Archives de catégorie : Citations & Morceaux choisis

Le zeugma

Morceau choisi

Zeugma
n.m. (mot grec signifiant réunion). Procédé tordu qui consiste à rattacher grammaticalement deux ou plusieurs noms à un adjectif ou à un verbe qui, logiquement, ne se rapporte qu’à l’un des noms. Suis-je clair ? Non ? Bon.

Exemple de zeugma : « En achevant ces mots, Damoclès tira de sa poitrine un soupir et de sa redingote une enveloppe jaune et salie » (André Gide). C’était un zeugma.

En voici un autre : « Prenant son courage à deux mains et sa Winchester dans l’autre, John Kennedy se tira une balle dans la bouche » (Richard Nixon, J’ai tout vu, j’y étais).

Plus périlleux, le double zeugma : « Après avoir sauté sa belle-sœur et le repas du midi, le Petit Prince reprit enfin ses esprits et une banane » (Saint-Exupéry, Ca creuse).

Tel est le zeugma. Il était bon, ami lecteur, que tu le susses. Oh, certes, on eut très bien vivre sans connaitre la signification du zeugma. Une récente statistique nous apprend que plus de quatre-vingt-quinze pour cent des mineurs lorrains ignorent totalement ce qu’est un zeugma ! Est-ce que cela les empêche d’aller au charbon en sifflotant gaiement la Marche turque ? Mais introduisez maintenant l’un de ces mêmes mineurs dans un salon mondain, et branchez la conversation sur le zeugma : qui a l’air con ? C’est le merle des corons, avec ses gros doigts noirs sur la flute à champagne. Il ne lui restera plus qu’à filer en tâchant de reprendre sa dignité et sa pioche dans le porte-parapluie, et de réintégrer son HLM horizontale en sifflant tristement le final de l’Œdipus rex de Stravinski.

Pierre Desproges – Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des bien nantis – France Loisirs

Mécénat ou générosité ?

À moins de prouver que l’artiste se trouvait préalablement dans la misère totale, et que l’acheteur n’avait nullement envie de ce qu’il a commandé et s’est empressé de le détruire, ce qui est rarement le cas, évoquer la générosité à propos d’une opération commerciale parce qu’elle porte sur une œuvre d’art révèle un mépris profond pour l’art. Lorsque j’achète des sardines à huile chez l’épicier ou un poêle à pétrole chez le marchand de couleurs, ils seraient fort vexés l’un et l’autre si je leur disais que je me considère comme leur mécène. Pourquoi donc est-ce toujours avec le sentiment protecteur de faire la charité qu’on achète une gouache à un peintre peu connu, dans le ferme espoir, chacun ayant une confiance inébranlable en son propre goût, que sa cote va monter ?

Jean François Revel – Sur Proust (Julliard, 1960)

Liberté, égalité, fraternité… Oui, mais dans quel ordre ?

Morceau choisi

Le devoir d’arracher les misérables à la misère et le devoir de répartir également les biens ne sont pas du même ordre : le premier est un devoir d’urgence ; le deuxième est un devoir de convenance ; non seulement les trois termes de la devise républicaine, liberté, égalité, fraternité, ne sont pas sur le même plan, mais les deux derniers eux-mêmes, qui sont plus rapprochés entre eux qu’ils ne sont tous deux proches du premier, présentent plusieurs différences notables ; par la fraternité, nous sommes tenus d’arracher à la misère nos frères les hommes ; c’est un devoir préalable ; au contraire, le devoir d’égalité est un devoir beaucoup moins pressant ; autant il est passionnant, inquiétant, de savoir s’il y a encore des hommes dans la misère, autant il m’est égal de savoir si, hors de la misère, les hommes ont des morceaux plus ou moins grands de fortune. Je ne puis parvenir à me passionner de la question célèbre de savoir à qui reviendra, dans la cité future, les bouteilles de champagne, les chevaux rares, les châteaux de la Loire.

Charles Péguy, De Jean Coste, 1902

Corriger Chandler ?

Morceau choisi
Raymond Chandler (1888-1959) est, avec Jim Thompson (1906-1977), l’auteur de romans noirs que je préfère. Ces deux auteurs ont des styles bien différents mais tous les deux tout à fait admirables. Celui du père spirituel de Philip Marlowe était caractérisé par sa précision, son ironie, sa psychologie, mais aussi par sa nonchalance et sa désinvolture. Le correcteur de la maison d’édition de Chandler était sans doute un peu trop pointilleux, car il avait attiré cette lettre sur la tête de son patron :

18 janvier 1948 , à Edward Weeks, The Atlantic Monthly
(…) Veuillez présenter mes devoirs au puriste qui lit vos épreuves et lui dire que j’écris une espèce de patois un peu comme la langue parlée par un maître d’hôtel suisse, et que lorsque je semble faire des fautes de grammaire, Nom de Dieu c’est exprès, et quand j’interromps le développement velouté de ma syntaxe plus ou moins élégante avec un mot ou deux de l’argot des bars, je fais ça les yeux grands ouverts, l’esprit tranquille mais sur le qui-vive. La méthode n’est peut-être pas parfaite, mais je n’ai pas mieux. Je trouve que votre correcteur est bien gentil de vouloir me remettre dans le droit chemin, mais je crois être capable de me diriger tout seul, à condition d’avoir les deux trottoirs et la chaussée à moi.
Raymond Chandler – Lettres – Christian Bourgois Editeur – 1970