Archives de catégorie : Fiction

Le souffle

Marie-Claire                                                            

Etre une très vieille dame, presque cent ans, au fond de son fauteuil. Regarder longuement ses mains déformées, tâchées de brun. Tourner la tête et voir l’unique arbre de la cour perdre ses feuilles. Un automne de plus.

Avoir le corps rompu mais garder haut la tête. Oui, la garder bien claire malgré l’usure du temps. Y veiller, s’accrocher.

Pourquoi tous ces efforts, pourquoi tenir encore ? Pourquoi entretenir ce fil de plus en plus tenu auquel la vie reste attachée ?

Pour attendre la chaleur du thé du matin qu’une jeune fille souriante vous apporte enfin ? Pour son réconfort, pour cette habitude ?

Pour apercevoir le rayon de soleil, pour le chant de l’oiseau entendu ?

Pour entreprendre la toilette soigneuse et difficile en pensant au bien être qui s’en suit ? Pour le reste de coquetterie : le rouge à lèvre, le collier ?

Certainement pas pour aller déjeuner avec les autres, débris humains, et défendre sa place, son verre, sa triste nourriture.

Pourquoi rien n’a-t-il encore éteint la flamme vacillante ? Pourquoi vivre, persévérer ?

Peut-être grâce aux visites, espérer les visites, les bonnes paroles, se laisser consoler. S’émerveiller encore du sourire d’un enfant. Penser qu’on vous aime, qu’on n’est pas une charge…

Oser croire qu’on a encore le temps, une semaine, un mois… Que l’inconnu n’est pas pour tout de suite… qu’on le décidera ! Chasser la peur. Entretenir ce sentiment de puissance : savoir le décider, le vouloir très fort et voir tout s’arrêter. En être presque sûre.

Espérer qu’un simple souffle suffira à éteindre la petite flamme, juste un petit souffle.

Tout à l’heure

Mercredi 21 janvier – 5 : 45
Pom Pom Pom Pom  ! — Pom Pom Pom Pom !
Comme chaque matin de la semaine, sauf les samedis, dimanches et jours fériés, mon radioréveil à affichage digital joue les huit premières notes de la cinquième symphonie de Ludwig Van Beethoven (1770-1827). Comme chaque matin de la semaine, sauf les samedis, dimanches et jours fériés, je suis réveillé depuis quinze minutes, parce qu’on ne sait jamais, il peut y avoir une panne de courant, comme celle du 12 mars 1996, ou même une panne de réveil. Ca n’est jamais encore arrivé, mais on ne sait jamais. C’est pourquoi je me réveille toujours quinze minutes avant le premier Pom des huit premières notes de la cinquième symphonie.

Au huitième Pom, la radio s’allume, pré-réglée sur 105.5 MHz. C’est la fréquence de France Info. J’aime bien France Info. Vous pouvez y apprendre tout ce qui pourrait vous mettre en retard, les grèves, les embouteillages, les accidents. Ça vous permet de calculer votre marge. Et puis, il y a la météo. Avec la météo, on peut prévoir aussi comment s’habiller. Il n’y aurait rien de plus bête que de sortir sans parapluie avec un risque d’averse pour l’après-midi. Autrefois, le matin, j’écoutais FIP -105.1 MHz. Il y avait des informations, de la météo et de la belle musique, mais les demoiselles qui lisaient les nouvelles avaient toujours l’air de se moquer du monde, de plaisanter, si bien que je ne savais jamais vraiment à quoi m’en tenir. Alors je suis passé sur France Info. France Info, c’est du sérieux.

5 : 47
Je repousse les couvertures et j’enfile mes chaussons que j’ai précisément disposés bien devant mon lit la veille au soir. Je fais ça parce que ça me fait gagner un temps fou. Une fois, je les avais laissés dans les toilettes. J’avais dû Continuer la lecture de Tout à l’heure

La poursuite inexorable

J’ai sauté dans ma décapotable grand sport. Elle a démarré presque aussitôt. En moins d’une seconde, j’avais vérifié les cadrans : niveau de kérosène OK, altimètre OK, pression des pneus OK. J’ai jeté un coup d’œil sur les contacteurs : éjection, mitrailleuse, écran de fumée, tous étaient en position d’attente. La radio jouait très fort une sorte de valse ou de polka. Tout allait bien. J’allais réussir à échapper à Malevitch. Je me glissai dans la circulation, juste derrière une ambulance et je me détendis un peu en m’enfonçant dans mon siège. Encore une mission réussie…

