Un couple inachevé (18)

7 minutes

Elle pillait tout doucement l’entreprise et son compte bruxellois prenait gentiment du volume. Prudente, elle ne dépensait que peu d’argent pour ne pas attirer sur elle l’attention d’une petite ville où tout le monde surveillait tout le monde. C’était déjà bien assez ennuyeux que toute la région ait connu sa liaison avec Bernard Combes et en ait fait ses gorges chaudes. Mais c’était maintenant du passé.

18 – Attention danger !

 Le 22 mai 2018, alors qu’elle était au téléphone en train de finaliser un important accord de rétrocession à son profit sur les achats d’argile et d’émail avec le responsable commercial de AKE -France à Limoges, Jean-François Combes entra dans son bureau.

— Écoutez, Robert, prononça-t-elle sèchement dans le combiné, il me faut absolument ce certificat pour le premier du mois prochain, au plus tard. Débrouillez-vous ! Au revoir !

Elle raccrocha, puis levant les yeux vers son patron :

—C’était le responsable du labo de Cergy-Pontoise. Ils ont encore pris du retard dans leurs essais de tenue au gel. C’est chaque fois la même chose. Qu’est-ce que je peux faire pour vous, Monsieur ?

Jean-François Combes était venu lui annoncer la vente probable de Combes&Fils.

— J’ai été contacté par un acheteur parisien qui me semble sérieux, lui dit-il. Il viendra visiter l’entreprise mardi.

Aurélie sentit le sang se retirer de son visage. Dans un mouvement brusque du coude, elle fit tomber son iPhone 5 sur la moquette pour pouvoir se pencher sous son bureau et reprendre ses esprits. Quand elle se redressa, sa rougeur pouvait s’expliquer par sa plongée sous son bureau. Elle dit calmement :

—Mardi prochain ?

—Oui, le 17. Je compte sur vous pour tout préparer. Attention, Aurélie, vous êtes la seule à être au courant de ce projet de vente. Je préviendrai le personnel plus tard, si ça se concrétise.

—Bien, Monsieur.

Une fois son patron sorti de son bureau, elle se leva pour refermer la porte. Elle y resta appuyée, le visage dans les mains. Sa respiration était courte et son cœur battait à toute allure dans ses oreilles. Elle était bouleversée, terrifiée, transie de froid. Elle n’avait jamais pensé que Jean-François pourrait vouloir vendre. Maintenant, les acheteurs allaient analyser à fond la comptabilité de l’entreprise. Ils allaient découvrir les malversations dont elle était victime depuis des années. Ils n’achèteraient surement pas la boîte, mais ils ne manqueraient pas de mettre au courant ses propriétaires. Les Combes la renverraient. Ils porteraient plainte contre elle. Ses comptes seraient vidés pour rembourser l’entreprise. Elle ferait de la prison… Il fallait absolument qu’elle mette son argent à l’abri, il fallait absolument qu’elle s’enfuie. Elle tenait à peine sur ses jambes, elle sentait la sueur ruisseler sur son front et sous ses aisselles. Au bout d’une longue minute, elle se calma un peu et son cœur ralentit. Réfléchir, réfléchir, il fallait absolument qu’elle réfléchisse. Mais ici, c’était impossible. Elle se donna encore un peu de temps pour refaire son maquillage puis elle prit son sac et son téléphone et elle sortit des bureaux. En passant devant Laurine, la standardiste, elle lui annonça qu’il y avait un besoin urgent de cartouches d’imprimantes.

—Je fais un saut à Saint-Y et je reviens, j’en ai pour vingt minutes.

En sortant du parking, elle prit la route de Nexon puis, à quelques kilomètres, elle tourna dans le premier chemin de terre qui s’enfonçait dans la forêt de Saint-Hilaire. Une fois hors de vue de la départementale, elle stoppa sa voiture et se mit à marcher à grand pas. L’exercice physique acheva de lui restituer sa capacité de raisonnement. La fuite, c’était la mise au grand jour immédiate de son système de détournement. Des avis de recherche seraient lancés. Si son compte belge avait des chances de rester ignoré assez longtemps pour qu’elle puisse transférer l’argent ailleurs, sa voiture serait aussitôt signalée. Recherchée, elle ne tiendrait pas un mois, à moins de fuir très vite en Amérique du Sud ou en Asie. Mais son pécule était encore bien loin de permettre un nouveau départ dans des pays aussi lointains. Elle pourrait aussi donner sa démission en prenant pour prétexte le changement de Direction : “…trop attachée à la famille Combes, elle ne supportait pas l’idée de travailler pour des étrangers…”. Mais cette solution ne ferait que retarder de quelques semaines la découverte inéluctable du pot aux roses et la fuite qui devrait s’en suivre.

