Qu’est-ce que t’as fait à la guerre, Papa ? (Texte intégral).

Qu’est-ce que t’as fait à la guerre, Papa?

Sergent vaguemestre Coutheillas Daniel
58ème Division d’Infanterie
1ere Compagnie du Génie S.P.241 


sergent
Daniel Coutheillas et Eugène Prunet en mai 1940
2 juillet 1940

Je suis prisonnier, échoué le long de ces grilles que gardent des soldats allemands! Depuis un mois, nous sommes sans nouvelles. Où êtes-vous Denise, Marie-Claire, ma mère?

10 juin 1940

Le 10 juin, nous avons quitté Beuvillers où la vie s’écoulait près du front avec des alternatives de calme et de bombardements. La relève ne venait pas. A Beuvillers, notre équipe du Génie faisait sauter les ponts et les carrefours. Nous étions en train d’isoler la ligne Maginot. Je n’y comprenais rien. Nous reculons par étapes de nuit, longues et pénibles. D’abord vers Eton où nous devions passer la nuit…et puis départ subit pour Warcq…et puis de Warcq aux Eparges, et puis dans les bois près de Dommartin, et puis par la Tranchée de Calonne. Prunet n’arrête pas de jurer contre les moustiques Au fur et à mesure de cette retraite, nous sommes maintenant des milliers à venir de Longuyon, d’Audun, de Metz sur cette route étroite où des réfugiés, des voitures à chevaux, des camions, des fantassins remontent sans ordre. Les hommes sont exténués. On barbote des vélos, des voitures. J’ai vu un Dragon dormir attaché sur sa moto pour éviter qu’on la lui vole. Peu d’entre nous ont combattu. A chaque contact avec l’ennemi, l’ordre de repli arrivait immédiatement. Depuis le 10 juin, le courrier n’arrive plus. Nous comprenons que nous sommes encerclés dans un vaste cercle infranchissable, coupés de toute retraite. Nous ne recevons plus ni pain ni ravitaillement. Pendant toute une journée, les avions allemands et italiens ont semé des bombes et de la mitraille sur la route encombrée de milliers d’hommes. Guerriol « Bichette » et moi, nous devons nous réfugier plus de dix fois dans les fossés. Guerriol tire sur les avions qui passent à cinq cents mètres. Ils s’en foutent! A Vigneulles, des stukas, des bombes. La maison entre Guerriol et moi est volatilisée. Grosse secousse, rien d’abimé. Les docks commencent à brûler. On ramasse un peu de sauvetage pour déjeuner et diner. Une moto arrive, pneu arrière crevé. Le lieutenant qui était dans le side-car est tué net. Le conducteur n’en revient pas. Il roule fou. Sur la route, des hardes abandonnées, des chevaux tués, des réfugiés raidis encombrent les passages. La Tranchée de Calonne, Hallonchatel. Des Nord Africains étendus, tués par les avions. Des ruines, des morts. Nous sommes exténués, Bichette et moi. Nous tombons sur les camarades, Prunet, les autres… Tout joyeux de nous retrouver vivants. Nous n’irons plus au courrier. Inutile. Nous sommes repassés devant Lucey, une débâcle. Nous n’osons pas nous y arrêter. Les officiers sont sans autorité. Ils se débrouillent pour eux-mêmes. A Toul, quartier St-Evre, nous devons stopper pour laisser passer les colonnes et maintenir les positions. Pendant ce temps, le gros de l’armée devrait tenter de se frayer un passage. Les Allemands sont à Dijon, à Moulins, partout…Le cercle s’est refermé depuis longtemps autour de nous. Tout a été incendié, brûlé, grillé, saboté avant notre passage. Les intendances ont brûlé il y a déjà plusieurs jours. Les intendants devaient être pressés de partir. Nous mangeons des conserves et petits beurres fauchés au hasard des passages. Avec Léger, nous ravitaillons des gosses enfouis dans les caves de Toul avec du lait condensé barboté dans une épicerie, Des bruits d’armistice circulent. Nos camarades se battent dans Toul. Nous tournons à l’intérieur du cercle de plus en plus petit où nous sommes enfermés. Avec Prunet, nous voyons sur la route des automitrailleuses filer dans les deux directions ! Le commandant m’engueule parce que je ne lui présente pas des sapeurs égarés au garde à vous ! Et pourquoi pas en tenue n°1 ?… Il y a un sacré camion de torpilles qui se balade avec nous depuis des kilomètres et deux gars sont assis dessus, fumant doucement la pipe…Pourvu qu’un obus ne tombe pas dessus. Georg est tué sur sa voiture attelée. Doussaint, tué lui aussi par un obus. Guerriol est blessé au pied et à la jambe. Il est transporté à l’Hôpital Gamma de Toul. Je ne le reverrai plus. Je râle après lui. S’il était resté avec moi !…Avec Boyer, on ne rigole plus du tout. L’Auton a disparu, Hellbrun est perdu on ne sait où. Un dernier soir dans un bois près de Bicqueley, nous sommes tous regroupés, ou à peu près. Le canon s’en donne à plein tube. Les départs d’obus font gonfler nos chemises. Les munitions terminées, on fait sauter la culasse de chaque pièce. Bon Dieu, quel raffut ! Chazeau supplie qu’on l’emmène au G.S.D. (Groupe de Santé Divisionnaire). Il dit qu’il va mourir. On l’envoie balader. Prunet, Clermont, Lapoule, Mas et moi, on dort.

21 juin 1940

Réveil dans le calme, sans bruit. Plus rien. Nos officiers sont silencieux. On brûle toutes nos paperasses. Il y en a ! Je mets le feu à ce qui reste de courrier de la compagnie. Pas un mot de nos corniauds de capitaines ou lieutenants pour nous dire ce qui se passe. On dépose nos armes. Mon Colt y passe. Celui de Prunet aussi. On ira les rechercher tout à l’heure. On les enterrera. Les Allemands arrivent. C’est parait-il l’armistice. Nous sommes prisonniers d’honneur… ?

