Morceau choisi
(…) mais je buvais aussi un peu de tout, et dans ce tout il y avait beaucoup de bières, avec une prédilection pour la 1664.
J’aime la bière. C’est la déglingue de proximité. On commande sans réfléchir, comme on hèle un taxi. Une-pression-s’il-vous-plaît. On reprend la conversation. Une bière, ce n’est pas grand-chose. On garde un air dégagé, mais toute la tension est tendue vers le verre à venir. Le manque se fait sentir, cruel : pas une sensation sophistiquée, juste un trou au plus profond de l’être. Qui a bu, boira : c’est l’axiome implacable. La bière arrive. On ne renifle pas le verre, on ne fait pas cent grimaces. On ne la goûte pas. On la sèche sans façon. La bière n’est jamais décevante. On reçoit ce que l’on vient chercher : la fraîcheur, le goût de blé humide et l’alcool qui chauffe le carafon. Elle ne recèle pas de secret, elle est ce qu’elle donne à voir : le contenu doré et glacé, dans son contenant ergonomique et fuselé. On ne la fait pas tourner comme un maniaque, on ne commente pas, on saisit le verre parce qu’il fait bon sentir les minuscules cristaux de givre sur la paume. On n’en boit une deuxième, on est très légèrement engourdi, on se détend, on prend possession des lieux. Tout à coup les choses se précisent, les choses et les gens gagnent en relief. Les couleurs sont plus chaudes, pas beaucoup plus mais un peu. On veut se nouer. On parle aux gens qu’on ne connaît pas. Ou bien on reste seul, dans la torpeur agréable. (…)
Le Voyant d’Étampes (Abel Quentin)

Les Guermantes s’apprêtent à se rendre à une soirée lorsque leur ami Swann vient déposer chez eux un objet promis à Oriane, duchesse de Guermantes. Au cours d’une brève discussion, Swann annonce qu’il est gravement malade et que ses jours sont comptés. La gravité de cette nouvelle n’émeut pas le moins du monde le duc de Guermantes tout à la préparation de la folle soirée mondaine qui s’annonce. Ce qui le préoccupe est que sa femme porte des chaussures qu’il trouve mal assorties à sa robe rouge.