Un couple inachevé (13)

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Les affaires ne marchaient pas trop mal et son père lui laissait de plus en plus la main sur toute la partie commerciale. D’Audi Q4 en BMW Série 5, de club de tennis en club de golf, de vacances à Oléron en longs week-ends à Méribel, de déjeuners d’affaire à Clermont-Ferrand en voyages de prospection en Provence, Jean-François aimait sa vie. Il aimait sa vie, sa femme, ses enfants, sa maison, son métier, son père, sa voiture, son chien. Bref, il s’aimait bien. Il avait trente-sept ans et il était heureux.

13 – La mort du père

Il le fut encore quelques années jusqu’à ce jour de novembre 2014 où un conducteur de camion-citerne espagnol s’endormit au volant l’espace de quatre secondes sur l’autoroute A20 entre Razès et Bessines-sur-Gartempe. Quand la roue avant gauche du semi-remorque heurta la glissière de sécurité, l’avant du camion fut renvoyé brutalement sur la droite, tandis que la remorque se désolidarisait du tracteur pour bondir par-dessus la barrière métallique et venir se coucher sur la chaussée opposée.  Deux voitures vinrent percuter la citerne qui prit feu immédiatement. L’autoroute fut bloquée pendant six heures.  L’accident fit quatre morts et un blessé léger. Parmi les quatre morts, Bernard Combes qui rentrait de Paris au volant de sa vieille Renault Vel Satis, l’autostoppeuse qu’il avait prise en stop dans une station-service du côté de Tours, et les deux passagers d’une Volvo V60 immatriculée en Hollande. Le conducteur du camion eu deux côtes cassées, une grosse bosse sur le front et vingt-huit jours d’arrêt de travail.

Assommé par la nouvelle de la mort brutale de son père, pendant les trois jours qui s’écoulèrent entre l’accident et les funérailles, Jean-François ne ressentit rien, ni chagrin, ni douleur, ni peine, rien. Il était dans un état second, ne pensant à rien d’autre que réconforter sa mère, prévenir la famille et les amis, envoyer les faire-part, organiser la cérémonie.

Elle eut lieu le vendredi qui suivit l’accident : dix-heures à la Collégiale de Saint-Yrieix, onze heures trente au cimetière et à partir de douze heures trente à l’usine pour la réception funéraire. Elle se tint dans l’atelier de finition, à l’endroit même où, treize ans plus tôt, Bernard Combes avait intronisé son fils dans l’entreprise.

Le chagrin et les obligations d’un fils aimant qui vient de perdre son père avaient épuisé Jean-François. Vers six heures du soir, tout était fini, les invités étaient repartis et on avait refermé les portes de l’atelier sur les longues tables de travail encore recouvertes des nappes blanches et des restes du buffet. Abadil avait assuré son nouveau patron qu’il se chargerait de tout remettre en ordre avant le premier poste de travail de lundi matin. Jean-François monta dans sa voiture et parcourut les quatre kilomètres qui le séparaient de sa maison. Il y retrouva sa mère et sa femme Christine qui étaient rentrées plus tôt avec les enfants. Les deux femmes discutaient calmement dans le salon, à côté des enfants qui regardaient la télévision. Ça y était, c’était entré dans les têtes, accepté, Bernard Combes était mort, et il allait falloir vivre sans lui. Jean-François leur fit un signe de la main accompagné d’un pauvre sourire et monta se coucher directement.  Il ne voulait pas parler de l’avenir avec eux, pas encore. Il n’était pas sept heures et demi qu’il s’endormit d’un sommeil sans rêve.

Vers minuit, il se réveilla en sursaut. Il avait trop chaud, mais il frissonnait.  Il se dit qu’il avait dû attraper froid quelque part, tout à l’heure dans l’atelier probablement. Il faudrait qu’il se soigne énergiquement tout de suite, car il devait partir dès Dimanche après-midi pour une tournée commerciale dans tout l’Ouest. C’est important, le marché de l’Ouest. Il ne s’agissait pas d’être malade. Il se leva avec précaution pour ne pas réveiller sa femme qui dormait à côté de lui et se dirigea vers la salle de bain. C’est seulement à ce moment que tout lui sauta à la figure : son père était mort, le PDG de Combes & Fils était mort, l’homme qui dirigeait la société depuis plus de trente ans était mort. Et c’est lui, Jean-François qui allait devoir le remplacer. C’est lui qui devrait prendre les décisions, dire qui on embauche, qui on licencie, à qui on offre une promotion, sur quelle revendication on accepte de négocier, quelle machine on achète, quel nouveau produit on met au point, quelle ligne on abandonne… Ce serait à lui de négocier avec les banques, avec les fournisseurs, les clients, le fisc… Il fallait annuler cette tournée en Bretagne ; il se leva.

Un grand froid le saisit au creux du ventre et ses genoux faiblirent. Il réussit à ouvrir sans bruit et refermer sur lui la porte de la salle de bain. Dans l’obscurité, en prenant appui sur le bord de la baignoire et sur le lavabo, il réussit à atteindre le siège des toilettes sur lequel il se laissa tomber. Son souffle était court, il sentait la transpiration lui couler sur les tempes, dans les yeux, le long du nez, sur les joues, entre les omoplates. En trois secondes, il fut trempé de sueur. Il se mit à frissonner et un bourdonnement sourd naquit dans ses oreilles. Il se renversa en arrière jusqu’à toucher des épaules le mur glacial et tenta de respirer à fond, mais son souffle se bloqua. Incapable d’expirer, il s’évanouit.

A SUIVRE

 

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