2 juillet 1940

Je suis prisonnier, comme échoué le long de ces grilles que gardent des soldats allemands! Depuis un mois, nous sommes sans nouvelles. Où êtes-vous Denise, Marie-Claire, ma mère? 3 juillet 1940 C’est pas marrant d’être prisonnier ! Après notre reddition d’honneur (?), nos adversaires ont été charmants. Je retrouvais l’amabilité qui m’avait plu quand j’étais allé en Allemagne. Mais, le lendemain tout changeait. Ils ont pris ma voiture, mes affaires et ne m’ont laissé que mon portefeuille et une trousse de toilette. Une nuit première nuit dans une usine, sur le ciment, rien à manger, rien à boire. Au matin, départ pour St-Mihiel en passant par Commercy. Près de soixante kilomètres sans manger, naturellement. Des mitraillettes sont braquées sur nous, immense colonne, milliers d’hommes. Parfois nos gardiens, jeunes et arrogants, tirent en l’air afin de faire lever les trainards. Une sale gueule de feldwebel me crie dans la figure: « Vous avez déclaré la guerre. C’est ça la guerre ! »Ne rien répondre. Impossible de dire ce voyage, aggravé de deux orages qui nous détrempent. Sans couverture, sans capote, sans toile de tente. Je suis mort. Je m’évanouis à l’arrivée. Mas me jette une couverture dessus. Nous dormons côte à côte dans l’eau. Au réveil, je claque des dents. Prunet cherche un docteur. Je me lève. Dumousseau et Lauriol ont construit une tente. Je m’y réfugie. Prunet est crevé, méconnaissable. Toujours rien à manger. Deux jours plus tard, départ pour Verdun. Je traverse St-Mihiel avec Boyer, Prunet, Dumousseau etc…, la bonne équipe. Le pont a sauté. Il était tout neuf. Il est ratatiné à zéro. On passe un par un. Des prisonniers ont des voitures à bras. C’est tout un boulot pour passer. Nous avons perdu la guerre. Les dotations en voitures d’enfant sont nettement insuffisantes dans l’infanterie. Le voyage devient plus facile. 38 kilomètres, vieux gardiens. Des gens partout sur notre passage, pleins de sollicitude, à boire, quelque fois un bout de pain. Le camp Je suis maintenant à la caserne Niel à Verdun. Peu nourris les premiers jours. La vie s’organise doucement. Je connais la faim. Ça me manquait ! C’est supportable quand on ne bouge pas et nous limitons nos efforts au strict minimum! Prunet a acheté une boule allemande 25 francs. Il la partage généreusement. Je couche avec lui et Dumousseau sur un même lit de paille étalé sur le ciment. Nous sommes cinquante dans une pièce construite au maximum pour vingt. Pas d’eau, pas d’hygiène, même élémentaire. Dans cette crasse, nous sommes environ vingt mille ! Il fait chaud, je ne souffre pas. Je ne suis même plus inquiet sur le sort des miens. Je suis concentré sur moi-même. Je m’animalise ! Dans cette foule, le moindre espoir nait, s’amplifie, circule à toute vitesse. Il parvient aux oreilles de chacun et chacun croit à tout. Espoirs…La Paix est signée, dit-on, libération demain, dit-on… Espoirs qui tombent… En vérité, nous ne savons rien…Rien. Les Allemands nous mentent tant et plus. Ils ne doivent rien savoir non plus. Ils sont humains. Ce sont de vieux Autrichiens, aussi pressés que nous de voir finir ce cauchemar. Derrière eux marchent de jeunes SS, 18–20 ans, orgueilleux, odieux, infects. Sur Verdun, je vois flotter le drapeau à croix gammée. J’en pleure de honte. Pauvre pays. Triste armée mal équipée. Nos mousquetons à un coup contre leurs mitraillettes. Nos fantassins arrivant en ligne écrasés de fatigue après des étapes à pied crevantes avec leur barda. Et l’ennemi, arrivant en camions,   à peu de distance du front, légers, sans équipement! Pauvres fantassins, tués à moitié endormis de fatigue. Ignorance totale des officiers. Inaptes à faire la vraie guerre. Préoccupés de leurs privilèges. Incapables de faire respecter une discipline indispensable. Des villes, Longwy, Toul, pillées lamentablement. Hommes saouls ! Nos gardiens sont humains. Ils satisfont nos besoins dans la mesure du possible. Nous sommes si nombreux ! Notre chambrée est surpeuplée. Il y a Mas qui travaille chaque jour pour améliorer son ordinaire. Il nous rapporte et partage ce qu’il récolte. Charmant, calme et souriant, il n’a pas changé. Chazeau habite là également. Il est devenu antipathique. Sous les bombardements des derniers jours, il était planqué dans un trou, vert de peur, claquant des dents. Maintenant, il a retrouvé sans discrétion toute sa superbe. Il se révèle égoïste et intransigeant. Prunet couche à côté de moi. C’est toujours le même bonhomme, moral truculent, franchise et verdeur d’expression. Il refuse de travailler pour les Allemands. Il sommeille toute la journée sur notre grabat et sort parfois pour se dégourdir. Dumousseau est bien. Il a fait preuve d’un patriotisme ardent, d’un grand sang-froid. Il a combattu à armes inégales. Il a tenu son poste et ramené ses hommes sans aucune perte. Il pleurait le soir de la reddition. Maintenant, il joue aux cartes, discute avec tous, parle savamment de tout. Il a un cœur d’or et un fouillis d’affaires qu’il laisse trainer partout. Beal use du langage imagé d’un vieux titi parisien. Il attend patiemment la fin de tout ça en usant de trucs, de ficelles et de débrouillardises. Lamiral avait reçu la croix de guerre le matin de la reddition de Bicqueley. Sa valeur et son sang-froid sont remarquables. Il est dans une chambre proche. Sympathique ! Il y a Boyer, inénarrable, gouailleur, gai, plein d’entrain. C’est un plaisir de le voir. Quel Monsieur ! Un vrai gosse, sa compagnie me plait bien que nos idées soient différentes et qu’il se cantonne dans un sectarisme de syndicat qui me ferait bondir, Prunet aussi, si ce n’était pas lui. Il a des conceptions culinaires à lui. Vin rouge dans le bouillon. Il se réjouit à notre retour de captivité d’aller faire ce mélange chez Dumousseau et Prunet, qui hurlent.