Le chemin qu’elle suivait se terminait en cul de sac face à un étang. Un ponton vermoulu et une barque métallique retournée lui firent penser bêtement que ce serait un bon endroit pour venir faire un piquenique. C’était bien le moment de penser à un piquenique… La seule solution viable était d’empêcher que ses détournements soient découverts, et pour cela, vérifier tous les documents, tous les dossiers qu’elle avait falsifiés, au besoin en créer d’autres, sécuriser la fraude de tous les côtés, couper tous les fils qui pourraient permettre de remonter jusqu’à elle. Elle avait moins d’une semaine pour faire tout ça. C’était peut-être faisable. Elle resterait au bureau tard le soir. Elle prétexterait un surcroit de travail dû aux nouvelles normes comptables : “c’est incroyable, Monsieur, ça change tout le temps. Il va falloir que je reprenne toute la compta de l’année dernière, sinon le bilan ne sera pas conforme”. Une fois les bureaux déserts, elle pourrait sortir tous les dossiers et faire tourner la machine à faire des faux, la photocopieuse. Sa décision prise, elle retourna à sa voiture et repris le chemin de l’usine. Quand elle passa devant Laurine sans les cartouches d’imprimantes, elle ne lui adressa pas la parole.  Elle n’allait quand même pas se justifier auprès de la standardiste.

Elle se mit au travail dès le lendemain soir. Ce fût plus facile qu’elle ne s’y attendait. Le plus fastidieux fut de rendre présentable le dossier des notes de frais car elle s’aperçut que, pendant les premières années, elle avait été parfois un peu négligente avec les justificatifs. Il faut dire qu’à cette époque, elle débutait dans la falsification et certains des documents qu’elle avait fabriqués pouvaient se remarquer par leur répétitivité. C’est ainsi que, selon la comptabilité, Gérard Cottard, chef d’équipe, avait acheté un bidon de cinq litres de dégrippant sept fois au cours de l’année 2013. Ça faisait quand même beaucoup. De la même manière, Abadil, le magasinier, s’était fait rembourser de telles quantités de ficelle, prétendument achetées chez Monsieur Bricolage, qu’elles auraient suffi à emballer la production de toute une année. Ces fausses factures ne représentaient que de petites sommes, mais elles risquaient d’attirer l’attention. Elle remplaça une bonne partie de l’huile dégrippante et de la ficelle d’emballage par quelques produits d’entretien pour les bureaux et quelques menues réparations sur les camions de l’entreprise. Par acquit de conscience et pour vérifier le contrat résilié Bris de Machine qui portait sur le vieux four à fuel, elle consulta deux véritables compagnies d’assurance sur Internet. Elle s’aperçut que le montant de la prime qu’elle avait elle-même fixé était ridiculement faible par rapport à ce qu’aurait demandé un assureur avec pignon sur rue. Il ne pouvait être question de changer le montant de la prime qu’elle s’était versée à elle-même pendant des années. Elle choisit alors de modifier radicalement les conditions de garanties et en particulier la franchise. Cela lui demanda un travail considérable de recherche et de rédaction, travail qu’elle exécuta avec amertume en pensant à tout l’argent qu’elle aurait pu détourner en plus sur ce seul contrat  si seulement elle s’était mieux renseignée dès le début. Mais ça aussi, c’était du passé.

Au bout d’une trentaine d’heures de travail réparties sur une semaine, elle considéra qu’elle en avait terminé : ses dossiers étaient désormais inattaquables. D’ailleurs, ils passèrent l’audit préalable d’achat avec succès. Pourtant, Aurélie n’était pas dupe. Tout ce qu’elle avait fait pour dissimuler ses détournements, ce n’était que reculer pour mieux sauter. Et sauter, c’était bien le terme : un de ces jours, Olivier voudrait rencontrer les fournisseurs et, à chacune de ces rencontres, Aurélie risquerait bel et bien de sauter et de tout perdre.

FIN PROVISOIRE (?) D’UN COUPLE INACHEVÉ

 

1 réflexion sur « Un couple inachevé (18) »

  1. Provisoire provisoire, oui mais de combien de temps? Je me méfie des poses qui s’imposent au moment critique.
    En attendant, j’ai bien relevé le travail d’expert en escroqueries. C’est un métier!

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