Sacrée soirée (10)


10

Françoise vient de finir le service du foie gras. On a à peine le temps de l’entamer, et voilà que, depuis son bout de table, Renée relance le sujet de l’épidémie.

— Maintenant que nous sommes tous là, ne me dites pas que personne ici n’a écouté ce pauvre Président, quand même. Kris, vous l’avez écouté, vous ?

— Oui, bien sûr, mais le début seulement, lui répond Kris de l’autre extrémité de la table. Mon taxi m’attendait en bas.

— Alors ? C’est grave ? demande Anne, inquiète.

— Eh bien, à mon avis, ils ne savent pas trop à quoi s’en tenir encore, mais ce qui est sûr, c’est qu’en Chine, en Corée, à Singapour, ils ont pris des mesures drastiques. En Italie, ça commence à exploser, en Espagne aussi. Pour la France, ce n’est pas encore bien clair. J’ai l’impression qu’avec ce discours un peu flou, on a voulu nous préparer à des choses graves, des mesures lourdes. Ça m’a l’air tout à fait sérieux.

— Vraiment ? intervient Charles qui est placé à côté d’elle. Pourtant un ami bien informé me disait récemment, je le cite, que c’était juste une petite grippette, qu’on faisait encore tout un foin pour pas grand-chose et que dans quelques jours, on n’en parlerait plus.

— Eh bien, vous direz à votre ami qu’il est un imbécile. Les Chinois n’ont pas confiné soixante millions de personnes juste pour leur faire prendre des vacances.

— Vous entendez, Gérald ? demande innocemment cette ordure de Charles en se penchant vers moi. Votre voisine pense que vous êtes un imbécile. Qu’est-ce que vous en dites ?

—Ah ? C’est vous, l’ami bien informé ? dit la grosse.

Pas gênée pour deux sous, elle me regarde d’un air de défi. Les autres, fourchette en l’air, attendent que je réagisse à l’insulte. Mais j’ai l’habitude de ce genre de situation et, olympien, je dis calmement :

— Chère Madame, tout d’abord, vous pensez ce que vous voulez, mais rien ne m’empêchera de croire que vous dites cela parce que vous êtes chinoise, ou d’origine. Ensuite…

Mais elle m’interrompt :

— Je suis née à Argenteuil, Monsieur, d’une mère bordelaise et d’un père polonais. Il s’appelait Wudarski. D’où le nom de scène que j’ai choisi : Wu. Dans mon métier, les noms d’extrême orient se portent mieux. C’est ce qui a dû vous tromper. C’est excusable. Mais à part ça, je n’ai rien de chinois.

— Peu importe, dis-je, balayant cet argument. De toute façon, on sait bien que chaque année à la même époque, il y a une nouvelle grippe qui arrive. Elle fait quelques milliers de morts, pour la plupart des vieux, et tout rentre dans l’ordre au printemps. En fait, si on fait tout ce tintouin, c’est pour faire oublier la crise. On n’est quand même qu’à deux semaines des élections. C’est élémentaire. Il suffit de réfléchir un peu pour s’en apercevoir.

Et vlan ! Réfléchis un peu, ma cocotte ! Toute la table s’est maintenant tournée vers elle pour assister à sa déconfiture. Mais la grosse vache ne s’avoue pas vaincue.

—Dites-moi, est-ce que vous connaissez la Chine ? me demande-t-elle.

Attention ! Question piège ! Je réfléchis à toute allure, puis je réponds prudemment, mi-figue, mi-raisin :

— Un peu…

Ma réponse est destinée à laisser planer le doute : si je connais bien la Chine, mon « un peu » est un euphémisme mondain, si je ne la connais qu’un tout petit peu, ma réponse est honnête ! Subtil, non ?

— Un peu ? Vous êtes allé là-bas ?

— Non, mais j’ai un ami qui y est allé l’année dernière. Et puis j’ai lu Peyrefitte, quand même !

— Ah oui ! « Quand la Chine s’éveillera ». Soyons sérieux, cher Monsieur ! Peyrefitte, c’était il y a cinquante ans ! La Chine n’a plus grand chose à voir avec ce qu’elle était à cette époque. Écoutez, je connais pas mal la Chine et surtout les Chinois. Je vais là-bas quatre fois par an, j’ai des contacts avec des artistes, des industriels, des ministres. J’ai même rencontré la femme de Xi-jin-Ping, et je peux vous dire que s’ils ont pris la décision d’arrêter un bon tiers du pays, ce n’est pas juste par précaution. Ce qui se passe là-bas doit être grave. Le problème, c’est qu’ils ne l’avoueront pas tout de suite, et même probablement jamais.

Elle est bientôt finie, sa petite conférence ? Non mais, sans blague, je ne vais pas me laisser impressionner par une modiste ! Je vais la pulvériser.

— N’empêche que ça arrange bien le gouvernement…, dis-je d’un air entendu.

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