4 juillet 1940

Les bouteillons Aujourd’hui, vilain temps. Il pleut. Sans doute par ironie, les Allemands nous font distribuer un petit savon par personne et du savon à barbe. Jamais l’armée française ne nous en avait donné ! Ça a beau être un ersatz made in Germany, ça lave quand même. Le déjeuner de midi consiste en flocons d’avoine avec de la tétine de vache, le tout tenant dans la plus petite de nos gamelles. Le pain ne nous est distribué que le soir. Les premiers jours, ce fut une boule pour neuf, puis pour huit, maintenant c’est une boule pour quatre. C’est un pain bis assez agréable au goût. Il est lourd, moins cependant que celui en forme de cake qui nous était distribué au début. La journée s’écoule : le matin, toilettes, corvées, chacun vaque où il veut… le tantôt, sitôt déjeuné, c’est le calme. On dort, on lit, on joue aux cartes suivant son goût jusqu’au diner de six heures (heure française, car ici tout est à l’heure de l’Europe Centrale, en avance d’une heure sur la nôtre). J’ai la coquetterie de conserver notre heure, mais en vérité, ça complique tout. C’est donc vers sept heures que tout s’anime, les potins, les bruits, les cancans. Nous appelons ça les bouteillons, car ce sont des ragots de « cuisine ». Le bon bouteillon se place discrètement dans l’oreille d’un camarade. Plausible, plein de promesses, il traverse le camp comme une flèche: démobilisation pour le 14 juillet; chacun commente, interprète: nous irons à pied par étapes jusqu’à Paris ; et voilà qu’on précise la route et qu’en moins de huit jours nous franchissons la distance et qu’on s’invite à diner chez Drouant à l’arrivée. Wetzel, sceptique, ironise en affirmant qu’en plus les Allemands donneront à chacun un lampion et une bougie pour fêter le 14 juillet! Patatras, le rêve tombe. Et puis, un nouveau bouteillon tout aussi faux, tout aussi invraisemblable nous renvoie à de nouvelles conjectures. Un peu avant neuf heures, nous regagnons nos dures places cimentées! A neuf heures précises, un clairon sonne l’extinction des feux. C’est un vieil Autrichien qui joue la sonnerie française avec parfois un « bonsoir la classe » qui fait hurler tout le camp! Le sommeil nous gagne et, dans chaque lit de prisonnier, les êtres chers et la vie d’avant, peuplent les rêves… S’évader ? Pour quoi faire ? Voilà des jours que nous sommes là. Nous n’avons eu le droit d’envoyer qu’une seule carte! Parviendra-t-elle? Nous n’avons pas d’adresse. Pourquoi? Mystère. Que sont devenus les miens? Je n’en sais rien. Comme c’est long. Je suis là, dans la chambrée, assis sur un seau renversé, et j’écris sur une caisse devant la fenêtre. Sous mes yeux défilent des prisonniers habillés n’importe comment, sans amour-propre. Je les excuse. L’oisiveté, c’est terrible. Nous manquons d’eau. Une citerne en apporte. Bousculade, bidons, tintamarre. Je me rase tous les deux jours. Je dors habillé. Je n’ai plus de linge. Des avions à croix gammée survolent le camp. Dans deux heures, ils seront à Paris… Si je pouvais m’évader? Chacun y pense, mais cela parait irréalisable. Plus de 250 kilomètres à parcourir en territoire occupé, sans provisions…Et puis tout nous dit que bientôt nous serons libres. Espoir tenace auquel tous s’accrochent. Même le sergent Peneau, fermier dans la Nièvre, qui ne vit que couché, étendu sur sa paille, l’œil triste et doux du paysan loin de sa terre. Je fais de mon mieux pour garder un peu de moral. Et tout à coup, tout m’énerve: je ne supporte plus tous ces bavards qui parlent finance, vélo et économie politique avec la même assurance et la même bêtise. Quand cinquante bonshommes sont réunis, que de bêtises peuvent êtres dites! Un barbu à gueule d’apôtre joue les Christ avec emphase et conviction. Il est serviable pour chacun, se croit supérieur à tous, au centre d’une cour qui l’écoute, béate, en guettant le réchaud dont il est pourvu! A cinq heures du matin, ce bon dieu de réchaud se met à siffler, souffler, pétarader, grincer comme une locomotive essoufflée qui entre en gare. Je me retourne sur mon ciment pour échanger avec Prunet un regard de supplicié.

Vendredi 5 juillet 1940

Un petit arsouille de la Bastille est venu tout à l’heure emprunter de l’argent à Prunet pour jouer à la Banque ! Il pourrait aussi bien jouer avec des cailloux car, ici, plus rien ne s’achète, l’argent n’a plus cours (Est-ce que ce ne serait pas un bienfait si ça se généralisait?). Je ne sais comment ce petit arsouille se débrouille, mais il nous apporte du pain, des biscuits, piqués on ne sait où. Les officiers allemands sont venus voir nos cuisines qui ont été installées dans la cour. Ils ont humé le fumet en prononçant des Goutt! Goutt! mais en se gardant bien d’y goûter. C’était d’ailleurs un échantillon de tout ce qui nous sera administré dans la semaine. Je ne me rappelai pas que les vaches avaient autant de tétines. Notre Christ prépare deux lapins tués par son équipe lors d’une corvée. L’air embaume. Maintenant, tout le monde est couché sur les lits (?) L’abattement règne. Malfait, notre adjudant, décore sa gamelle en y gravant ses initiales destinées. Brave garçon de St-Quentin, ce Malfait. Sa famille qu’il avait évacuée en Bretagne doit y être à nouveau envahie. Il a vécu la guerre de 14 avec les Allemands dans sa ville. Il a juré il y a huit jours de ne jamais y retourner, mais maintenant il a hâte de s’y retrouver avec les siens, tant est fort ce qui vous lie au pays natal. Des évadés sont revenus au camp, la tête basse, repris à quelques kilomètres d’ici. Du coup, et aussi grâce à quelques âneries faites par nos codétenus, la discipline se resserre. Dommage. L’ennui Prisonnier ! Triste mot, mais bien plus triste situation ! Nous sommes sans nouvelles. Rien ne vient éclairer notre avenir. Nous savons que la France est battue mais nous ne savons rien de la Paix. Honorable ? Douloureuse ? Quand sera-t-elle signée? Qu’est-ce qu’on va faire de nous? Je n’aurai bientôt plus de papier. J’ai toujours le crayon prélevé dans les affaires de Bichette, ce fier original dont je ne sais pas ce qu’il est devenu. J’aurais tant besoin de lui aujourd’hui ! Il voulait faire le coup de feu à Toul. Il ne pouvait rien lui arriver de bon. Un percutant à quelques mètres et le voilà blessé sans même s’être battu. Le soir où je l’ai appris, j’étais désespéré. Nous restions quelques sous-officiers au Fort du Thillot, cinq sur une vingtaine, et nous devions assurer la défense du fort sous les ordres du Commandant Eguillon, un type un peu sonné. Dans le fort, il y avait deux canons sans culasse, deux mitrailleuses et rien à manger. Nous avions chacun quelques cartouches et Boyer, Le Dourner, Motot, Maladry et moi nous ne rigolions plus du tout. Nous avons reçu le contre-ordre au moment où nous prenions position. Je ne sais pas qui l’avait donné, mais grand merci à lui. Nous nous sommes retrouvés plus loin, sans les autres sous-officiers. Seuls manquaient à l’appel Devaux, sans intérêt, et L’Auton, un ami jovial ami maintenant perdu de vue, probablement prisonnier ailleurs. Il manque à notre groupe. On le reverra sans doute à Paris.

