignements différents, (…) »

Elisabeth Éméchant venait de prendre une grande leçon de journalisme : pourquoi chercher soi-même quand une banque de données peut vous éviter les fatigues et les dangers d’une enquête ? Cette leçon que, certes, elle n’oublierait jamais, jamais non plus ne lui servirait car, à la suite de cette déception professionnelle, elle abandonna ses études pour monter une starteupe spécialisée dans la récupération et le recyclage des postites. Elle se justifiait en disant : recycler des informations ou recycler des petits bouts de papier, quelle différence ?

Néanmoins, avant cette reconversion radicale, elle prit le temps de rédiger son rapport définitif sur un petit rectangle de papier jaune autocollant réutilisable qu’elle apposa sur l’écran du Mac de Renaud Dely. Le postite disait :

  1. La rue de Rennes commence au Numéro 41
  2. Ça toujours été comme ça
  3. C’est la faute à Napoléon III
  4. T’en fais ce que tu veux
  5. Sans moi

Annexe 1https://fr.wikipedia.org/wiki/Rue_de_Rennes_(Paris)

Annexe 2 : Lettre de démission

***

13-  Dans les pas de l’Impératrice

Résumé des chapitres précédents  : On sait maintenant pourquoi les quarante premiers numéros de la Rue de Rennes n’existent pas et n’ont jamais existé : Napoléon III voulait prolonger cette rue jusqu’à la Seine mais Eugénie n’a pas voulu. Alors… Yvonne Ratinet le sait, Babette Éméchant le sait, Marianne le sait et l’OBS ne va pas tarder à le savoir.

Chapitre 13 : Où l’on verra un vieux grec atteindre les limites de la flagornerie. 

A son retour de Val d’Isère, Renaud trouva le rapport Éméchant. La méthode de lecture rapide qu’il avait apprise lors d’un séminaire professionnel de deux semaines à Las Vegas du temps où il travaillait à l’OBS lui permit de comprendre en moins de quarante-cinq secondes que, dans cette histoire de la Rue de Rennes, il n’y avait pas de matière pour un article à scandale dans Marianne. La consultation de Wikipédia le lui confirma bientôt. Il se promit de faire savoir en temps utile à son ami Mathieu que son tuyau était ramolli et qu’en conséquence, il ne lui était en rien redevable.

Mais tout ce travail ne devait pas rester vain. Il se trouve que, pour arrondir ses fins de semaine, à l’insu de son employeur officiel, Renaud travaillait comme pigiste pour le magazine « A Paris« , bulletin hebdomadaire rédigé en écriture inclusive, édité à grands frais par l’Hôtel de Ville et destiné à célébrer les réalisations de la Municipalité en général et de sa patronne en particulier. C’est ainsi que, de temps en temps, Renaud y enfonçait quelques portes ouvertes dans des petits billets pleins de sagesse et d’habile flatterie qu’il signait du nom d’Homéotéleute d’Antanaclase. Ça faisait sérieux, cultivé, et personne ne savait vraiment qui avait bien pu être ce personnage, certainement mort, grec et philosophe.

En quelques minutes, il rédigea donc son prochain billet et l’envoya à Hubert Lubherlu qui, en plus de ses fonctions de Chef de Cabinet, avait la tâche de contrôler et d’autoriser les publications de « A Paris« . Il touchait d’ailleurs pour cela une conséquente prime de salissure. Lorsque Hubert eut lu l’article, qui dégonflait singulièrement l’affaire qui lui avait valu l’engueulade et la cuite la plus sévère de sa vie post-estudiantine, il ne vit aucun inconvénient, au contraire, à le laisser publier.

