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Le Vialatte est-il inné ou acquis ?

Ce texte, vous l’avez déjà lu. Il date de mai 2014. Mais il a perdu si peu de son actualité que, pour le mettre à jour, je n’aurais eu qu’à remplacer  mes références au Scooter du Pingouin ( que personne n’oubliera) et au Dictaphone de Monsieur Buisson (que tout le monde a oublié) par le transfert d’un footballeur hispano-brésilien dans un club quatari et les pistes cyclables de la rue de Rivoli. Mais, par respect pour Catherine T. à qui il avait été dédié,  j’ai préféré laisser intact ce texte désormais historique. Le voici :

à Catherine T.

L’autre soir à diner, ma charmante voisine de table me disait qu’elle aimait bien lire de temps en temps les petites histoires que je publie dans le Journal de Coutheillas. Laissant les autres dîneurs discuter de problèmes ardus de mécanique présidentielle, à savoir du scooter de Monsieur Hollande et du dictaphone de Monsieur Buisson, nous avons parlé longtemps de la forme et du contenu du JdC. C’est dire si, pour moi, ce fut une bonne soirée.
Mon enthousiaste convive émit cependant une interrogation sur le sens, et peut-être même un doute sur l’opportunité de l’exergue permanent qui figure sous le titre du Journal: « L’éléphant est irréfutable« .
Dans l’instant et les brumes du Haut-Médoc, je n’ai pas su lui donner de réponse satisfaisante, ou plutôt de réponse qui me satisfasse.
Mais à présent, muni de mon meilleur esprit d’escalier, je vais lui en donner, moi, des explications.

L’éléphant est irréfutable
Ces quelques mots constituent le plus bel aphorisme que je connaisse. Mais ce n’est pas que cela : ils forment à eux quatre toute une philosophie, une ligne Continuer la lecture de Le Vialatte est-il inné ou acquis ?

Chez les Lapons il fait moins seize

Morceau choisi
Encore un petit coup de Vialatte, encore un petit coup d’automne.

La neige tombe en Dalécarlie ; chez les Lapons il fait moins seize. Groupés autour d’un feu de lichen, à la lueur d’une lampe à huile, ils glissent avant d’aller se coucher le dernier numéro de Match sur leur poitrine, entre la chemise et la peau, pour ne pas contracter de bronchite, ou envahissent les palaces de Stockholm. A Paris, dans les pharmacies, on se met à vendre des peaux de chat : tantôt sous forme de plastron, tantôt sous forme de chaussettes ; et quelquefois le chat tout entier -il est énorme- dans lequel on découpe ce qu’on veut. C’est le dernier cri de la médecine. Offrez des chats. Des hommes armés d’arc et de lassos les chassent la nuit sur les toits des églises.
Le marron d’Inde tombe comme un plomb, la feuille s’envole. Une odeur de moût vient des caves, un parfum de cèpes vient des bois. N’hésitez plus : rentrez votre caoutchoutier ; ne l’arrosez pas trop, mais coupez ses feuilles mortes. Essuyez bien vos pieds avant de rentrer chez vous ; mangez de l’ail, facteur d’équilibre, et de l’oignon, parfait ennemi de l’acide urique, hachés sur des tartines de beurre. Vendangez, labourez, chassez, repassez votre leçon d’algèbre, cueillez les champignons avec discernement. Pleurez la mort de Charles le Chauve et ne labourez pas par temps mou.

Alexandre Vialatte
Chroniques de La Montagne 1952-1961
(c) Robert Laffont

La Fontaine et le déménageur

Morceau choisi

Alexandre Vialatte, à propos du style en général et de celui de Jacques Chardonne en particulier :

(…) Simplifier, émonder, biffer. « Les écrivains se font grand tort en écrivant« . Que d’écrivains « restent enfouis au fond de leur œuvre » ! Que d’autres ressuscitent par des « morceaux choisis« . « Il y avait un « journal » émondé de Benjamin Constant ; excellent. Le journal intégral l’abîme beaucoup« . « Tocqueville intégral, c’est trop« . « Le texte intégral, c’est pour les thèses. » Tel est le bénéfice d’émonder. Boileau nous l’avait déjà dit : « Ajoutez quelques fois et souvent effacez. » Et Kipling expliquait que pour faire un roman il n’y a qu’un moyen véritable, prendre un pinceau épais, un pot d’encre de Chine, et biffer, supprimer, détruire. Pour une nouvelle, on prend le pinceau un peu moins large. Mais la méthode reste la même. C’est ce qu’on appelle l’économie de moyens. Elle fait loi dans tous les domaines : voyez faire La Fontaine ou un déménageur ; pas un mot superflu, pas un geste de trop. « La force, comme la distinction est dans l’économie des gestes. »

Qu’est-ce qu’on peut écrire après ça ?

