Archives de catégorie : Récit

La cheminée qui fume

C’est quand j’ai atteint l’âge de cinq ans que mes parents ont décidé de prendre une maison de campagne. « Pour le petit, disaient-ils. Ça lui fera du bien. »

Ce n’était que peu d’années après la fin de la guerre et les temps étaient encore difficiles. Il n’était pas question d’acheter. Je ne sais comment, mais mon père réussit à trouver une maison forestière en Normandie, une vraie, que l’Administration des Eaux et Forêts consentit à lui louer.
Elle était adossée à la grande forêt de Lyons et dominait la petite vallée du Fouille-Broc. En contre-bas, le village de Touffreville étalait sa trentaine de maisons de part et d’autre de la petite rivière.
Si les amis qui y venaient parfois déjeuner le dimanche trouvaient qu’elle avait beaucoup de charme, cette maison n’avait aucun confort : pas d’eau courante, pas de chauffage, et à peine l’électricité. Le linteau de pierre gravée au-dessus de la porte disait qu’elle avait été construite en 1824. Elle comportait une grande cuisine, un salon de taille moyenne et une seule chambre : nous n’étions que quatre dans la famille, mon père, ma mère, ma sœur, plus âgée que moi de huit années, et moi. Ca pouvait donc être considéré comme suffisant.
Plus tard, mon père fit aménager une chambre supplémentaire dans l’ancienne étable, que nous appelions à tort l’Ecurie, puis une autre dans ce qui avait dû être un cellier. Mais pendant plusieurs années, nous avons dormi tous dans la chambre unique.

Le salon était la pièce centrale de la maison. Il communiquait Continuer la lecture de La cheminée qui fume →

Une autre traversée de Paris

Le 15 mai dernier, j’avais diffusé ici un texte intitulé « Une traversée de Paris » . Je voulais ce texte extrêmement descriptif et précis, propre à déclencher chez le lecteur l’apparition d’images, sortes d’instantanés que l’on a tous vus un jour ou l’autre quand on habite en ville.

Quelqu’un m’a dit que cette avalanche d’épithètes lui donnait un peu mal au cœur, et qu’il aurait davantage apprécié un texte moins fourni qui aurait laissé davantage de place à l’imagination.

J’ai donc modifié le texte original de « Une traversée de Paris » en ne conservant que le minimum d’adjectifs. Cela a donné « Une autre traversée de Paris« .

Vous pourrez comparer les deux versions, car je reproduis à la suite le texte avec adjectifs.

Alors, vous préférez avec ou sans ?

Il est cinq heures.

Le jour se lève.

Au Bomby’s café de la Place d’Italie, un homme noir en bleu de travail est accoudé au comptoir devant une tasse de café. Son corps est entièrement relâché et sa silhouette forme une sorte de S. Son regard est ailleurs.

Un chien remonte en trottinant Continuer la lecture de Une autre traversée de Paris →

Chronique des années passées – 9

Chronique des années cinquante

9 – La 403

Elle succéda aux 203. Elle fut la contemporaine de la Kubik et d’une ou deux Deux-Chevaux.

Quels souvenirs me restent-ils de cette lourde voiture ?

Celui de mes leçons de conduite que mon père me donnait en toute illégalité dès l’âge de quinze ans ?

403Celui de nos départs à la chasse, chargés de fusils, de cartouches, de bottes et de carniers, Vercors dans la malle arrière, moi devant, content de me retrouver tout à l’heure admis parmi ces hommes murs, lui au volant, heureux de montrer son fils à ses amis ?

Cette appréhension de ces moments que je souhaitais si fort sans oser les demander où mon père s’engageait sur le bas côté de la route et disait : « Tu conduis ! » ?

Ou peut-être cette nuit sans lune entre Pithiviers Continuer la lecture de Chronique des années passées – 9 →

Chronique des années passées – 10

Chronique des années 90

10-La Chrysler

En fait, on ne l’appelait pas comme ça, mais ça sonne tellement bien « la Chrysler ». Ça fait tout de suite voiture de luxe, puissante, bicolore et sur-dessinée, glissant silencieusement dans les rues de Beverley Hills. Cette image doit me rester de cette chanson parodique de Fernand Raynaud qui commençait comme ça :
—T’es un peu belle, mignonne,

—T’es balancée comme une Chrysler…

Dans les années 90, l’automobile américaine était en crise. On n’était même pas certain que cette marque puisse passer le prochain hiver. Mais Chrysler commençait à commercialiser en France un mini van sur lequel elle fondait beaucoup d’espoir, le Voyager. Son nez très court qui lui donnait une gueule de petit camion, sa silhouette carrée qui rappelait de loin la Citroën Kubik de mon enfance dont j’ai déjà parlé ici, ses barres de toit qui lui donnaient un air randonneur… Tout cela me plaisait bien. D’ailleurs, il faudrait bientôt remplacer la Volvo qui Continuer la lecture de Chronique des années passées – 10 →

Tignes le Lac

Vous souvenez-vous, mes amis,
Aujourd’hui devenus bien vieux,
Quand nous allions faire du ski,
O combien c’était merveilleux.