Cet article disait ceci :

Dans les pas de l’Impératrice

Chacun.e sait (14) qu’à Paris, la Rue de Rennes ne commence qu’avec le numéro 41. Pourtant, peu de gens en connaissent la véritable raison. A la suite de longues recherches dans la poussière des archives et des mémoires, les spécialistes du service historique de la capitale ont découvert la raison de cette apparente anomalie. Il ne s’agit pas, non, d’une bête erreur technique d’un.e ingénieur.e inexpérimenté.e ni de l’oubli malencontreux d’un.e obscur.e préposé.e au cadastre, mais de tout autre chose. En 1853, lorsque le percement de la Rue de Rennes fut décidé, son tracé était tel que, s’il épargnait l’église Saint-Germain des Prés, il n’en était pas de même pour le Palais de l’Institut. Il passait en plein dessus. Quand ce détail du projet fut connu du public, des protestations s’élevèrent de toutes parts contre la démolition de ce bâtiment : les Académicien.ne.s craignaient de devoir tenir leurs séances du dictionnaire en plein air, et à leur âge, vous comprenez… ; les riverain.e.s protestaient à l’avance contre les nuisances que le chantier ne manquerait pas de leur apporter pendant des années, et les conducteur.rice.s d’omnibus à impériale et les cocher.e.s de fiacre menaçaient de faire grève si on leur supprimait la place sur laquelle ils aimaient à faire la sieste entre l’Institut et le Pont des Arts. Bref, la moitié de Paris s’élevait contre la démolition, tandis que l’autre moitié s’en contrefichait impérialement. Mais le Baron Haussmann, initiateur du projet, et l’Empereur Napoléon III en tenaient pour lui et ils tenaient bon. Pourtant, comme on peut encore le constater si l’on se donne la peine de parcourir le Quai Conti entre la rue Guénégaud et la rue Bonaparte, la coupole dorée se dresse toujours fièrement face au Pont des Arts et au Louvre. En effet, l’Institut n’a jamais été démoli. Et pourquoi, s’il vous plait ? Mais parce que l’Impératrice Eugénie s’y est opposée : selon ses propres mots, elle trouvait « la bâtisse très mignonne ».

Et l’on sait que ce que femme veut, Dieu le veut.

C’est ainsi que la partie de la Rue de Rennes qui devait accueillir les quarante premiers numéros à partir de la Seine ne fut jamais achevée. Et c’est ainsi que la rue de Rennes commence au numéro 41. Et c’est ainsi que nous devons d’avoir encore parmi nous ce magnifique palais du XVIIème siècle.

Ah ! Ce que femme veut…

Devant cette anecdote historique et exemplaire, comment ne pas céder à la tentation d’établir un parallèle entre l’Impératrice Eugénie, protectrice de l’Institut contre les assauts des tenants de la circulation et notre Maire, Anne Hidalgo, qui, il faut bien le dire, use sa santé à défendre le magnifique patrimoine parisien contre les suppôts facho-machistes réactionnaires et misogynes de l’automobile.

Homéotéleute d’Antanaclase

***

Notes du chapitre 13

(14)  Quand on vient d’apprendre un truc que l’on ignorait, la technique de base du journaliste et de l’homme élégant est de faire comme si tout le monde en général, et soi-même en particulier, le savait depuis longtemps.

***

14- Censure

Résumé des chapitres précédents : Tout le monde, sauf la Reine-Maire, sait maintenant pourquoi la Rue de Rennes commence au numéro 41, mais tout le monde s’en fout, parce qu’il n’y a rien à tirer pour personne de cette information, que ce soit sur le plan politique ou sur le plan personnel.  Pour personne, sauf pour le rédac-chef de Marianne qui a pondu là-dessus une petite chronique signée sous le pseudonyme d’un vieux grec. Mme Hidalgo ne va pas tarder à en prendre connaissance. Ça va faire du vilain.

Chapitre 14 : Où l’on verra que, selon un ex-député socialiste frondeur, pour être élu, il ne faut pas négliger le petit personnel, même si cela demande parfois de gros efforts.

Quelques jours plus tard, le bon à tirer du prochain numéro de l’hebdomadaire municipal attendait l’imprimatur d’Hubert Lubherlu, quand Madame Hidalgo, tout sourire, entra dans le bureau de son Chef de Cabinet. Celui-ci n’eut que le temps de cliquer sur la touche « ESC » du clavier de son ordinateur pour faire disparaitre de son écran le Super Mario 63 qui bondissait en gloussant depuis le début de la matinée et faire apparaitre à la place un innocent tableur prévu à cet effet.

—Bonjour, mon petit Hubert. Pas trop débordé ? demanda-t-elle joyeusement.

