Le vent

Nous habitions le quartier du « Jas de Bouffan » baptisé sans doute en l’honneur des exaspérations du Mistral, souvent maître impétueux de l’atmosphère.
Descendant de la vallée du Rhône, se mariant avec les vents du Nord nés des hautes pressions septentrionales, il est appelé par le Sud Méditerranéen plus chaud; il tourne sur l’Etang de Berre, remonte sans obstacle la vallée de l’Arc pour souffler ses violentes rafales sur nos pinèdes dont il couche les arbres.
Après un temps pluvieux, en un instant il nettoie le ciel rendu limpide, dessèche la terre en poussière et malmène le linge en drapeaux sur l’étendage entre les amandiers de la Verdière. Il dure ordinairement trois jours, cesse de souffler au coucher du soleil après le crépuscule pour reprendre le matin avec une violence accrue.
Le thermomètre baisse de plusieurs degrés en quelques heures, parfois dramatiquement quand les vents continentaux amènent des froids vifs et rigoureux, et, parfois, la neige. Les Provençaux gardent le souvenir du terrible hiver de 1956, avec le thermomètre au dessous de moins 26° et la mort des pins dont notre bosquet était fier.
La vieille maison mal isolée laissait passer les courants d’air, battre les grands volets de bois plein, pleurer les arbres et tel un bateau dans la tempête hurlante s’arc-boutait sur sa façade aveugle en se plaignant.
Ne croyez point que l’hiver en Provence est d’une douceur toujours clémente ! Avoir vécu avec le Mistral à la campagne c’est avoir subi un compagnon, plutôt un maître violent qui veut dompter les êtres et fouetter la nature.
Si le Mistral courbe les arbres, les tornades du Sud les brisent dans ses ouragans d’automne. Sous l’influence des vents de la mer, une chaleur humide annonce de fortes averses qui suivent la chute du baromètre; la pluie peut être diluvienne des jours durant sous un vent dérangeant dont il est difficile de prévoir les trombes d’eau qui surprennent les Nordistes. Nous gardons le souvenir de notre arrivée à l’automne 54 à la Verdière.
Les paysages du Midi ont été façonnés par le soleil mais aussi par les vents et Madame de Sévigné mentionnait dans ses lettres à sa fille le Mistral « ce fléau de la Provence ».

Lucien Claveirole

 

19 réflexions au sujet de « Le vent »

  1. The Cruel Sea, un magnifique roman, peut-être même un récit, que j’ai voulu lire après avoir vu le film vers mes treize ou quatorze ans.
    Ce film de guerre navale est un modèle de sobriété qui, sans grandes actions héroïques, créé une tension permanente en vous mettant continuellement à la place du commandant, joué par le tendre rocher qu’était Jack Hawkins.

  2. Oh que oui, René-Jean, j’ai vu le film « Master and Commander », j’ai même lu tous les livres de l’auteur (une vingtaine ou plus) Patrick O’Brian, l’un des derniers grands maîtres de la littérature maritime, une spécialité bien anglaise, au même titre qu’Alexander Kent (et les aventures de son Captain Bolitho) ou Cecil Scott Forester (et son Captain Hornblower). Ce genre de littérature n’a jamais été prolifique en France et pour cause, nos dirigeants politiques ne s’étant jamais intéressés à la mer et ses opportunités qui nécessitaient évidemment une marine forte. L’Angleterre peut remercier Napoléon (qui, lui, s’intéressait à la mer mais était très mal secondé dans cette entreprise, la marine ayant perdu ses meilleurs officiers issus de l’aristocratie et partis de France pendant la révolution) et surtout Nelson, un marin et tacticien exceptionnel, d’avoir remporté les victoires d’Aboukir et de Trafalgar, victoires qui ont considérablement renforcé la fierté anglaise pour sa marine et la condition de sa puissance économique, voire de sa survie (lire « La mer cruelle » de Nicholas Monsarrat). Mais je m’egarre, je m’égare! Revenons au film Master and Commander. D’abord, ce titre est celui du premier volume de la série écrite par P. O’Brian. Le film reprend en fait l’histoire narrée dans le 5ème ou 6éme volume qui s’intitulait « The far side of the world », et, beaucoup plus grave au regard du film, est son non respect de l’ouvrage original qui narrait un combat entre le Captain Aubrey et un navire américain, j’ai bien dit américain. Mais voilà! les producteurs du film ont pensé qu’il valait mieux (financièrement bien sûr) que l’ennemi soit français plutôt qu’américain, le « French bashing » de l’époque Bushienne étant plus vendeur. Enfin, puisque je suis branché maintenant sur P. O’Brian, pour les amateurs de descriptions de tempêtes dans les 40èmes rugissants, je recommande le 5ème livre de la série: « Desolation island ». Tous ces livres anglais existent en versions françaises, traduits pour la plupart par l’excellente Florence Herbulot, spécialiste de la traduction d’ouvrages maritimes (avec leur vocabulaire bien spécifique).
    Quand j’écrivais il y a quelques jours que Lucien Claveirole en semant le Vent risquait de récolter la tempête, je ne croyais pas si bien dire, une tempête de mots en tout cas. « Et le vent du nord les emportent dans la nuit froide de l’oubli… ». Je m’égare encore, j’écoutais cette chanson tout en écrivant.

