Le Cujas (68)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Deuxième partie

(…)Dashiell a regardé la voiture se dégager du trottoir, tourner à gauche le long des murs de la Sorbonne et descendre lentement en direction de la Seine. Quand elle a disparu dans la rue des Écoles, il est rentré dans ma chambre et il s’est allongé tout habillé sur le lit, crispé, les bras le long du corps, les yeux écarquillés, fixés sur le filament orangé de la lampe qui pendait du plafond. Au bout de quelques instants, sa respiration a commencé à se calmer et son dos à se détendre. Épuisé, il a fini par s’endormir. Et tout de suite, les phares sont revenus.

*

Le lieutenant Dashiell Stiller, 101e Division aéroportée, 501e Régiment d’infanterie parachutée, 2e bataillon, Compagnie E, a passé sa jambe droite à l’extérieur de la Jeep. Du pied, il appuie fortement sur l’aile droite. Sa main gauche est crispée sur le montant du pare-brise. Il ne quitte pas des yeux la piste qui se déroule devant lui, dont une épaisse couche de neige fondue recouvre les cailloux et les ornières. C’est Königsberg qui conduit. Allan Königsberg a dix-neuf ans. Il vient d’arriver à la Compagnie E et Stiller ne sait encore rien de lui sinon qu’il est du Bronx, qu’il aurait bien voulu qu’on l’appelle Al mais que les anciens semblent avoir décidé de l’appeler Coney.  Coney n’aime pas ça, mais qu’est-ce qu’il y peut ? Il n’est qu’un bleu. A l’arrière, il y a le sergent Yanichewski. On l’appelle Yani ou Sergent. Il est avec Stiller depuis l’Angleterre. Avant d’être nommé sergent à Arnhem, Yanichewski était caporal. Pour ce soir, il a repris ses anciennes fonctions de mitrailleur. A cause des cahots, il se tient difficilement debout, agrippé aux poignées de la mitrailleuse plantée dans le plancher entre les deux sièges avant. A côté de lui, assis sur la petite banquette arrière, il y a son copain, Paul Crocetti, dit Cross. Ils se connaissent depuis deux ans, depuis le camp de Toccoa. Cross est un bon soldat mais il refuse la discipline et les responsabilités. Alors, Yani est monté en grade, et lui, non. Mais ils sont toujours inséparables. C’est pourquoi le lieutenant les a désignés tous les deux pour faire partie de ce commando de reconnaissance.

A une vingtaine de mètres en arrière, deux Sherman M4 suivent la Jeep. Le grondement régulier de leur gros diesel et le cliquetis de leurs chenilles à peine amorti par la neige fondue emplissent le silence de la forêt. Encore cinquante mètres en arrière, un GMC fait rugir son moteur et lutte de ses trois essieux pour ne pas se laisser distancer. À bord, dix hommes de troupe et un sergent complètent le commando.

Depuis Obersalzberg, la piste sinue à travers une forêt de sapins. La montée n’est pas encore très raide, mais le chemin est à peine assez large pour le passage des chars ; à droite, c’est la montagne et à gauche, le ravin ; alors, prudente, la petite colonne avance lentement.

Ce n’est que le crépuscule et, en ce début du mois de mai, après la journée magnifique qui vient de régner sur la vallée de la Salzach, le vrai froid n’est pas encore tombé. Stiller pense que cette mission devrait être tranquille. La nouvelle du suicide d’Hitler est tombée avant-hier et la fin de la guerre n’est certainement plus qu’une affaire de jours… la guerre avec l’Allemagne en tout cas, parce que, pour ce qui est du Japon, c’est une autre histoire. Mais Stiller préfère chasser cette pensée. Il se concentre sur le chemin. Il se sent bien, reposé, confiant, presque invincible. Tout à l’heure, le Major Winters lui a demandé de constituer un commando pour aller prendre possession du Kehlstein. Il a précisé :

 — Je sais bien que la nuit va tomber, Stiller, mais il faut absolument prendre possession du Nid d’Aigle avant ces fichus Français de Leclerc. Ces mangeurs de grenouilles nous ont déjà battus d’une courte tête hier au Berghof. Il faut qu’on arrive au Kehlstein avant eux. Vous partez maintenant et vous vous débrouillez pour me planter le drapeau là-haut avant tout le monde !