Je levai la tête. Au-dessus de moi, légèrement sur l’arrière, un hélicoptère me survolait. Ses pales semblaient tourner en silence. Je pouvais voir le pilote qui se penchait au dehors par la portière ouverte et qui m’observait en ricanant. Malevitch, c’était Malevitch ! Son visage grimaçant était éclairé alternativement en rouge et en vert par les feux clignotants de l’appareil. Malevitch allait tirer, c’était certain et, à cette distance, il Continuer la lecture de La poursuite inexorable

Désirer l’infinitif

Marie-Claire

Avoir le cœur qui flanche, les larmes au bord des yeux. Sans trop savoir pourquoi, ne plus se passionner pour rien. Faire saigner ses chagrins comme un enfant égratigne un genou blessé.

Chercher refuge auprès du piano. Poser ses mains sur le clavier. Frapper une touche, puis deux, retrouver ses automatismes.

Traduire avec ses doigts les notes que l’on a gravées dans sa mémoire, les laisser pénétrer en soi, ressentir un bien être, une chaleur, la paix.

Ecouter la musique, d’abord tendre, s’enflammer. Y trouver l’écho de ses sentiments, communier avec elle, s’y noyer.

Interpréter enfin le calme revenu, se détendre.

Effleurer le clavier d’une dernière caresse et quitter le piano, consolé.

 

Prendre sur soi, être toujours sur le qui-vive. Offrir de soi une image si lisse que rien ne s’y accroche. Donner satisfaction… Et voir le temps passer.

Dans un sursaut, lâcher prise. Décider de prendre du recul.

Choisir un moyen simple, prendre un congé, partir à la campagne. Marcher, mais marcher attentivement… Prendre de la terre entre ses doigts, retrouver son odeur un peu âcre qu’on avait oubliée. Observer le frémissement des feuilles, l’envol des oiseaux, la lumière changeante. Se griser des parfums : herbe froissée, mousse humide, champignon écrasé.

Se fondre dans la nature, participer à cette fête. Eprouver de la joie, récupérer son corps, se sentir vivant.

Avancer, aller jusqu’à la fatigue. Et puis, se rendre à l’évidence, il va bien falloir rentrer. Mais on n’est plus le même, on a retrouvé le plaisir d’exister.

Incident de frontière (texte intégral)

Voici, enfin d’une seule traite, l’histoire d’un long weekend en Syrie.
Je la dédie à ceux de mes amis qui ont inspiré les personnages
.

CHAPITRE 1

Dimanche, 24 mai 1970

Sur la petite route qui serpente entre les collines, deux voitures blanches se suivent de près. Elles ont quitté Alep ce matin et se sont dirigées plein sud. Après un arrêt pour le déjeuner à Homs, elles ont quitté la route qui file vers Damas en obliquant vers le sud-ouest en direction de la mer et du Liban. Dans une heure environ, elles devraient parvenir à la frontière et, sauf imprévu, elles seront à Beyrouth un peu après dix heures, évitant ainsi d’être bloquées dans les énormes embouteillages qui règnent le dimanche soir aux abords de la capitale.

Il fait chaud en cette fin d’après-midi du mois de mai, et des coudes sortent par toutes les vitres ouvertes des portières.

C’est Jean-Pierre Ponti qui est au volant de la première voiture. Il est le chef d’une petite équipe chargée par la Banque Mondiale d’étudier la construction d’autoroutes côtières au Liban. C’est un grand gaillard, simple, calme et tranquille. Il aime Continuer la lecture de Incident de frontière (texte intégral)

Burn out

Maintenant, écoutez-moi bien, vous tous !

Ecoutez-moi bien, parce que je ne vais pas le dire deux fois !

J’en ai marre !

Oui, j’en ai marre.

Marre de vous, là, Françoise, vous à qui chaque matin je dis gentiment « Bonjour Françoise, comment ça va ce matin, vous pouvez me faire un café ? », et qui me répondez chaque matin en me racontant votre dernier malheur, votre derrière vexation, votre dernière ampoule au pied

J’en ai marre !