Hubert ne décela aucune trace de sarcasme dans l’interrogation de sa patronne, mais cela ne le rassura qu’à moitié. Toute la Mairie savait qu’Hidalgo était imprévisible et le ton aimable de l’apostrophe ne présageait en rien de la suite de l’entretien.

—Euh … bon… bonjour Madame. Non, non, ça va, ça v…va bien, mer…merci.

Pendant le temps que prit la réponse, la Maire avait eu celui de traverser la pièce et de venir s’asseoir d’une seule fesse sur le coin du bureau de Lubherlu. Tout en dispersant d’un doigt distrait les papiers qui s’y trouvaient, elle continua d’un air enjoué :

—Et les enfants, la famille, tout ça…, ça va ?

Hubert n’avait pas d’enfants. Il était célibataire et orphelin. Sans attendre la réponse, Madame le Maire continua :

—Dites-moi, Hubert, ça fait combien de temps que nous n’avons pas déjeuné ensemble, tranquillement, pour discuter ? Plutôt longtemps, non ?

Comme en réalité, ils n’avaient jamais déjeuné ensemble en tête à tête, Hubert répondit en levant les yeux au ciel et en agitant sa main droite à hauteur de son visage :

—Oh, là, là…

Il se demandait ce qu’il pouvait bien se passer. Où voulait-elle en venir ?

L’avantage de la position de narrateur omniscient dans laquelle je suis, c’est que moi, je sais où elle veut en venir et que si je veux, je peux vous en faire part sans plus attendre. Voici : son mari, l’ex-député socialiste frondeur Jean-Marc Germain, avait eu des remontées du personnel de l’Hôtel de Ville. Celui-ci se plaignait souvent de la froideur et de l’autoritarisme de la Reine-Maire. La veille, après leur diner dans leurs appartements de fonction et après que leur maitre d’hôtel se soit retiré à l’office, il lui avait donc conseillé de se rapprocher de ses employés pour améliorer ses chances lors des prochaines élections.

—Moi, je fais ça depuis des années, lui assura-t-il. Je déjeune régulièrement avec des tas de gens qui m’emmerdent, des administratifs du parti, des maires de petites villes, des directeurs de coopératives, des patrons de PMU ou de PME, est-ce que je sais, moi ? Enfin, j’en passe et des plus chiants. Mais c’est efficace. Tu vois, je n’ai pas été réélu la dernière fois, bon, mais y avait une autre raison, mais j’ai quand même réussi à devenir cadre du Parti. Eh bien, c’est grâce à ces déjeuners, j’en suis sûr. Alors, penses-y. De temps en temps, va donc déjeuner avec deux ou trois connards du petit personnel.

En fait de connard, elle avait décidé de commencer par son Chef de Cabinet, et c’est pour ça qu’en déplaçant distraitement des papiers sur son bureau, elle se préparait mentalement à lancer son invitation.

C’est à cet instant que la maquette d’A Paris attira son attention.

—Tiens, c’est la Pravda de la semaine prochaine, dit-elle en plaisantant.

Hubert ignorait que la Patronne connaissait le surnom que tout le monde donnait à son hebdo.

— Il y a quelque chose d’intéressant, cette fois-ci ? Parce que d’habitude… hein, ha, ha ! .., poursuivit-elle.

—Ah, ben…ben si ! répondit-il tout content. Il y a un article d’Antana… d’Antana… Antanana… de Renaud Dély sur la rue de Rennes. C’est très int… C’est très intéressant et très po…positif sur votre …

La Maire changea de visage.

—Quoi ? Sur la rue de Rennes ! Je vous avais interdit de faire, de dire, de penser quoi que ce soit sur la rue de Rennes ! Vous êtes sourd ou idiot, mon vieux ? Non, je sais que vous n’êtes pas sourd. Bègue et sourd, ça serait vraiment pas supportable ! Par contre, bègue et idiot, ça se conçoit très bien.

—Mais, je … je vous assure qu’il est très bon cet art…cet article. Il vous plaira beauc… beauc… beaucoup. J’en… j’en… j’en suis sûr.