L’homme au mois d’août

Morceau choisi

A l’entrée d’une chronique consacrée à Georges Simenon, Alexandre Vialatte écrivait ceci (à déguster lentement, les yeux fermés, si possible ; si, si, c’est possible, il n’y a qu’à vous le faire lire par un ou une amie) :

L’homme, au mois d’août, s’évade de ses logements cubiques pour retrouver à la campagne les maisons inconfortables du bonheur. Un vieux lilas pousse dans le jardin, une guêpe bourdonne autour des roses, le vin rafraîchit à la cave, on s’assomme contre une poutre en montant au grenier. En revanche, on y trouve un Montesquieu complet, un Balzac en quarante volumes, trente ans de l’Illustration ou de la Revue des Deux Mondes, des livres de prix à tranches d’or aux pages tachées de mouillures jaunâtres dont l’odeur fait partie de l’histoire (l’histoire ne serait pas la même si le livre avait une autre odeur).

Lettres d’automne

Morceau choisi
Ça faisait trop longtemps que je ne vous avais pas servi un petit morceau de Vialatte. Voici un extrait ce qu’il écrivait dans sa chronique du 20 octobre 1953 sous le titre « Lettres d’automne ».

(…) Le mois d’octobre est en plein essor. Jamais Paris n’a été aussi beau, sa brume, si mauve, ses feuilles si jaunes, ses lointains si nobles et fins. Jamais la Seine n’a été plus historique, le Louvre plus majestueux, les vespasiennes à tourelles plus pareilles aux châteaux de la Loire. Le marron d’Inde, au Luxembourg, tombe avec un bruit sec, rebondit sur le sol comme sur un tambour basque, s’échappe de sa cosse plus brillant qu’un bijou et roule en travers de l’allée jusqu’au pied de la statue de Marguerite de Navarre où l’humidité le ternira. C’est la grande saison des libraires. La littérature se déchaîne. Commençons donc par le best seller : Virgile est le poète le plus lu. Anchise, à sa page 304, ne cesse d’y échapper aux flammes de Troie sur les épaules de son robuste fils. Cent mille garçons de treize ans à la chevelure hirsute découvrent ses beautés en se grattant les mollets, couchent Tityre à l’ombre du hêtre et pleurent avec Didon sur les ruines de Carthage en remontant ses chaussettes rebelles. (…)

Alexandre Vialatte
Chroniques de La Montagne 1952-1961
(c) Robert Laffont

Conversation Sélecte

Couleur café 15
Le Sélect,Boulevard du Montparnasse

Le Sélect est un bel endroit mais il a peu d’histoire. Sur ce plan, il ne peut pas lutter avec La Coupole (mais la Coupole n’est plus la Coupole) ou Le Dôme (sans charme, mais gastronomique). Le Sélect est un tout petit peu mieux placé que La Palette qui, certes, a eu l’honneur de l’une de mes rubriques (« Les hommes de la Palette« ) mais qui aujourd’hui a disparu. La Closerie des Lilas demeure à l’écart de ce concours, tant sur le plan historique que géographique.

Le Sélect se trouve à l’angle du Boulevard du Montparnasse et de la rue Vavin. Contrairement à ses voisins, il n’a jamais vraiment cherché par le passé à être un restaurant ou même une simple brasserie. Non, jusqu’à il y a peu, c’était essentiellement un café, bien placé, agréable, avec sa terrasse ensoleillée et sa salle sombre et profonde. On pouvait, si on y tenait vraiment, y prendre une salade ou une omelette, mais on y commandait surtout des cafés ou des bières.

Ces dernières années, les choses ont un peu changé Continuer la lecture de Conversation Sélecte