Marre de vous, oui vous, là, Robert, marre que vous veniez poser votre fesse droite sur mon bureau, marre que vous me demandiez ce que je pense de la façon de s’habiller de la nouvelle secrétaire de Grougnard, marre de vous entendre raconter comment vous avez sauté la documentaliste dans la salle de photocopie,

J’en ai marre !

Oui, j’en ai marre, marre de vous aussi, Patron, marre de vos discours sur la grande Continuer la lecture de Burn out

Incident de frontière – Chapitre 13

Résumé des chapitres précédents :
Mai 1970. En ce bref temps de paix au Proche-Orient, trois Français, Jean-Pierre, Françoise et Christian, deux Américains, Bill et John, trois Américaines, Tavia, Patricia et Anne et une Australienne, Jenelle, réunis dans deux petites voitures, viennent de passer un long weekend en Syrie. Il y a eu quelques incidents, quelques disputes, quelques déceptions amoureuses, mais tout est rentré dans l’ordre et la vie de ces étrangers a repris à Beyrouth. Voici la fin de l’histoire.

Chapitre 13

Jenelle ne partit pas le lendemain. Elle n’alla même jamais à Téhéran. Quinze jours plus tard, elle rentrait à Paris avec Christian. Ils ne vécurent ensemble que quelques mois. On proposa à Christian le poste d’économiste pour l’étude du Plan de Transport de Côte d’Ivoire. Il l’accepta. C’était une grosse mission qui commençait, importante pour son avenir professionnel. Mais l’Afrique Noire n’attirait pas du tout Jenelle. Elle refusa de l’accompagner.

Quelques jours avant le départ de Christian pour Abidjan, elle quitta Paris pour Berlin où elle retrouva un groupe de rock néerlandais en tournée. Elle fit une petite carrière de chanteuse. Victime d’un grave accident de la route en Ukraine, Continuer la lecture de Incident de frontière – Chapitre 13

Incident de frontière – Chapitre 12

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Chapitre 7     Chapitre 8      Chapitre 9      Chapitre 10   Chapitre 11

Mais vous avez aussi le résumé des chapitres précédents :
Mai 1970. En ce bref temps de paix au Proche-Orient, trois Français, Jean-Pierre, Françoise et Christian, deux Américains, Bill et John, trois Américaines, Tavia, Patricia et Anne et une Australienne, Jenelle, sont réunis dans deux petites voitures pour un long weekend en Syrie. Après avoir passé deux jours à Alep, alors qu’ils rentraient vers Beyrouth, ils ont été retenus à la frontière. En effet, Patricia et Anne, soupçonnées de faire de l’espionnage parce qu’elles photographiaient un bâtiment et une jeep militaires, sont restées enfermées dans le poste pendant plus d’une heure, tandis que leurs compagnons de voyage se rongeait d’inquiétude. Finalement, tout ce que voulait l’officier syrien, c’était discuter gentiment de New York avec deux américaines, jeunes et jolie. C’est tout.

Chapitre 12

Ils sont arrivés à Tripoli un peu après 8 heures. Jean-Pierre les a conduits directement devant Chez Temporel, un restaurant du bord de mer, un peu à l’écart du port. Il connaissait la patronne et il savait que là, Anne et Patricia pourraient trouver de l’assistance si elles en avaient besoin. Dans sa voiture, plus personne n’avait dit un mot depuis la fin de sa colère. Ce lourd silence avait laissé renaitre l’angoisse qui les étreignait tous quant au sort des deux prisonnières. Mais quand ils ont vu les sourires des quatre jeunes femmes qui sortaient de la voiture de Christian, ils ont compris qu’ils n’avaient rien compris.