—Ah, écoutez ! Je ne supporte plus vos bafouillages. Vous ne bégayez pas quand vous téléphonez ? Eh bien, dorénavant, vous ne me parlerez plus qu’au téléphone… Non, je vous assure, c’est épuisant à la fin. Bon, faites le voir, ce papier… Dans les pas de l’Impératrice… Qu’est-ce que c’est que cette ânerie ?

Elle fit le tour du bureau.

—Poussez-vous, ordonna-t-elle en s’asseyant à la place d’Hubert.

Puis elle se tut un long moment.

***

15- Manière de penser l’urbanisme (15) 

Résumé des chapitres précédents : Madame Hidalgo est en train de lire l’article de son propre hebdomadaire qui narre innocemment l’anecdote de la non-existence des quarante premiers numéros de la rue de Rennes. Ça ne lui plait qu’à moitié, et on sent bien que ça va mal finir. Mais pour qui ?

Chapitre 15 : Où l’on assistera à un ultime feu d’artifice d’idées festives et à un joyeux départ à la campagne

Quand elle eut fini de lire, elle reposa l’article devant elle sur le bureau puis elle parut se concentrer quelques instants avant de relever les yeux et de s’adresser calmement à son Chef de Cabinet.

—Bon, écoutez Lubherlu. Il y a du bon et du mauvais là-dedans. D’abord, le style est déplorable : on dirait un mélange d’un Mallet-Isaac d’avant 68 et de la Gazette de Gouzon(16).  Et qu’est-ce que c’est que ce dicton faussement féministe et vraiment condescendant, genre « ce que femme veut... ». Qui est-ce qui a pu écrire un truc comme ça ? Ce serait Guitry que ça ne m’étonnerait pas. Et cette référence à Dieu, là ! Mais, ça va pas, la tête ? Vous voulez que j’aie toutes les associations laïques sur le dos. Je vous l’ai dit cent fois : jamais la moindre allusion à Dieu, Mahomet, Jéhovah, Bouddha ou Bourdieu, c’est une règle absolue. Et puis me comparer à l’Impératrice Iphigénie…

—Eugénie…

—Taisez-vous, Lubherlu, c’est un conseil que je vous donne ! … me comparer à l’Impératrice Eugénie, non mais, je rêve. Je suis républicaine, moi Monsieur ! J’ai été élue par le peuple, le peuple de gauche qui plus est. Je ne tiens pas mon pouvoir d’une coucherie avec un petit gros devenu par hasard calife à la place du calife, moi Monsieur ! Quoique, bon…

Lubherlu fit semblant de ne pas avoir entendu. Elle poursuivit :

—Il y a du mauvais, mais il y a du bon… enfin, de l’intéressant, disons. Voyons… je réfléchis tout haut… les Velib et la voie sur berge sont  en train de me peter à la figure… il me faut un projet dérivatif, quelque chose qui occupe les gens, un truc qui marque les esprits, une réalisation qui transforme Paris pour toujours, l’apogée de ma mandature. Eh bien, cette histoire de prolongement de la Rue de Rennes jusqu’à la Seine, ça c’est une bonne idée. Et qu’est-ce qu’il en pense, le petit Chef de Cab, hein ? Elle n’est pas bonne mon idée peut être, hein ? Hein ?

Le petit Chef de Cab n’avait pas compris que la question était rhétorique. Aussi, il pensa être subtil en approuvant la Patronne tout en soulevant une légère objection, un obstacle mineur, une peccadille :

—Si, si, bien sûr, Ma…Ma…Madame, elle est excellente. Toute…Toutefois…

—Quoi, toutefois ? Qu’est-ce qu’il ya, toutefois ?

Le ton de la dame aurait dû alerter Lubherlu, mais il poursuivit :

—Eh bien, il y a la dé…la démolition de l’Institut. Ça risque de po… po… poser problème…

—Eh, oh ! Lubherlu ! Cessez de vouloir faire le malin. Si je vous ai demandé votre avis, ce n’est pas pour que me le donniez, surtout si c’est pour me contredire. Et pourquoi on ne démolirait pas l’Académie Française, je vous prie ? Une assemblée de vieillards, de prétendus intellectuels, de misogynes déclarés… pratiquement pas de femmes, là-dedans. On leur trouve un ancien gymnase du côté du Stade de France pour se réunir et on rase l’Institut. Et hop !

