LES TROIS PREMIÈRES FOIS
Le diner s’était prolongé fort tard dans la nuit. D’abondantes volutes de fumées bleues et grises flottaient sous les poutres du plafond de l’auberge en enveloppant la roue de charrette qui, avec ses pauvres ampoules électriques, faisait office de lustre au-dessus de nos têtes. Depuis quelques instants, sans doute sous l’effet des mets et des vins que nous avions absorbés en quantité, nous étions tombés dans un silence méditatif qui contrastait avec la gaité et la vivacité des conversations que nous avions échangées jusque-là.
Franz Bauer, Bertram Fitzwarren et moi nous étions rencontrés pour la première fois quelques heures auparavant dans les bureaux de la Compagnie Maritime des Indes Orientales dont le Princesse des Mers devait appareiller dans la nuit pour Sidney via Singapour et Macassar.
Pour des raisons et des destinations différentes, chacun d’entre nous avait retenu une cabine sur le Princesse des Mers et nous avions lié connaissance en accomplissant les formalités d’embarquement. Compte tenu de la marée, le cargo ne pourrait quitter le port avant trois ou quatre Continuer la lecture de LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La nuit des Roggenfelder (1)
Géraud 

Dans la cuisine, il n’y a plus que moi, Renée qui hoche la tête au rythme de la musique militaire, Charles qui somnole dans un coin, agrippé à une bouteille de gin, Marcelle, les lèvres pincées, raide comme un passe-lacet, et André, qui regarde Renée, accablé.
C’est vrai que nous étions beaucoup invités à la chasse chez Fernand. J’étais même étonné qu’Anne accepte d’y aller aussi souvent, elle qui, avant, détestait la campagne. Fernand, lui, il aurait bien voulu que je vienne chaque semaine, mais c’était parce que je lui donnais des conseils sur le gibier, sur la façon de placer les chasseurs ou de conduire les battues. Il m’arrivait même de lui donner des trucs pour améliorer son tir. Il était content ! Il me le disait : « Gérald, vous et votre épouse êtes vraiment indispensables à un bon weekend de chasse ». Il m’était aussi très reconnaissant d’avoir embauché son neveu, le petit Rajchman, pour me seconder au cabinet. C’est comme ça que nous étions devenus de vrais amis, Fernand et moi. Bien sûr, déjà à l’époque, je trouvais Renée un peu snob, mais quand même, j’aimais bien aller diner chez eux de temps en temps. Il y avait une sorte de complicité virile entre Fernand et moi, un peu comme si nous avions gardé les vaches ensemble. Et puis les deux femmes s’entendaient vraiment bien, ça faisait plaisir à voir. Bref, une vraie amitié entre couples comme
Là, l’atmosphère est recueillie et un silence presque total règne parmi la petite foule des visiteurs. Au bout de quelques instants, on est troublé dans son recueillement et son admiration par une voix grave qui donne l’heure : « …sera exactement dix heures douze minutes et vingt secondes… dix heures douze minutes et quarante secondes… » Vous n’aviez pas entendu ça depuis