Nous partions de très bon matin,
C’est à dire vers neuf heures et demie
Tandis que je rongeais mon frein
A attendre ce bon vieux Jean-Louis.

Je dressais le programme du jour.
Jean-Louis finissait son loto.
Patrick et François, pleins d’humour,
M’app’laient aussitôt Bénito.

C’était bien souvent vers la Daille
Que se dirigeaient nos spatules
Et très tôt nous faisions ripaille
Sans avoir peur du ridicule.

La Grande Motte, le Fornet, Tommeuses,
Nous voyaient toute la journée
Sans parler de toutes ces skieuses
Qui, muettes, nous admiraient.

 

Le soir, autour de la table,
Courbatus, fatigués, contents,
Nous jouions, c’était remarquable,
Au truc qui monte et qui descend.

Ne vous y trompez pas, infâmes!
Car ce jeu était innocent.
Il n’impliquait aucune femme,
Mais des cartes et très peu d’argent.

Ne regrettons rien, c’est fini,
Mais comprenez-vous à présent
Que nous vivions de notre vie
Parmi les meilleurs moments ?

 

Chronique des années passées – 8

Chronique des années cinquante

 8 – La Deux-Chevaux

Tout le monde vous le dira : c’était une voiture extraordinaire.

Le toit de notre première Deux-Chevaux était fait d’une toile grise qui commençait sur le haut du pare-brise et s’achevait à la hauteur du pare-chocs arrière. On l’enroulait sur elle-même jusqu’à la vitre arrière pour décapoter la voiture. On la relevait depuis le pare-chocs arrière jusqu’à la custode pour accéder au coffre.

Elle avait quatre portes si souple qu’on aurait pu se les claquer sur les doigts sans se faire de mal. 2cvLa partie supérieure des vitres des portières avant était fixe tandis que la partie inférieure pouvait se relever. Ça permettait de passer négligemment le bras à la portière de cette superbe décapotable et, de temps en temps, de prendre, juste sur la pointe du coude, le choc de la vitre qui se rabattait violemment quand le clip qui la maintenait décidait de se détendre un peu.

Il y avait des tas d’innovations amusantes : les sièges étaient faits d’un entrelac de sandows recouverts Continuer la lecture de Chronique des années passées – 8 →

Chronique des années passées – 7

Chronique des années 50

7 -La Kubik

Citroën appelait ça un fourgon, mais nous l’appelions « la camionnette ». Elle était toute grise. On aurait dit qu’elle était faite de plaques de tôle ondulée soudées pour former une sorte de cube sur quatre roues. Sous son nez court et plat, on trouvait le moteur. Une grande glace presque verticale à l’avant pour le pare-brise, des glaces coulissantes pour les deux portières et une toute petite lucarne dans le panneau arrière constituaient les seules surfaces vitrées. Pour moi, l’attraction principale de cette voiture, c’était la porte latérale coulissante. Ménagée sur le flanc droit du fourgon, elle s’ouvrait et se fermait avec fracas et permettait, même aux grandes personnes, d’y entrer debout, comme dans un autocar !

On l’appelait aussi « la Kubik ».

Dans la Kubik, à l’avant, il y avait deux sièges à lanières de caoutchouc, séparés l’un de l’autre par un capot qui, chose extraordinaire, donnait depuis l’intérieur accès au moteur. Le reste du fourgon était totalement vide.

kubikJ’aimais beaucoup cette voiture. Quand elle était arrêtée, je pouvais presque courir à l’intérieur. Quand elle roulait, on pouvait se tenir debout, mais il fallait bien s’accrocher pour ne pas tomber. Quand j’avais droit au siège du passager, Continuer la lecture de Chronique des années passées – 7 →

La belle église

Son frontispice asymétrique ferme la place entre le flanc sud du Panthéon, la Tour Clovis du Lycée Henri IV, la façade XIXème de la Bibliothèque Sainte-Geneviève et la vitrine XXème de Picard Surgelés.

img_3139Le matin, elle se détache en contre-jour sur le ciel bleu vif d’octobre, si on est en octobre. A midi, s’il ne pleut pas, vous pouvez voir sur le parvis des jeunes gens assis par terre. Ils mangent, boivent, lisent et fument et vivent là les meilleurs moments de leur existence.

Les soirs d’été, quand c’est l’été, la façade frappée à l’horizontale par le soleil est blanche ou rose selon l’humeur du temps.