—Et hop ? répéta-t-il faute de mieux en même temps qu’il remarquait pour la première fois une lueur étrange dans l’œil gauche de Madame la Maire.

—Et hop ! reprit-elle. À la place, on dégage un grand espace de jeux avec parcours de santé, pistes de danse, tables de pique-niques et accès direct au quai de Seine que l’on transforme en plage. On va faire fuiter le truc dans le public et vous verrez qu’ils vont adorer.

—Vous cr… vous croyez ? dit-il, le regard fixé sur le léger tremblement de la narine droite de Madame la Maire.

—Fermez-la, Lubherlu. Donc, je démolis l’Institut, je prolonge la rue de Rennes depuis le boulevard Saint Germain jusqu’au quai Conti…

—Mais on n’aura ja… ja…jamais le droit…

—Ah, mais c’est que vous commencez à m’emmerder, vous. Vous savez bien que les décrets d’Haussmann n’ont jamais été abrogés. Alors, pourquoi on n’aurait pas le droit ? Donc, je prolonge et je piétonnise d’un bout à l’autre, je plante du gazon, des palmiers et peut-être de la canne à sucre… c’est à voir…. on pourrait faire venir des gens de la Martinique pour la récolte…

Dans son excitation grandissante et toute à la conception du projet, Anne Hidalgo ne prêtait plus aucune attention à Lubherlu. Sa gestuelle de plus en plus saccadée, les frémissements de ses narines, et les changements brusques de tonalité dans son discours commençaient à inquiéter sérieusement son subordonné, au point que celui-ci s’était retiré dans un coin de la pièce et parlait maintenant dans son téléphone :

—… oui, … non… mais de plus en plus… dans tous les sens… je suis inquiet… bon, je l’appelle. Merci, docteur, je vous attends…

—Voilà, c’est ça. Je piétonnise, je gazonne et je plante ! Mais avant de planter — ah ! c’est ça qui est important, les détails, toujours soigner les détails — avant de planter, j’installe un télécabine entre le haut de la Tour Montparnasse et la pile Sud du Pont des Arts…

—Allo ? Bonjour Monsieur. C’est Hubert Lubherlu… oui, c’est cela… écoutez, je suis avec votre épouse et je crois qu’il faudrait que vous veniez… maintenant, tout de suite… Allons bon, voilà qu’elle enlève ses chaussures… Madame la M… Maire, ne f…. ne faites pas…

—Je crois qu’il faudrait des gares intermédiaires… ça serait bien des gares intermédiaires… au moins deux, allez hop !… une devant la FNAC et une devant les Deux Magots…super…

—Non, je ne peux pas vous la passer. Le mieux, ce serait que…oui, c’est mieux, nous vous attendons.

—Mais j’y pense : on ne peut pas lui garder son nom, à cette rue ! Elle va éclipser les Champs Élysées, elle va devenir le centre, le symbole de Paris… alors rue de Rennes, vous pensez, ça fait plouc. On n’est pas à Guéret (17) quand même…. Ah ! Bonjour, Docteur, je ne vous avais pas vu entrer… Vous tombez bien. Je voulais vous demander votre avis. Voilà : je vais construire un télécabine qui ira du haut de la Tour Montparnasse jusqu’au quai Conti. Pensez-vous qu’il faudrait prolonger par-dessus la Seine jusque dans la Cour Carrée du Louvre ?

—C’est une question intéressante, Madame le Maire. Vous pourriez…

—Madame LA Maire ! Ça t’écorcherait la gueule de dire Madame LA Maire, Dugland ?

—Absolument. Madame la Maire, pourriez-vous allonger un instant sur ce canapé, comme ça nous pourrons en discuter en toute tranquillité pendant que je prends votre tension ?