Le chemin débouche sur une large clairière et Stiller arrête la colonne et saute à terre. C’est l’heure où le soleil disparaît derrière les plus hautes crêtes, l’heure où le ciel reste encore un temps d’un bleu lumineux comme en plein jour tandis que du fond des vallées monte la pénombre. Dans un quart d’heure, il fera nuit. Avec l’altitude, l’état de la piste a changé : la neige fondue a durci et s’est changée en glace.

Stiller donne l’ordre d’allumer les phares et de serrer les distances. On repart.

Dans la lueur blanche projetée par la Jeep, il observe attentivement le chemin. Il y a beaucoup de traces dans la neige… apparemment rien que des véhicules légers… impossible de savoir si ces traces sont anciennes ou récentes, il n’a pas neigé sur la région depuis plus de deux semaines… impossible même de savoir si elles ont été laissées par des voitures montantes ou descendantes. Avec la mort du führer, les rats ont dû quitter le navire… les gardes SS ont dû se jeter sur tout ce qui roulait pour ne pas être pris sur place… il n’y a probablement plus personne là-haut…

La pente devient plus forte et, sur les côtés du chemin la neige est de plus en plus épaisse.

Une heure plus tôt, au moment où le commando quittait Obersalzberg, Winters s’était approché de Stiller et lui avait dit à voix basse afin que Coney n’entende pas :

— Faites gaffe là-haut, mon vieux… possible qu’il n’y ait plus personne, mais … raison de plus pour être prudent. Ils ont pu piéger l’ascenseur ou le bâtiment… alors faites gaffe, hein !

À voix plus forte, il avait ajouté en tapant du plat de la main sur le capot de la Jeep :

— Et si vous rencontrez Goering, invitez-le à venir prendre le thé avec moi.

« Winters a raison, pense Stiller. Les Allemands peuvent très bien avoir piégé le Nid d’Aigle, mais ils peuvent aussi avoir miné la piste derrière eux… dissimuler quelques mines sous la neige… pas très compliqué. »

Il ordonne au chauffeur de ralentir encore et de bien caler ses roues dans les deux ornières les plus profondes. « Elles sont complètement prises en glace, ce n’est pas la meilleure méthode pour éviter le patinage, mais comme ça, il y a moins de chance de sauter sur une mine. Les planquer sous la glace aurait demandé pas mal de travail et les SS n’avaient surement pas le gout à trainer dans le secteur »

La nuit est tombée et l’obscurité est presque totale. On distingue seulement la noire silhouette des plus hautes montagnes qui se détache sur un ciel presque aussi noir et parsemé d’étoiles.  La forêt a disparu. La piste vient de passer une crête et le vent s’est aussitôt levé. Le froid est intense. La Jeep aborde un premier virage en épingle à cheveux. Stiller a appris la carte par cœur. « On doit être au pied de la série de lacets. Au bout, on devrait tomber sur la plateforme. On sera à moins de cent cinquante mètres en dessous du Kehlstein. On n’aura pas de mal à trouver l’entrée du tunnel qui mène à l’ascenseur, mais pas question de le prendre ; il pourrait être piégé. Bon sang, j’espère que la piste est praticable jusqu’en haut… sinon, il faudra faire la fin à pied, dans la neige, et de nuit ! »

Au fur et à mesure de la montée, la pente devient plus en plus forte et les virages de plus en plus serrés. Stiller pense que les chars pourront les négocier en jouant avec les freins de chenilles, mais il s’inquiète pour le GMC. Par radio, il lui ordonne au sergent qui est à bord du camion de s’arrêter entre le troisième et le quatrième.

— Que les hommes montent à pied jusqu’à la plateforme.  On vous attendra 45 minutes. Après ça, on continuera sans vous. Et surtout, marchez dans les traces des chars.

Il entend déjà les soldats de râler, mais il préfère ça à risquer de perdre onze bonshommes dans le ravin.