Samedi 6 juillet 1940

Décevante journée. Je m’ennuie terriblement. Il faut sourire quand même et tenter d’éloigner ce cafard collectif qui nous mènerait où?…Dures journées. Triste, triste journée qu’aucun espoir ne vient ensoleiller. Vu les photos d’un journal allemand : Versailles avec une sentinelle allemande, Orléans pareil et Paris de même. Place de la Concorde : un jeune officier pose devant la statue de Strasbourg. Strasbourg ! Strasbourg allemand maintenant. Je ne reverrai plus les Vosges sous le même jour. Nous sommes amputés de l’Alsace. Que nous réserve l’avenir ? Le présent est incertain. D’une minute à l’autre, notre vie peut changer. Des milliers d’hommes sont là, aspirant à la liberté, force perdue. Mon Dieu, rendez les à la vie !… Il y a quinze jours que la guerre est finie pour nous, quinze jours que l’espoir nous fait vivre. Nos nerfs s’émoussent.. Je lis ce qui se présente, peu d’intérêt. Je dors. J’ai une avance terrible de sommeil, Prunet aussi.

Dimanche 7 juillet 1940

Il pleut, il fait froid, et l’air est chargé de mauvais augures. Hier soir, j’étais malade, fiévreux, affaibli par une nourriture insuffisante. A midi, elle était d’un aspect repoussant et il fallait vraiment avoir faim. Je suis très las. Les poux sont apparus dans la chambrée. Il ne manquait plus que ça. J’ai voulu me laver à la rivière qui passe là, juste à côté du camp : Verboten ! J’ai dû me contenter d’un litre d’eau, juste de quoi me rincer la figure et me raser. Je suis découragé. Jamais je ne pourrai aller au bout de cette captivité. Malgré tous mes espoirs d’un proche départ, les dispositions que prennent les allemands m’inquiètent : les bâtiments sont numérotés, nous allons recevoir un prêt en marks, une coopération va s’installer, les listes des prisonniers par profession ont été établies. Tout ça sent l’organisation de longue durée et je suis de plus en plus inquiet ! S’il se met à faire chaud ces prochains jours, une épidémie est à craindre. Vingt mille hommes ne peuvent vivre là où les installations hygiéniques sont prévues pour à peine un quart. L’eau fait défaut totalement. Il y a juste une tonne à eau qui circule dans le camp. C’est une vraie tuerie pour avoir un bidon. Les turbines de Verdun ont été détruites pendant la retraite. Dans la chambrée, plus aucune gaité. Les quelques esprits joyeux n’ont plus d’écho; les espoirs ne sont pas moins vifs mais l’impatience pointe. Et il n’y a que quinze jours que nous sommes là. Quelle patience a-t-il fallu à ceux de 14 qui furent prisonniers pendant quatre années ? Il est vrai que pendant ce temps-là, la guerre continuait. Nous, nous la savons finie, perdue. Qu’est-ce qu’on attend ? Que tout cela finisse, vite, vite !… Lundi 8 juillet 1940 Aucune nouvelle de ce qui se passe dehors. Les Allemands nous disent que la France est en guerre avec l’Angleterre. Je n’y crois pas, bien que mon opinion aurait été de commencer par là. Quelle folie de nous avoir menés là où nous en sommes ! Grand remue-ménage aujourd’hui au camp et je ne présage rien de bon. Nous formons des compagnies de travail : cultivateurs, pontonniers, récupérateurs…Ils auraient donc l’intention de nous faire travailler ?… La libération serait de ce fait lointaine…? J’avais espéré que la libération serait pour la semaine du 14 juillet puis pour la fin du mois, mais avec ça, elle s’éloigne. Il faut attendre, être patient, et je ne le suis guère! Cet après-midi, j’ai essayé de travailler. J’ai transporté une botte de paille, et puis, zut, j’ai tout laissé en plan ! Ce soir, l’eau a coulé aux lavabos. Ça a été une grande joie. Tout le monde s’est précipité sous la douche. Au diner, nous avons eu des confitures, chacun deux cuillères à soupe. J’ai triché un peu pour Prunet et moi. Nous étions heureux de manger ça avec notre quart de boule. Espoirs Mardi 9 juillet 1940 Encore du remue-ménage. Des lueurs d’espoir naissent à l’horizon : deux soldats vont être libérés. Employés aux chemins de fer, ils annoncent peut-être toute une série de départs. Dieu le veuille ! Depuis ce matin nous sommes réunis en compagnies de travail d’environ deux cents hommes. Certaines sont des compagnies d’agriculteurs, de pionniers, de cantonniers, de récupérateurs. Je fais partie de cette dernière catégorie. Je reste avec Prunet, Dumousseau, Mas, Clément, Béal et Basset. Je suis dans un nouveau local. Nos couchettes sont installées épouvantablement sur les rayonnages d’un magasin d’habillement de la grandeur d’une capote militaire. Ou j’ai la tête et les pieds dans le vide, ou je suis recroquevillé la dedans. Prunet est logé à l’étage en dessous, c’est à dire à 50 centimètres sous moi. Encore une nuit sur du bois dur.