—Prenez, prenez, cher ami ! Ah, comme je suis heureuse que vous soyez d’accord avec moi ! Allez, c’est dit, je déplace le terminus du télécabine jusque dans la cour Carrée. Reste le problème du nom à donner à cette rue. D’abord, ce ne sera plus une rue. Un boulevard, tout au moins… pourquoi pas une avenue… Avenue Anne Hidalgo… Non, c’est un peu tôt. Quoique… Enfin, en attendant un vote unanime du Conseil de Paris, disons qu’on la baptisera « Avenue de la Maire« . C’est parfait, ça, Avenue de la Maire, ça fait vacances, tourisme…

—Dix-huit / neuf… Ah, oui ! Quand même ! Restez allongée, Madame, s’il vous plait.

—Et au bout de l’Avenue, l’espace de jeux… on l’appellera Place de la Plage, comme ça on pourra dire « pour aller Place de la Plage, prenez donc l’Avenue de la Maire« . Tiens, Voilà le Bizarre de l’Hôtel de Ville ! Salut, Cottard, c’est gentil de me rendre visite à l’improviste. Vous prendrez bien une bougie ? Demandez à Bébert de vous en passer une. Alors, Cottard, dites-moi, toujours aussi con ?

—… oui, c’est cela, il me faudrait une ambulance… le médecin de l’Hôtel de Ville…. j’en prends la responsabilité…le plus tôt possible. Pour les détails, je vous passe le Chef de Cabinet, Monsieur Laberlue….

—Ici Hubert Lubherlu. Bon, vous avez compris la situation ? … mais alors en toute discrétion, n’est-ce pas ? … C’est cela, oui…par le parking…

—Bon, le percement, c’est fait, la piétonisation, c’est fait, les plantations, le télécabine, les noms de rue, tout ça, c’est fait… je tiens une de ces formes, moi ! Reste la question de la circulation… C’est chiant, la circulation ! Ras le bol, la circulation ! J’emmerde la circulation !

—Ah, C’est vous le mari ? …. Désolé, cher Monsieur, mais vous savez…tant qu’on n’a pas  les résultats d’analyses… non, non, je ne crois pas, mais on ne sait jamais…Eh, oui. En attendant, signez là, s’il vous plait…et là aussi… merci.

— La circulation, ça m’a toujours fait chier. Tous ces mecs de la fachosphère qui veulent absolument rouler dans leurs petites totos qui font broum-broum-tut-tut-pouet-pouet, ça m’horripile, ça me défrise, que dis-je ça me défrise, ça me désoblige… On fait des beaux plans, des projets superbes, écolo, festifs, sociaux, progressistes et, paf ! la circulation vient tout foutre par terre. Bon ! C’est bien simple, s’ils continuent, je nationalise les parkings et les stations-service, j’interdis les véhicules de plus de trois roues à l’intérieur du périphérique et je change le sens de circulation de la Place de l’Etoile. Ah, ils veulent faire les malins ! Eh bien, ils vont voir… Bonjour Monsieur. Qu’est-ce que vous faites ? Mais non, je ne veux pas mettre cette blouse blanche. Vous voyez bien qu’elle ne me va pas du tout, surtout avec ce chemisier vert ! Et puis, ces manches qui se nouent dans le dos, c’est complètement démodé, voyons ! Puisque je vous dis que… Et puis j’ai encore des tas de trucs à faire…, le super-toboggan de l’Arc de Triomphe, la piste de ski du Sacré-Cœur, l’agrandissement de la Tour…

—Bien sûr, Madame, bien sûr, mais vous pourrez faire tout ça là-bas. Faites attention en montant dans la jolie voiture… là, doucement, doucement… c’est bien…

—Mais dites-moi, où est-ce que nous allons, comme ça ?

—Dans une jolie maison, une sorte d’hôtel de luxe au bord d’une rivière, près de la forêt, bien au calme. Les pensionnaires sont très gentils, vous verrez, un peu fatigués, mais très gentils. Vous y serez très bien.

—Ah oui ? Et où se trouve cet hôtel ?

—À Guéret.

—À Guéret ? C’est où ?

—Dans la Creuse.

FIN

Notes du chapitre 15

(15)          Le titre est emprunté à Le Corbusier, l’architecte de la « maison du fada » à Marseille

(16)          Gouzon, c’est à coté de Guéret (voir note 8)

(17)          dans la Creuse

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