  3. Excellent film qui semble ne pas avoir eu grand succès. Encore meilleure que le film est la série de romans de Patrick O’Brian qui conte les aventures du capitaine Aubrey, peut-être une dizaine de romans que PatSue m’a fait découvrir il ya quelques années. Merci a lui.

  4. C’est une très mauvaise idée que de tirer les Albatros!
    Avez-vous vu ‘Master & Commander’?
    Une merveille pour les amoureux des rugissants, du Cap Horn et des trois mats du début du XIXe. La marine napoléonienne y est mal menée, même équipée par les surplus de l’US Navy échangés à la France contre la Louisiane!

  5. Un mot encore pour Philippe et lui dire que je lirai « La Ligne d’Ombre » à la première occasion, un jour de calme-plat par exemple. Quant au « Rime of the ancien mariner » de Coleridge mentionné par Rebecca, sur les conseils de Susan je m’y suis plongé l’année dernière mais sans avoir réussi à pénétrer profondément dans ce liquide opaque.

  6. Ah oui, l’albatros, ce vaste oiseau des mers auquel Beaudelaire comparait le poète et que les marins parfois cruels s’amusaient à agacer. Coleridge a eu bien raison de punir ceux-là en les privant de vent.

  7. C’est souvent un bonheur de revenir lire les commentaires; on y a la possibilité d’apprendre beaucoup de choses…
    Adepte fervente du Grand Jacques (Brel) , j’ai toujours aimé cette chanson, L’Ostendaise, où il est question de mer, de marins, et des femmes qui attendent. L’une des strophes se termine par « il y a les vivants, et ceux qui sont en mer ».
    Merci donc au marin émérite et lecteur invétéré de chez PatSue, pour avoir clarifié l’origine de ce vers qui m’a toujours semblé magnifique.
    Ah, Conrad! Il est vrai que, au « Nègre du Narcisse », j’ai préféré Lord Jim, mais de cela nous pourrions débattre des heures…
    Mais ce qui m’a le plus frappé, parmi les nombreux exemples littéraire, est que tous ces marins font usage du vent, qui leur est nécessaire et bénéfique. Que font, alors, ceux qui n’en ont pas? L’une des oeuvres poétiques les plus poignantes qu’il m’ait été donné de lire est le « Rhyme of the ancient mariner » de Samuel Taylor Coleridge, un bijou d’écriture, ciselé, aux vers réguliers… Enfin bon, je digresse et m’égare. Dans ce long poème épique, écrit à l’époque de la marine à voile, des marins sont punis, par les éléments eux-mêmes, d’avoir abattu un albatros, oiseau de mer emblématique, en les privant de vent. Petit à petit apparaît toute l’ampleur de la catastrophique situation…
    Longuement, la situation des marins se déroule; la faim, la peur de la mort… Un poème d’une beauté saisissante, mais d’une longueur rébarbative pour ceux , nombreux, qui pensent qu’un poème se doit d’être court.
    En conclusion, pour rejoindre PatSue, « vive le vent, vie le vent, vive les vents divers… »