Mercredi 10 juillet 1940

L’espoir est un peu retombé : les deux hommes qui devaient partir sont toujours là et rien ne laisse prévoir leur départ. La douche écossaise fonctionne au mieux ! J’ai trouvé un matelas, bien plat, que je partage avec Mas dans mon « casier ». J’espère que la nuit prochaine sera plus douce à mes côtes que la dernière. Je me suis réveillé tout courbaturé, mais cela n’a pas duré. Je suis rasé de près et tout à l’heure, j’espère un bain en rivière. Je porte la même chemise, les mêmes bas depuis un mois! O mon cher confort, combien j’ai eu raison d’en profiter ! Le diner d’hier soir a consisté en une boule de pain pour quatre et un morceau de lard gras. Ça donne des renvois de chandelle à Prunet. Un quart d’ersatz de café non sucré. A midi aujourd’hui, du blé gonflé décortiqué avec – encore !- quelques morceaux de tétine et pas de pain. C’est court, très court. J’ai maigri et me sens fatigué au moindre effort, mais je n’en fais pas. Je voudrais voir des bois, des champs. Parfois le soleil dore au loin un coteau et mes yeux s’y posent. Mon cœur se serre à la pensée que là-bas, c’est la liberté. Toujours sans nouvelles…. Ces compagnies de travail, j’en attends une sortie dehors, dans les bois, la campagne. Je voudrais changer d’horizon, coucher sous la tente, faire du camping que pourtant je n’aimais pas ! Dumousseau ramène une boule de pain entière à la suite d’une corvée exécutée par lui. Nous la gardons comme trésor. Dans la chambrée, un air tout doux d’harmonica. Nostalgie. Pour Prunet, la nuit a été très dure sur les planches. Il dort sur une paillasse. Son visage est béat. Il a maigri et son ventre d’homme bien assis est maintenant un souvenir. Beaucoup lisent, étendus. D’autres dorment. Nous apprenons que les Allemands auraient essuyé parfois de grosses pertes. Ils nous disent que les anglais ont détruit un de nos derniers bateaux de guerre à Dakar. Est-ce vrai ? Demain, ma petite fille aura six ans. Amertume de ne pas la serrer dans mes bras. Où est-elle ?… Que faut-il attendre de nos gardiens ? L’esclavage, ou bien une libération contre rançon ? Rien de certain ni même de probable. Nous sommes totalement isolés du monde.

11 juillet 1940

Les employés du chemin de fer vont être libérés, peut-être… Aucun homme n’est encore sorti libéré du camp malgré ce que l’on disait. Et toujours sans nouvelles. Avec Mas et Prunet, escortés d’un SS, nous sommes allés au bain hier tantôt. Bain nudiste en plein air dans une ancienne carrière. Deux femmes passent sur la route pas très loin. Des paroles et des gestes ignobles les ont saluées. Pas fiers nous autres devant les Fritz. J’ai lavé ma chemise et mon caleçon ! Les mêmes depuis un mois. J’ai peu de courage, nourriture trop peu abondante, un quart de blé à midi, c’est tout. Nous rêvons des festins d’autrefois. Quel prix paierions-nous une entrecôte ! Aujourd’hui Marie-Claire a six ans. Qu’elle est loin. Je rêve de ses deux bras autour de mon cou. J’ai un fond de cognac dans une bouteille, et six allumettes plantées dans une tartine de pain très mince. Brunet, Boyer, Mas et moi fêtons ainsi les six ans de ma fille. Ennui, abattement général. La plupart d’entre nous ne quittent pas leur grabat de paille. Le ciel est maussade. Plus rien à lire. Je finis un bouquin du Petit Echo de la Mode ! Misère. Mes camarades me trouvent du tabac. Je fume la pipe en quantités. Dumousseau n’a même plus le courage de gueuler. Mas lis des inepties en souriant. Prunet dort. Lapoule fait mille choses sans utilité. Plus d’énergie. Plus de courage. L’ennui, l’ennui, l’ennui. Mauvaise journée !

Mardi 12 juillet 1940

Les cheminots seront libérés aujourd’hui. Je leur donne une lettre pour ma mère qui est peut être restée à Paris malgré mes conseils. Je crève de faim. C’est effrayant ce que la faim me hante. Est-ce la famine ailleurs en France ? Aujourd’hui les cheminots sont partis. Journée au camp calme. Je n’ai rien fait d’autre que lire, un vrai livre d’ailleurs, du Xavier de Montépin. C’est amusant de lire ici ce noir mélo ! J’essaie d’échanger un insigne de la 6ème D.I.N.A. pour une boule de pain. Ça ne marche pas…j’ai faim. Ce soir, diné d’un bout de pain et de lard gras. Ça sent le suif. J’en garde un bout pour demain matin. J’ai fait trois ou quatre fois le tour de la cour avec Prunet et Boyer. Je rentre fatigué. Manque d’habitude. Avec Prunet, nous avons égrené tous mes souvenirs de bons restaurants ! Cafard. Il parait que nos députés sont à Vichy. Léger conseil : qu’ils se méfient de notre retour. D’ailleurs, que trouverons-nous au retour ? Que s’est-il passé en France ? On dit que des villes de l’intérieur ont été abimées, qu’il y a des victimes civiles en quantité. Est-ce vrai ? Que fait l’Angleterre ? Que fait l’Italie ? Ici nous n’avons aucune radio, bien que l’électricité fonctionne depuis hier soir. Nous attendons. Malades.

Samedi 13 juillet 1940

Il y a grand bruit dans la chambrée aujourd’hui. Dumousseau fait une conférence avec gueulements à l’appui. Il est terrible et sa voix empêche tout le monde de dormir. La dysenterie commence à sévir dans le camp. De nombreux malades ont été admis à l’hôpital. Il y a peu de moyens médicaux. Des morts sont à craindre. Les autorités allemandes s’inquiètent. Leurs hommes sont également touchés et des mesures d’hygiène sont prises.

Dimanche 14 juillet 1940

Qu’attend-on pour nous délivrer ? Nous avons l’impression d’etre abandonnés par notre gouvernement. Qu’est-ce qu’ils foutent là-bas ? Qu’est-ce qu’ils attendent pour demander notre retour ? Que nous soyons crevés ? L’épidémie s’étend avec rapidité. Les hommes tombent comme des mouches. J’en vois à chaque instant portés sur des brancards qu’on emmène vers l’infirmerie déjà pleine à craquer. Par mesure d’hygiène, nous devons passer les heures de la journée dehors et non plus dans les chambres. Je suis fatigué et pas gaillard du tout. Je veux pourtant tenir. Prunet est cafardeux. 14 juillet 1939 ! Le défilé de nos forces ! C’était tout ce qu’on avait ! Les Allemands ont installé un haut-parleur dans la cour et la musique nous est déversée à pleins godets. Peut-être vont-ils nous donner des informations?