Tout en parlant dans le Talkie-Walkie, Stiller lève les yeux machinalement. Une lueur vient de balayer la nuit au-dessus de lui. « Des phares ! Il y a un engin qui vient de prendre une épingle au-dessus de nous ! »

Il touche l’épaule de Coney et lui fait signe de couper tout, moteur et phares. Ils sont maintenant arrêtés à une cinquantaine de mètres sous le prochain virage…

— Ça bouge, dit-il à Yanichewski. Il y encore des SS là-haut qui veulent ficher le camp.

Par radio, il ordonne aux chars de couper leur diesel et d’éteindre leurs lumières. Stiller écoute. Le bruit d’un moteur emballé enfle et diminue pour disparaitre et réapparaitre à nouveau. « C’est un véhicule léger, probablement un kübelwagen, un baquet… à peine plus gros qu’une Jeep. » La nuit est à nouveau balayée par un pinceau lumineux. « Le kübelwagen vient de prendre une nouvelle épingle. » Le flanc rocheux du virage qui est devant la Jeep s’éclaire. Les Allemands sont là, dans la dernière ligne droite avant l’épingle où les attend le commando. Stiller a saisi le pistolet-mitrailleur qui est accroché au flanc de la Jeep et il a sauté sur la piste pour être plus libre de ses mouvements. Il entend Yanichewski qui arme la BMG.

— C’est moi qui donne l’ordre de tirer, Sergent ! lui dit-il d’une voix tendue, puis il saisit la radio et ordonne : les chars, vous mettez pleins phares dès qu’ils débouchent du virage !

Le bruit du moteur enfle, la tache de lumière qui éclaire la paroi du virage tremble et grossit.

Et d’un coup, les phares quittent le flanc du virage, balayent le vide et viennent les éclairer en plein, la Jeep, ses occupants et le char qui est immédiatement derrière. Stiller est ébloui. Tout ce qu’il voit, ces sont ces phares qui dévalent vers lui. Tout ce qu’il entend, c’est ce moteur qui hurle. Au moment où Coney et le conducteur du premier char allument leur phares, Stiller tire une courte rafale. C’est le signal pour Yani qui tire à son tour. Le véhicule fou fait une embardée sur sa gauche et saute dans le vide. Pendant une seconde, on n’entend rien d’autre que l’écho des coups de feu et le rugissement du moteur emballé, et puis un choc, un horrible froissement de tôle, un grincement, encore un choc. Pendant ce temps, plusieurs fois les phares ont éclairé le ciel. Les hommes se sont précipités au bord de la piste pour regarder la chute. Mais il n’y a plus rien à voir, les phares se sont éteints. Le silence est retombé sur la montagne. Les soldats continuent à scruter en vain le précipice.

C’est Cross qui parle le premier :

— Ben, mon salaud ! Il a fait un joli saut, le nazi !

Coney ne dit rien.

Stiller a descendu la pente sur quelques mètres jusqu’au bord du ravin. Il contemple le vide silencieusement. Yanichewski le rejoint. Ils regardent ensemble vers le bas et puis Yani prononce d’une voix blanche :

— Dash… je crois que c’était une Jeep…

A SUIVRE

Bientôt publié

Demain, 07:47 Confinement
Demain, 16:47 Rendez-vous à cinq heures à la Belle époque
13 Juin, 07:47 Le Cujas (69)
14 Juin, 07:47 Art in progress
14 Juin, 16:47 Rendez-vous à cinq heures à Montluçon

2 réflexions sur « Le Cujas (68) »

  1. J’en ai marre de ce connard d’iPad qui corrige mon orthographe, voire censure mes propos, derrière mon dos. Quand j’écris quant à, scrogneugneu, qu’il n’écrive pas qu’en à.

  2. Je suis heureux de constater qu’une héroïne supplémentaire est ajoutée à la liste des intervenants dans Le Cujas: la JEEP! J’espère qu’il s’agit bien d’une authentique Jeep Willys MB, de préférence à la Ford GPW, identique à quelque détails près mais moins légendaire qu’en à sa conception en ce qui me concerne. Il y a débat qu’en à l’origine du nom Jeep. Pour certains il s’agit de la prononciation de GP pour General Purpose (véhicule). Pour d’autres, ce serait pour Just Enough Essential Parts. N’est-ce pas comme la nécessité pour un bon roman d’avoir juste assez de héros essentiels à l’histoire?

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