  8. René-Jean me donne l’occasion de quelques précisions à propos de mes commentaires du 5/9 et du 6/9 et je l’en remercie. La synthèse entre la sagesse toute philosophique de Sénèque et celle de Guénaël Senec nous enseigne qu’il faut savoir où l’on est et savoir où l’on va. Savoir où l’on se trouve très exactement a été le grand problème des navigateurs jusqu’à la fin du XVIIIème car s’ils savaient où il devaient se rendre et s’ils savaient calculer leur latitude, ils ne savaient que très imparfaitement calculer leur longitude et donc faire le point exact de l’endroit où ils se trouvaient, ce qui provoqua de nombreux naufrages. Il faudra attendre l’invention d’un chronomètre extrêmement précis par un anglais autodidacte, John Harrison (non, pas le Beatle), capable de conserver invariablement l’heure exacte de son méridien d’origine, pour pouvoir faire un point exact à 1 ou 2 miles près. Et puisque René-Jean est Canadien et que j’ai parlé dans mon dernier commentaire des bateaux de pêche devant se rendre au plus vite sur les lieux de vente, je suis sûr de lui faire plaisir en rappelant que la célèbre goélette canadienne Bluenose, présente sur les pièces de 10 cents canadiennes, convoyait la morue à une vitesse extraordinaire entre les zones de pêche du côté de Terre-Neuve et le Portugal grand consommateur de morue comme chacun le sait. Merci encore à Lucien et à René-Jean de me permettre de faire étalage de mes modestes connaissances maritimes.

  9. petite précision: mon commentaire du 6 9 à 15h22 portait sur le commentaire de PatSue du 5 9 et non sur celui du 6 9 de 10h. Devant ce dernier, je reste en admiration pantoise.

  10. Effectivement, le commentaire de PatSue apporte pitance à d’autres réflexions. J’ignorais la version sénéquoise (et non sénéquièse) du rapport ‘bon-vent/direction.’ La formule que je connaissais, entendue en Iowa, était plutôt: ‘À celui qui ne sait où il va, tous les vents sont également bons!’ Je l’ai apprise aux États-Unis, terre du marketing et du pragmatisme. Cette formule expliquerait pourquoi les Américains, commerçants ou politiciens, (c’est pareil! voire: ‘The Selling of the President,’) pour vendre leurs camelotes ou leurs discours ne font que suivre les sondages, vents dominants de l’opinion publique.
    On pourrait aller un peu plus loin avec mon défunt pote, Pierre Bourdieu, qui a magnifiquement démontré que les sondages, prétendus ‘scientifiques,’ ne mesuraient point l’opinion publique mais les pré-conceptions de ceux qui les font. Pour lui, l’orientation des coqs de clochers de France, fille aînée de l’Église, n’aurait donc rien à voir avec les vents gaulois dominants!

  11. Très chouette commentaire,PatSue. Puisque tu cites Conrad ( « Le nègre du Narcisse ») à propos de la vie de l’équipage dans la marine en bois, laisse moi te rappeler « La ligne d’ombre », du même. Comme description du Pot-au-Noir , je crois qu’on ne fait pas mieux.

  12. L’envie m’est venue tôt ce matin en ouvrant mes volets sur une journée bretonne qui s’annonce magnifique, calme et sans pluie, de revenir sur le Vent, car il y a encore beaucoup de choses à dire sur le sujet soulevé par Lucien Claveirole. « Qui sème le vent récolte la tempête »! Je n’irai pas jusque là mais à tout le moins, récolte une « jolie brise »! Bien sûr le Mistral de Lucien, le Nordet de René-Jean, le Cers de Rebecca, ou même le Fripon du promeneur du Pont-des-Arts, sont des vents –pour plagier un parolier célèbre– qui outragent, qui brisent, qui martyrisent, mais des vents qui libèrent. C’est sur ce thème, le Vent qui libère, que je souhaite revenir maintenant. Car, bien avant les navigateurs voileux d’aujourd’hui qui se livrent à des courses respectables et médiatiques en haute mer, autour du monde, les yeux rivés tout de même sur leur ordi de navigation, les oreilles branchées à l’écoute de l’équipe de routeurs à terre, la main scotchée sur le satnav (on ne sait jamais…), pour les marins d’autrefois, jusqu’il y a guère plus qu’une centaine d’années, la seule force motrice en dehors des rames pour faire avancer un bateau était le Vent, que ce soit pour passer le Cap Horn en route vers Valparaiso, pour aller pêcher la morue en Islande, ou pour caboter le long de côtes inhospitalières la plupart du temps. Imaginez quelques secondes ce qu’était alors la vie d’un marin perché sur un hunier à prendre des ris, dix, vingt, voire trente mètres au-dessus d’une mer déchaînée, dans des vents hurlants, le navire roulant bord sur bord, « une main pour le bateau, une main pour le bonhomme ». Un gabier qui tombait à l’eau faisait son trou, il était irrécupérable. Si vous ne pouvez pas l’imaginer, alors je vous conseille de lire un livre écrit par un spécialiste, c’est « Le Nègre du Narcisse » de Joseph Conrad, cela vous aidera. Le vieux marin breton que j’ai mentionné l’autre fois, son nom pourrait être Guénaël Senec par exemple, pas un philosophe lui mais un sage qui savait qu’il valait mieux savoir ou il était sans savoir ou il allait plutôt que savoir ou il allait sans savoir ou il était car il avait conscience qu’un mauvais vent, aidé souvent d’un mauvais courant, pouvait drosser son bateau à la côte, une mort certaine. La semaine dernière, je me suis promené avec Susan et mon frère autour de la baie de Douarnenez. Il se trouve là une anse qui porte le nom de « L’anse des trépassés » car c’est là que venaient s’échouer, rapportés par les courants, les corps des marins naufragés dans le Raz de Sein. Et pourtant, les marins ne se sont jamais plains du Vent en dépit de tout ce qu’il pouvait leur faire endurer. La seule chose qu’ils craignaient était le calme plat, celui du Pot-au-Noir qui condamnait les grands voiliers en route pour le Cap Horn et ses tempêtes à être encalminé pour des périodes incertaines et qui rendait les équipages à moitié fous, celui du bord de côte qui empêchait un retour rapide au port pour vendre sa pêche un bon prix à la criée (par bon vent les sinagots, les sardiniers , etc., régataient pour arriver parmi les premiers au port).
    Voilà, j’avais envie ce matin de parler du Vent et des marins, des vrais, ceux pour qui le Vent est un allié et non un ennemi. Et puis je citerai Aristote: « il y a trois sortes d’hommes: les vivants, les morts et ceux qui vont sur la mer ».