15 juillet 1940

J’ai eu hier soir un mot de Bichette, remis à un camarade qui revenait de l’hôpital de Verdun. Il est ici, dans cette ville. Je vais tacher de le joindre. Cela me ferait plaisir de l’engueuler un peu pour m’avoir plaqué et s’être fait blesser… Ça va mieux. J’ai mangé un peu mieux hier et je me sens ragaillardi. L’espoir renaît d’être libérés. Je ne sais pas pourquoi, mais il me semble que tout cela ne peut plus durer. Nous avons eu aujourd’hui pour la première fois des informations à la TSF du camp. Nos geôliers nous gâtent ! J’avoue que leur sollicitude à notre égard me semble extraordinaire. Serions-nous vraiment des prisonniers d’honneur ? Bien entendu, c’est Radio-Stuttgart que nous entendons mais ça vaut mieux que rien du tout. Et puis, si cette radio ment, la notre nous a bien menti aussi, et à fortes doses encore!.. Le soir. Il m’a été impossible d’aller voir Bichette. Je tâcherai de lui faire parvenir un mot demain. La série des malades continue. Nous évitons de boire de l’eau. Illico, je crève de soif. Il paraît qu’une clause de l’armistice considère comme prisonniers tout court les troupes encerclées le 22 juin (nous en faisions partie) et que nous pourrions rester enfermés jusqu’à la signature de la paix. Mon Dieu, que ce serait long! Il y a à peine un mois que ça dure et nous sommes déjà épuisés! Par une note dactylographiée venant des officiers internés dans le même camp, nous apprenons la nouvelle constitution française, la fin de la république, etc…Ça me fait grand plaisir, enfin une autorité, cela nous fera du bien après tant d’années de Blumeries.

Mardi 16 juillet

Je suis toujours sans nouvelle des miens. Quelle angoisse ! Nous ne foutons toujours rien, pas plus Prunet que moi. Comme tout le monde, j’espère que cette journée nous apportera du nouveau et que bientôt nous verrons des départs à grande cadence. Seuls les cheminots sont partis. Mais les Alsaciens sont encore là malgré l’espoir qu’ils avaient de partir les premiers. Déjà beaucoup ont tourné casaque. Nous les voyons avec les allemands. Ils sont interprètes et cette fonction leur donne de l’importance…à leurs yeux. Hier soir la femme de Grandchaudron est venue d’Epinal lui rendre visite. Elle avait appris sa présence ici par toute une filière. Epinal est très abîmée. Jeufey où nous avons été formés est également très touchée. Douze cents morts dans ce petit bled. Nous aurons de douloureuses surprises en rentrant. Ce soir, rien de nouveau. Les Alsaciens-Lorrains ont quitté le camp. Sont-ils libérés? De toute façon aucun de nous n’envie leur sort. Cette journée marque un certain découragement. Aucune lueur d’espoir, bien au contraire. Les bruits de libération rapide se font plus rares, les bouteillons sont pessimistes. Faudra-t-il attendre la signature de la paix ? Grace à certains débrouillards, Dumousseau en tête, nous mangeons. À midi deux grands plats de pâtes à la végétaline ont été dévorés rapidement (ça glisse à toute allure dans les boyaux) avec du pain et du fromage resquillés je ne sais où. Ce soir, confiture ersatz, eau javellisée par nos soins, c’est tout. Je suis allé au lavabo pour me laver des pieds à la tête, ça va mieux. Ce sont dorénavant les officiers français qui prennent la direction du camp. Nous craignons qu’ils soient plus durs que les Allemands.

17 juillet

Aucune nouvelle depuis deux jours. La TSF doit être cassée car le haut-parleur installé au milieu de la cour reste muet. Dommage. Les bruits qui circulent sont plus nombreux que jamais. Rien n’est prouvé ni confirmé. Toujours anxieux. Des femmes de camarades ont su qu’ils étaient ici et ont fait des prodiges de vélo pour venir voir leurs maris. Elles sont venues de Troyes, 170 kilomètres en deux jours. C’est superbe. Par elles, nous pensons pouvoir rentrer vers la fin du mois. Ce sont les choses que l’on dit ici à l’intérieur. Est-ce vrai ? Jamais les jours n’ont été aussi longs. La journée va passer, morne et triste. Il pleut. Je suis enrhumé. L’épidémie semble stationnaire. Le soir Il a plu toute la journée. Pas moyen de mettre le nez dehors. Je suis fatigué d’être enfermé dans cette grande chambre. Mal à la tête, deux cachets offerts me feront du bien cette nuit. Un vent pessimiste ne cesse de souffler. Les jours s’ajoutent aux jours. Je rêve sur mon matelas extra-plat. Tristesse de ces journées vides alors que tout nous appelle à Paris. Reconstruire cette France appauvrie, meurtrie. La faire aussi belle qu’avant malgré ses amputations. Nourriture aujourd’hui : un plat de nouilles, un tiers de boule, un bout de gruyère, un quart de bouillon. C’est peu, c’est assez. Ceux qui vont travailler rapportent des fromages, du pain civil et quelques provisions. Ils nous en offrent généreusement. Prunet, Mas et moi nous attendons l’obligation d’aller au travail. Les jours sont longs. J’ai reçu une nouvelle lettre de Bichette transmise par un camarade. Il doit beaucoup souffrir. Chaque jour, on lui fait une piqure de morphine pour calmer la douleur. Pauvre vieux. Je ne peux toujours pas aller le voir. D’après un officier qui arrive de Metz, ce camp serait libéré ainsi que celui d’Epinal. Cela fonctionnerait par numéro. Notre tour serait proche. Je n’y crois plus, je deviens fataliste. Pourtant ils sont encore nombreux ceux qui s’accrochent à cet espoir ? La pluie ne cesse de tomber. De la ville de Verdun où les habitants commencent à rentrer, il nous est rapporté du fromage, des dragées. Nous en mangeons des quantités, Prunet et moi. Soif !

19 Juillet 40

Encore une nuit passée dans mon cagibi. Il fait froid, il pleut. Il est six heures du matin. Prunet se rase. Dumousseau dort encore. Mas commence à dire des bêtises. Si seulement on pouvait compter les jours ! Les heures sont de plus en plus longues. Il pleut à torrent. Nous sommes contraints de rester à deux cents dans cette chambre. Nous sommes maintenant à l’âge du bronze : chacun se fait une bague dans des pièces de monnaie. Vingt-cinq centimes devient une bague en argent, deux francs devient une bague en or. Dumousseau inventé un système d’enclume, de marteau et de matrices. A lui tout seul, il fait un bruit d’usine et il engueule tout le monde. Nous regrettons l’âge précédent, celui du bois où la vogue des cannes, coupe-papiers en bois faisait rage. Ça faisait des copeaux, mais beaucoup moins de bruit. La journée n’avance pas. Le soir, nous avons droit au discours du führer à la TSF. Nous pensions apprendre des choses sur notre retour, mais rien de ce qu’il dit ne nous concerne. Rien. Dans la chambrée, les copains parlent de leurs exploits pendant la guerre. J’en ai marre d’écouter leur guerre. On les connait par cœur leurs histoires. S’ils pouvaient seulement fermer un peu leurs gueules …Prunet partage mon opinion. D’ailleurs, presque toujours, nous sommes du même avis.