Les réactions ont été diverses : Françoise a éclaté en sanglots sur l’épaule de son mari. Bill a explosé d’un énorme rire et s’est précipité sur Anne et Patricia pour les prendre dans ses bras et les entrainer dans un tourbillon désordonné. Tavia s’est jetée dans ceux de John en pleurant, comme si c’était elle qui avait vécu l’aventure. Jean-Pierre est resté immobile, appuyé contre sa voiture, Continuer la lecture de Incident de frontière – Chapitre 12

Incident de frontière – Chapitre 11

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Chapitre 7     Chapitre 8      Chapitre 9      Chapitre 10

Mais vous avez aussi le résumé des chapitres précédents :
Nous sommes à la fin du long weekend de nos neuf voyageurs. Voici quelle est la situation : Dimanche 24 mai 1970 en fin d’après midi. Les deux breaks Peugeot 207 ont été bloqués au poste frontière d’Addabousiyah, et deux de leurs occupantes, des jeunes femmes américaines, ont passé plus d’une heure prisonnières des soldats syriens. Elles viennent d’être libérées, mais dans la voiture de Jean-Pierre, on ne sait pas ce qui a bien pu arriver aux filles dans le poste militaire. On craint le pire. La tension a inévitablement éclaté en une engueulade de Bill par Jean-Pierre. Mais un petit retour en arrière va nous apprendre ce qui s’est réellement passé.

Chapitre 11

-Laissez-les ! Vous n’avez pas le droit, a crié Christian.

Patricia s’est retournée. Sans comprendre pourquoi, elle voit Christian s’effondrer au milieu de la route. Elle veut se dégager pour aller l’aider, mais elle est entraînée par les deux soldats qui la tiennent fermement par les bras, fortement serrés juste au-dessus du coude. Devant elle, Anne se retourne vers les voitures. Son regard éperdu affole Patricia qui commence à réaliser la situation.

-Ce n’est pas possible, se dit-elle. Ce qui arrive n’est pas possible. Bill, Christian, John, Jean-Pierre sont là. Ils vont faire quelque chose. Ils ne vont pas nous laisser emmener comme ça !

Les jambes de la jeune américaine faiblissent, elle a froid, elle trébuche, elle refuse de continuer à avancer vers cette casemate. Mais elle est trop faible, trop fatiguée, la lumière est trop éblouissante. Anne semble avoir disparu. Alors elle se résigne et se laisse entraîner sans résistance.

Quand elle arrive devant la porte ouverte du poste frontière, elle ne peut rien voir de l’intérieur de la pièce vers lequel les deux soldats la poussent doucement. Elle fait un pas dans l’obscurité Continuer la lecture de Incident de frontière – Chapitre 11

Incident de frontière – Chapitre 10

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Résumé des 9 chapitres précédents :
Nous sommes à la fin du long weekend de mai 1970 de nos neuf voyageurs. Voici quelle est la situation :
Les deux breaks Peugeot 207 ont été bloquées au poste frontière d’Addabousiyah, et deux de leurs occupantes, des jeunes femmes américaines, soupçonnées d’espionnage pour avoir photographié le poste frontière et une jeep de l’armée, ont passé plus d’une heure prisonnières des soldats syriens. Elles viennent d’être libérées, mais on ne sait pas ce qui a bien pu se passer dans le poste militaire. On craint le pire.

Chapitre 10

La nuit était tombée. Les occupants de la première voiture mouraient d’impatience de savoir ce qui s’était passé, car Anne et Patricia étaient montées précipitamment dans celle de Christian sans avoir le temps de rien expliquer. Tout en conduisant, Jean-Pierre pensait qu’il n’aurait pas été prudent de s’arrêter en rase campagne pour discuter de tout ça. Ce n’est pas que la campagne libanaise ne soit pas sure, mais avec ce qu’ils avaient appris par Radio Hamra, il valait mieux mettre quelques kilomètres de plus entre eux et la frontière syrienne. Ils avaient eu assez d’ennuis comme ça. Le mieux serait de s’arrêter dans un des cafés de bord de mer à Tripoli. Ils y seraient plus en sécurité. Il accéléra et tenta de se concentrer sur la conduite.

C’est Bill qui parla le premier. Il se pencha entre les deux sièges avant et toucha légèrement l’épaule du conducteur.

– Que pensez-vous qu’ils ont fait à elles ? dit-il en français.

Comme tous les autres, Jean-Pierre ne pensait qu’au pire, à ça, au viol, mais il n’était pas question de l’avouer.

– Sais pas, répondit Jean-Pierre, crispé.

– Elles n’avaient pas l’air mal en point, dit Françoise qui cherchait autant à se rassurer elle-même qu’à rassurer les autres.

– Avec ces sauvages, on ne sait jamais ! Mon dieu, quel pays ! Et il parait qu’en Arabie Saoudite, c’est Continuer la lecture de Incident de frontière – Chapitre 10