C’est Saint-Etienne du Mont, la plus belle église de Paris. Je ne vais pas vous raconter son histoire, ni vous décrire son architecture. Je ne suis pas Wikipédia, et puis on s’en fout. Il y a des moments où les précisions réduisent les sentiments, où la connaissance bride l’imagination.

S’il n’est pas loin de midi et qu’il ne pleut pas, insinuez-vous entre les jeunes filles qui fleurissent le parterre, écartez les garçons qui vrombissent autour, montez les trois marches, poussez les deux portes et entrez dans Saint-Etienne du Mont.

Respectez les panneaux, éteignez votre portable, ne circulez pas pendant les offices. Remontez un bout de l’allée centrale, asseyez-vous et fichez la paix à tout le monde, vous compris.

Oubliez qui vous êtes, oubliez même que vous ignorez si vous êtes croyant… Il y a si longtemps que vous n’êtes pas entré dans une église pour rien, sans rime, sans raison, sans enterrement, sans mariage, sans problème.

Quand vous serez bien calme, quand vous ne sentirez plus que la chaise est trop raide ou trop basse, quand vous aurez oublié le courant d’air qui vient de la sacristie, quand vous arriverez à ignorer le petit groupe là-bas qui bruisse autour d’un guide, alors vous serez prêt.

img_3124Et quand vous serez prêt, contemplez le jubé, compliqué et magnifique, attardez-vous sur la dentelle de ses balustrades, sur la complexité de ses escaliers, sur ses impossibles colonnes asymétriques. Levez les yeux et essayez d’imaginer pourquoi la grand-nef et le chœur sont légèrement désaxés. N’insistez pas trop.

Dans le silence ponctué de rares voix basses et de lointaines portes qui claquent, écoutez le calme troublé parfois par le bruit d’un autobus ou de la sortie tumultueuse d’une classe de quatrième d’Henri IV.

Si vous y tenez, allez rendre visite à Saint-Geneviève. Laissez donc une pièce dans le tronc du denier du culte, et ressortez dans la lumière.

 

Chronique des années passées – 6

Chronique des années quarante

6 – Les 203

A cette époque, le matin mon père m’emmenait parfois en voiture jusqu’à l’école.

Notre Peugeot 203 était souvent garée dans la rue Pascal, que nous suivions jusqu’au bout pour longer l’église Saint-Médard et rejoindre la rue Monge. Par la rue du Cardinal Lemoine, nous plongions ensuite vers la Halle aux Vins et la Seine. Passés les deux ponts, il me déposait à l’angle du quai et de la rue du Petit-Musc, devant la station de métro.

Assis très bas sur le siège du passager, je me penchais en avant pour regarder le capot à tête de lion et l’aile droite renflée qui me faisait penser à la vue que l’on a de son propre nez quand on ferme l’œil gauche.

203Je vois encore le levier de vitesse à poignée d’ébonite de couleur crème, planté sur l’axe du volant que, selon son humeur, mon père maniait avec douceur ou brutalité, mais toujours avec assurance.

Nos 203 ont eu plusieurs couleurs : grise, noire, bordeaux… Mon  père les remplaçait souvent car il les épuisait. Si l’une d’entre elles seulement (était-ce la bordeaux ?) a eu un toit ouvrant, elles furent toutes équipées d’un double carburateur. Cette transformation leur permettait de « piquer » le 130 et de couler une bielle ou quelque chose comme ça au bout de trente mille kilomètres. Je me souviens d’avoir passé quarante huit heures dans un hôtel de Villefranche-sur-Saône où la voiture avait rendu son âme sur la route de l’Alpe d’Huez. Ce fut notre dernière 203.

Mais pas notre dernière Peugeot.

Bonjour, Philippines ! (texte intégral)

 Avertissement : ceci est le texte intégral de Bonjour, Philippines ! dont les 13 chapitres ont été publiés sous forme de feuilleton au cours des mois passés. J’ai pensé que ça vous ferait plaisir de le relire en une seule fois ! Sympa, non ?

 

BONJOUR, PHILIPPINES !

ptérodactyle

CHAPITRE 1 – UN PTERODACTYLE SUR FOND D’AZUR

La scène se passe au Bureau Central d’Etudes pour les Équipements d’Outre-Mer, 15 Square Max Hymans à Paris. Philippe est seul dans la salle de réunion du quatrième étage, département des études économiques. Sur le grand planisphère offert par UTA qui est affiché au mur, ça ressemble à un gigantesque ptérodactyle volant lourdement sur fond d’azur. C’est Mindanao.

***

Mindanao. J’ai mis du temps à trouver cette ile sur la carte, car au moment où j’ai appris qu’on voulait m’envoyer aux Philippines pour cinq ou six mois, je ne savais même pas dans quel océan se trouvait cet archipel. Maintenant, je sais : c’est loin. Cette multitude d’îles Continuer la lecture de Bonjour, Philippines ! (texte intégral) →