Samedi 20 juillet 1940

Aujourd’hui un journal de Châlon sur Saône du 30 juin est tombé sous nos yeux. Comment est-il venu là ? En tous cas, il nous apprend pas mal de choses…les limites de l’occupation allemande, certaines clauses de l’armistice : libération des prisonniers à la Paix ! Que foutent-ils, dit Prunet, pourquoi ils ne la signent pas, cette paix ?…Les allemands sont loin sur notre sol. Tristesse. Ils n’ont pas l’air de s’être comportés comme en 1914. On verra plus tard. Nous sommes oubliés, abandonnés de nos gouvernants. Jamais un mot sur notre sort. Nous, nous n’oublierons pas. Entendu ce soir la traduction du discours d’Hitler par la TSF. Qu’en penser? Que va faire l’Angleterre? Je crois l’orgueil anglais incapable de céder ! Mais, qui sait ? Combien de vies seraient épargnées. Ne plus revoir cet exode d’il y a un mois ! Quel crime de nos dirigeants de nous amener dans une pareille folie !

Dimanche 21 juillet 1940

Ce matin l’évêque de Verdun, Mgr Ginisty est venu célébrer la grand’messe dans un hangar de notre camp. Il a eu des paroles très encourageantes. C’est un noble vieillard qui est revenu un des premiers dans son évêché de Verdun. Nous étions plusieurs milliers et jamais prières ne furent dites avec autant de foi. C’est effrayant de vivre en troupeau, dormir, manger, avec cent gueules qui font la même chose en même temps ! Pas une minute de silence, ma tête se casse à tous les bruits ! Je lis « La Joueuse d’Orgue ». Ça c’est du style ! Longue journée. La femme d’un camarade est venue le voir de Paris. Nous aurons peut-être des renseignements, nous sommes dix mille à les demander. Il pleut de larges gouttes. Tantôt, la TSF nous a donné des airs chantés par Lise Gauty et Marie Dubas…Tiens, tiens, je les croyais juives. Ils doivent l’ignorer.

22 juillet 1940

Il a plu toute la nuit. Il pleut encore. Tout est humide, boueux. Aujourd’hui un mois que nous sommes prisonniers et nous n’avons aucun véritable espoir de partir. Cette semaine, dit-on, sera décisive. Qu’est-ce qu’on en sait ? Des espoirs chaque jour déçus ne nous ont pas encore guéris. C’est aujourd’hui la fête de ma mère. Où est-elle ? Je lui avais donné le conseil de partir. L’a-t-elle fait ? Je dois avoir changé. Maigri, fatigué, mais je tiendrai jusqu’au retour. Tantôt, je suis allé à une conférence faite par un officier, Deschamps. Conférence sur la dénatalité. Je connaissais Deschamps de la Nationale. Ce fut un plaisir de le retrouver ici et de parler des amis. Les conférences ont lieu chaque jour à 2 heures. J’irai. Ça passera le temps. Ce soir, la femme d’un camarade nous fait parvenir un superbe rôti de veau. Alleau le fait cuire aux petits oignons fauchés je ne sais où. C’est magnifique ! Il y a des semaines que nous n’avions mangé de la vraie viande. Les allemands ont quitté une partie de leur casernement. Aussitôt, tout ce qui se trouvait à l’intérieur a été barboté en grand vitesse. Ils s’en sont aperçus. Il a fallu réintégrer le tout. Les pillards étaient penauds.

23 juillet (mardi)

Cette journée s’annonce belle. On foutrait le camp volontiers. Prunet conseille d’attendre. Le soir. Il pleut. Pluie fine qui nous transperce. Tantôt, je suis allé à une nouvelle conférence. Les Alsaciens et les Lorrains sont partis aujourd’hui. Personne ne les envie. Ce soir, cafard.

24 juillet, mercredi.

Journée triste qui commence. Ciel maussade. Est-ce qu’il pleut toujours dans ce maudit pays ? La TSF de ce matin nous donne des nouvelles peu rassurantes sur notre sort. Attendons encore. Sans savoir pourquoi, nous avions grand espoir pour cette date. Je perds la mémoire. Je deviens fondu d’être enfermé. Reçu des nouvelles de Bichette, sa jambe le fait souffrir. Joué à la banque hier soir, j’ai perdu tout ce que je voulais ! Il y a au moins trois ou quatre tables de jeux ici. Ça fonctionne avec de grosses mises. Monte Carlo. La faim revient, le pain se fait rare. La dysenterie fait toujours des victimes parmi nous. Les feuillées sont installées en dehors du camp. Une dizaine de tranchées parallèles. Une centaine de pauvres types, nus à mi-corps à partir de la ceinture, s’exécutent en même temps. Déchéance. Ce sont les Nord Africains qui creusent ou rebouchent les tranchées. En général, ils font les corvées les plus dégradantes. Ils ne sont pourtant pas dans le même camp que nous. Excellente surprise ce soir. Grace aux copains : Foie de porc, girolles, fromage blanc et verre de bière ! Un mois et demi que nous n’avions bu que de l’eau, dans laquelle je mets de l’eau de javel. C’est mauvais au gout, mais notre équipe semble préservée de la dysenterie. Prunet, Mas et moi, on se tape au moins un kilo de dragées par jour ! Je n’ai pas encore franchi les grilles du camp une seule fois !

25 juillet, jeudi

Il pleut sans trêve. Dans cette vie enfermée, c’est un mal de plus. Nous ne pouvons même pas aller dans cette grande cour. Elle est transformée en un marécage bourbeux. Rien d’autre à signaler.

26 juillet, vendredi

Rien de nouveau dans notre misérable vie. Je tente de faire passer une lettre à ma mère lui demandant d’essayer de me faire libérer. Y parviendra-t-elle ? J’en doute fort, mais nous, nous ferions tout pour sortir d’ici.