  13. Pour mettre tout le monde d’accord, je dirai « Vive le Vent », le vent qui gonfle les voiles, le vent maraud qui fait voler les chapeaux, le vent fripon, ah oui, je l’ai déjà dit, etc… Et pour conclure, je rappellerai cette leçon de Senèque (mais non, pas le vieux marin breton, le philosophe romain) qui disait à ses élèves: « Il n’est de bon vent que pour celui qui sait où il va ».

  14. Quoiqu’en pense René-Jean, les vents du Sud ne sont guère cléments.
    Ici, auprès de Carcassonne, nous avons le Cers, surnommé « le vent qui rend fou », et est capable de souffler des jours et des jours sans s’arrêter, ni même faiblir un tant soit peu.
    Bien sûr, les hivers ne sont ni aussi rudes, ni aussi longs que les hivers canadiens, mais il y a deux ans, nous avons essuyé une quinzaine de jours sans dépasser les – 10°C.

    Pour ce qui est des jupons, ils ne sont pas simplement soulevés, chez nous; ils claquent aux jambes des filles. Certaines jurent avoir eu leur jupe déchirée par la force du vent…

    Très joli texte; écrit avec ferveur et sensibilité. Un auteur de je ne connaissais pas.

  15. « Le fléau de la Provence » qu’elle disait Madame la Marquise, sans s’être rendu compte que, pour elle, alors, ‘tout allait très bien!’

    Elle n’est jamais venue en Novembre, Décembre, Janvier, Février, Mars ou Avril sur les berges du Saint-Laurent où, à la même latitude que Bordeaux, souffle ‘le Nordet,’ (du Nord vers le Sud) qui, comme le Mistral, peut atteindre la centaine de kilomètres/heure.
    Propulsé par cette indémodable traction à vent qu’est le ‘Gulf Stream’ qui, atteignant les côtes nord du continent nord-américain, s’est considérablement refroidi en flirtant avec le pôle, le Nordet peut faire tomber le mercure (déjà très lourd au niveau de l’océan) dans les moins 40C. et même encore plus bas.
    Si le Mistral peut faire pleurer les âmes sensibles d’écrivains du dimanche au vert dans le Sud, le Nordet fige les brutaux abatteurs de pins au cœur sec et à la chemise rouge et noir comme le drapeau des Soixantehuitards en quelques secondes. Les CRS peuvent aller se rhabiller en SS avec leurs grenades lacrymogènes!

    Les Français sont bien des râleurs qui n’ont jamais compris, faute de comparaisons, ce qu’est un pays au ‘climat tempéré’ bien que cette perspicace remarque orne la première page de tous les manuels de géographie du primaire!

    Un glaçon qui espère faire le singe en hiver, ré-équilibré par ‘le Fléau de la Provence!’

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