C’est quand j’ai atteint l’âge de cinq ans que mes parents ont décidé de prendre une maison de campagne. « Pour le petit, disaient-ils. Ça lui fera du bien. »
Ce n’était que peu d’années après la fin de la guerre et les temps étaient encore difficiles. Il n’était pas question d’acheter. Je ne sais comment, mais mon père réussit à trouver une maison forestière en Normandie, une vraie, que l’Administration des Eaux et Forêts consentit à lui louer.
Elle était adossée à la grande forêt de Lyons et dominait la petite vallée du Fouille-Broc. En contre-bas, le village de Touffreville étalait sa trentaine de maisons de part et d’autre de la petite rivière.
Si les amis qui y venaient parfois déjeuner le dimanche trouvaient qu’elle avait beaucoup de charme, cette maison n’avait aucun confort : pas d’eau courante, pas de chauffage, et à peine l’électricité. Le linteau de pierre gravée au-dessus de la porte disait qu’elle avait été construite en 1824. Elle comportait une grande cuisine, un salon de taille moyenne et une seule chambre : nous n’étions que quatre dans la famille, mon père, ma mère, ma sœur, plus âgée que moi de huit années, et moi. Ca pouvait donc être considéré comme suffisant.
Plus tard, mon père fit aménager une chambre supplémentaire dans l’ancienne étable, que nous appelions à tort l’Ecurie, puis une autre dans ce qui avait dû être un cellier. Mais pendant plusieurs années, nous avons dormi tous dans la chambre unique.
Le salon était la pièce centrale de la maison. Il communiquait Continuer la lecture de La cheminée qui fume
Celui de nos départs à la chasse, chargés de fusils, de cartouches, de bottes et de carniers, Vercors dans la malle arrière, moi devant, content de me retrouver tout à l’heure admis parmi ces hommes murs, lui au volant, heureux de montrer son fils à ses amis ?

La partie supérieure des vitres des portières avant était fixe tandis que la partie inférieure pouvait se relever. Ça permettait de passer négligemment le bras à la portière de cette superbe décapotable et, de temps en temps, de prendre, juste sur la pointe du coude, le choc de la vitre qui se rabattait violemment quand le clip qui la maintenait décidait de se détendre un peu.
J’aimais beaucoup cette voiture. Quand elle était arrêtée, je pouvais presque courir à l’intérieur. Quand elle roulait, on pouvait se tenir debout, mais il fallait bien s’accrocher pour ne pas tomber. Quand j’avais droit au siège du passager,
Le matin, elle se détache en contre-jour sur le ciel bleu vif d’octobre, si on est en octobre. A midi, s’il ne pleut pas, vous pouvez voir sur le parvis des jeunes gens assis par terre. Ils mangent, boivent, lisent et fument et vivent là les meilleurs moments de leur existence.
Et quand vous serez prêt, contemplez le jubé, compliqué et magnifique, attardez-vous sur la dentelle de ses balustrades, sur la complexité de ses escaliers, sur ses impossibles colonnes asymétriques. Levez les yeux et essayez d’imaginer pourquoi la grand-nef et le chœur sont légèrement désaxés. N’insistez pas trop.
Je vois encore le levier de vitesse à poignée d’ébonite de couleur crème, planté sur l’axe du volant que, selon son humeur, mon père maniait avec douceur ou brutalité, mais toujours avec assurance.