27 juillet

Ma mère réussira-t-elle ? La libération semble de plus en plus lointaine et c’est avec une sombre tristesse que nous voyons arriver les semaines à venir… Je descends de mon grabat le matin. Petit tour en circuit dans la cour et puis re-grabat, et ainsi de suite toute la journée, çà et là coupée par un peu de TSF. La guerre des nerfs continue. Les cultivateurs partent par petits paquets travailler dans les fermes des environs. Ce n’est pas le signe d’un prompt retour. Prunet est cafardeux. Partout, les rires se font de plus en plus rares. Ce soir, tour de chant dans la chambrée. Pas de grands talents !

Dimanche 28 juillet

Le mois de juillet se meurt dans un temps froid et pluvieux. Tout un grand mois de captivité, le plus long mois de ma vie. Nous tournons en rond dans cette grande cour. Aucune nouvelle de ma famille ! Rencontré Pharamond dans la cour. Il est tellement maigre qu’ il ne fait même pas d’ombre lorsqu’il y a du soleil. On s’amuse à lui prendre le bras au-dessus du coude, on serre un peu et on ne sent qu’un bras gros comme un crayon entouré d’étoffe. Tout doucement, il devient fou. Messe dans un mauvais hangar, pour officier, le prêtre nous fait face derrière une table dressée sur des tréteaux. Quelles prières faut-il faire ? J’ai les larmes aux yeux. Faiblesse. Hier soir grâce à Dominique ( ?) et Bayer nous avons eu une escalope de veau-crème fraiche, du pain civil, de la bière. Mon estomac n’est plus habitué. Je n’ai plus de bas ! Bientôt plus d’argent. Heureusement, j’ai un banquier : Prunet ! Nous sommes décidés à ne pas moisir ici. Les heures s’égrènent, longues et tristes.

Lundi 29 juillet

Il fait beau. Je m’installe dans la cour, le derrière sur deux briques au pied d’un arbre rachitique qui me sert de dossier. Je croque des dragées. Ça fait des kilos que nous boulottons. Si je fais un baptême un jour, je demanderai des crottes en chocolat. A bien regarder, ça a vraiment une sale gueule une caserne, même sous le soleil. Prunet vient me chercher pour un tour de piste et…grabat-dodo !

30 juillet mardi

Longue nuit ; C’est le moment où tout se tait, mais quel bruit au réveil. Les avions anglais sont venus nous survoler hier et nous ont jeté des tracts, aussitôt saisis par les allemands. Un Oberlieutenant en a même perforé un qui se baladait en l’air d’une balle de pistolet. Bel exploit. Ça nous donne à réfléchir. On s’en fout des tracts ! Les anglais viennent trop tard. Etait-ce plus difficile de venir nous aider il y a deux mois ? Les officiers français quittent le camp aujourd’hui, probablement dirigés vers Nancy. Est-ce bon ? Est-ce mauvais ? Comme d’habitude, on n’en sait rien. Ils sont là qui passent au milieu de nous, sans un adieu. Aucun homme ne leur porte leur cantine ou leurs colis. Triste départ. J’ai fait l’essai de sortir tantôt, avec une corvée. Inutilement ! Chaque fois que je tente de sortir, c’est raté ! Journée sombre sans soleil.

31 juillet mercredi

Rien ne nous dit ce que nous allons devenir. Serons-nous délivrés bientôt ? Sur les montants de mon grabat, j’ai gravé le calendrier d’aout. Candide, je n’avais jusqu’alors gravé que juillet ! Ça fera deux mois de silence des miens dans quelques jours et cependant des amis reçoivent des nouvelles. Prunet, Mas et moi, nous sommes logés à la même enseigne ; c’est mortel ! Il y a même de très nombreuses visites au camp et des prisonniers ont la permission de la nuit pour la passer avec leur femme venue jusqu’ici.

3 aout

Je me fous de tout. Je n’ai plus de courage. De plus en plus impatient, j’attends ma mère avec les papiers nécessaires pour ma sortie du camp.
Nous devenons un peu fous. Nous interprétons tout de travers. Mes nerfs sont tendus comme une corde prête à se rompre.
J’écoute le haut-parleur qui m’appelera peut-être tout à l’heure…
Deux femmes venues d’Andilly en vélo ont accepté d’aller pour nous à Paris. Elles prendront le train, se chargeront de nos courses. Prunet, Mas, Dumousseau, Poirier et moi nous leur confions nos espoirs. Petites lettres…Elles reviendront apporter leur réponse ici dans deux ou trois jours.
Ce soir, les Ponts et Chaussées partent à leur tour, avec des faux papiers fournis par le 11ème étranger.
Nous faisons une demande, Prunet et moi, au titre des Ponts et Chaussées.
Nous sommes enfiévrés, anxieux. Moi surtout !

4 aout
Notre demande va bon train. J’espère.
Messe du matin. Je vois Léger. Cher moine, bon copain. Il me conseille de prier ! Je fais de mon mieux. Messe émouvante.
Je brûle d’impatience. Prunet fourgonne dans les bureaux. Nous nous étions promis il y a longtemps de partir tous les deux ensembles.
Ce soir, nous sommes dans la cour. Quantité de fourmis volantes s’abattent sur nous.
Décision subite. Prunet fonce au bureau du camp, où sont libérés les Ponts et Chaussées. Je le vois de la fenêtre au rez de chaussée. Je surveille les dossiers. Je vois nos feuilles signées…Je lui fais signe. L’adjudant veut un paquet de cigarette pour arranger les choses. Je cours en chercher. Je rentre dans la chambrée. Prunet arrive derrière moi. Il est essoufflé, pale
-Je les ai ! dit-il……..

Et voilà ! Le journal que le prisonnier Coutheillas avait commencé le 2 juillet 1940 se termine le 4 aout, comme ça, brutalement, sans conclusion ni grandes phrases, ni tambour, ni trompette, ni suite.
On devine une sortie du camp, sans acte de bravoure, mais avec de faux papiers et une grosse boule au ventre, à côté d’Eugène devenu son ami pour toujours. On aimerait qu’il soit arrivé chez lui, à pied depuis la Gare de l’Est, à l’improviste et à l’heure des croissants, dans la douce aurore de ce matin du 5 aout 1940.

Une réflexion au sujet de « Qu’est-ce que t’as fait à la guerre, Papa ? (Texte intégral). »

  1. A ce journal du prisonnier Coutheillas, inachevé comme un rouleau de tissu qui arrive brusquement à sa fin, son fils a épinglé une petite étiquette (un post-it moderne ne collerait pas sur du tissu rêche comme le drap militaire de l’époque), sorte d’épilogue rendu nécessaire, qui ravit le lecteur averti.

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